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Festival de Cannes 2023. Un palmarès humaniste

Le palmarès du 76e Festival de Cannes qui s’est déroulé du 17 au 25 mai dernier, est remarquable pour sa brièveté et sa prévisibilité. Le Jury présidé par le cinéaste suédois Ruben Östlund a choisi de faire court en cessant d’attribuer des prix partagés et des prix spéciaux. A sept récompenses correspondent sept films et non dix comme en 2021 et 2022.

Ce palmarès a été également sans surprise. Les prévisions des critiques publiées pendant le Festival dans les quotidiens spécialisés se sont réalisées. Dès sa projection au mitan de la compétition, le film ayant obtenu la Palme d’or était devenu le favori de la presse française, les journaux anglo-saxons ayant effectué d’autres choix que l’on retrouvera dans le palmarès.

Malgré la présence en compétition de sept films réalisés par des femmes, on notera que seul un d’entre eux (la Palme d’or) a été récompensé.

Sur les cinq films d’auteurs ayant obtenu précédemment une ou deux Palmes d’or, trois figurent dans le palmarès.

« Anatomie d’une chute » de Justine Triet

Une Palme incontestable.

L’attribution de la Palme d’or à « Anatomie d’une chute » de Justine Triet n’a pas été une surprise pour ceux qui ont vu l’ensemble de la sélection. Ce film a ce « quelque chose en plus » d’indéfinissable qui le distingue des autres œuvres en compétition. Sa qualité principale est son scénario coécrit par Justine Triet et le réalisateur Arthur Harari, son compagnon dans la vie.

Par contre, il n’était pas prévu que, lors de la cérémonie de remise des prix, la récipiendaire prononçât une philippique en oubliant par la même son film. Son discours enflammé provoqua une polémique franco-française pendant une bonne semaine. Espérons qu’à la fin de l’été quand le film sortira en salle, on pourra à nouveau parler de ses grandes qualités.

La première partie du récit se déroule dans un chalet en hiver à proximité de Grenoble. Les occupants de cette maison sont un couple Sandra (Sandra Hüller), écrivaine et Samuel (Samuel Thies), enseignant à l’Université. Ils ont un fils de 11 ans, Daniel, malvoyant à la suite d’un accident. Au début du film, Sandra reçoit une thésarde venue l’interviewer sur sa vie et son œuvre. L’entrevue ne peut pas se dérouler car Samuel qui bricole à l’étage fait un tapage tel que toute discussion devient impossible. L’étudiante repart. En même temps, Daniel sort promener leur chien. Quand il revient, il trouve le corps sans vie de son père sur la neige devant le chalet, vraisemblablement tombé du balcon du deuxième étage. La thèse de l’accident écartée d’emblée, s’agit-il d’un suicide ou d’un crime ? La police enquête. La seule éventuelle coupable ne peut être que Sandra.

La seconde partie du film, le procès de Sandra, est riche en coups de théâtre, effets de manche et indignations feintes où la veine humoristique de la réalisatrice arrive à s’exprimer malgré la gravité de l’enjeu.

Le film est également sous tendu par une intéressante réflexion de cinéaste : entre le son et l’image quel est le plus important ?

The Zone of Interest » de Jonathan Glazer Copyright Bac Films

Grand Prix : « The Zone of Interest » de Jonathan Glazer ou la banalité du mal.

Il était le favori des critiques américains. Il faisait partie des œuvres-phares de cette sélection, personne n’ayant oublié son précédent opus, le glaçant « Under the Skin » datant de 2013.

Adaptation d’un roman de Martin Amis dont il a gardé uniquement le titre et le lieu de l’intrigue,

le film se situe en 1944. Il a pour personnages principaux Rudolf Höss (Christian Friedel), commandant du camp d’Auschwitz-Birkenau, son épouse Hedwig (Sandra Hüller) et leurs proches. A l’inverse de « Fils de Saul » de László Nemes, Grand prix à Cannes en 2015 montrant l’horreur des camps d’extermination, « The Zone of Interest » reste en lisière d’Auschwitz.

J. Glazer plante le décor dans une coquette maison de campagne entourée d’un jardin fleuri mais jouxtant le camp. Les habitants de cette villa, la famille Höss, ses domestiques et ses visiteurs ne sont apparemment pas incommodés par le ronflement sourd du four crématoire en fonctionnement, les cris, détonations et bruits divers en provenance de l’autre côté du mur ainsi que par la fumée noire du four mêlée à celle des trains amenant les déportés.

Ils sont filmés selon un dispositif proche de celui d’un reportage sportif ou d’une émission de télé-réalité. L’espace est équipé de caméras fixes pilotées à partir d’une régie extérieure. Il est demandé aux comédiens de se comporter comme s’ils vivaient là.

Le résultat est une suite de plans moyens d’actions brutalement interrompues pour passer à une autre scène. Ce que l’on voit est assez ordinaire. Le père a les préoccupations d’un chef d’entreprise devant remplir ses objectifs de production. Tout étant euphémismes dans le monde des nazis, il ne s’agit jamais d’hommes et femmes voués à la mort mais d’unités d’entrants devant être traitées. Quant à l’épouse, la mère de celle-ci et les servantes, elles sont cantonnées dans les fonctions domestiques liées aux repas, aux enfants, au jardin et à la réception des invités.

Après avoir subi cette description d’une vie monotone envahie par un halo d’une horreur de plus en plus prégnante et ponctuée par les cauchemars d’une des résidentes, on peut légitimement se demander ce que Glazer veut nous dire.

« La Passion de Dodin Bouffant » de Trân Anh Hùng Copyright Curiosa Films

Prix de la mise en scène : « La Passion de Dodin Bouffant » de Trân Anh Hùng.

Trân Anh Hùng, cinéaste français d’origine vietnamienne n’est pas inconnu à Cannes. En 1993, il avait obtenu la Caméra d’or pour « l’Odeur de la papaye verte », premier volet d’une trilogie vietnamienne. Puis on l’avait perdu de vue. Il est revenu en force cette année avec « La Passion de Dodin Bouffant » où il est question d’amour et de gastronomie en France à la fin du XIXe siècle.

Le personnage principal, Dodin Bouffant (Benoît Magimel), est un riche propriétaire vouant sa vie à la gastronomie par l’étude et la pratique. Avec l’aide de sa précieuse gouvernante, Eugénie (Juliette Binoche), il élabore des plats sophistiqués qu’il réserve à ses proches amis (ou clients) et à quelques têtes couronnées. Son bonheur serait complet si Eugénie acceptait de devenir son épouse mais elle préfère « être sa cuisinière plutôt que sa femme ». Il usera de tous ses talents pour la séduire en lui préparant un dîner.

Le film dure 2h14 dont les trois quarts se passent en cuisine. Certains spectateurs n’ont vu en lui qu’une sorte de « Master chef » sur grand écran. D’autres, dont nous-mêmes, ont trouvé un charme proustien dans cette évocation d’un art de vivre à la française que seul pouvait réaliser un auteur né dans une culture différente de la notre. En outre, Trân Anh Hùng a une grande maîtrise de la synesthésie, c’est à dire la capacité de transformer une image en saveur. Un autre aspect remarquable de « La Passion de Dodin Bouffant » est une grande douceur. Celle de l’image conçue par le le directeur de la photo, Jonathan Ricquebourg, et celle des rapports entre personnages.

« Les Feuilles mortes » d’Aki Kaurismäki photo_malla_hukkanen_c_sputnik

Prix du Jury : « Les Feuilles mortes » d’Aki Kaurismäki.

Il est également question de douceur et d’amour dans le dernier film d’Aki Kaurismäki. Le réalisateur finnois avait décidé en 2017 de prendre sa retraite, après son dix-septième film de fiction. À cause de l’invasion de l’Ukraine, il est sorti de sa réserve pour réaliser « Les Feuilles mortes ». Si l’on devait résumer son contenu en une phrase, l’on choisirait le vieux slogan des années soixante : « Faites l’amour, pas la guerre ». Le récit est rythmé par les nouvelles de la guerre chaque fois qu’un protagoniste met la radio. Il est également bercé par des chansons, principalement des tangos interprétés par le célèbre chanteur finlandais des années 60 et 70 Olavi Virta et, en final, la chanson de Prévert et Kosma donnant son titre au film.

L’intrigue de ce mélodrame social est la rencontre de deux cœurs solitaires, Ansa (Alma Pöysti) et Holappa (Jussi Vatanen). La femme, Ansa, enchaîne les petits boulots. Quant à Holappa, il est manœuvre sur des chantiers. Comme il boit sur son lieu de travail, il perd régulièrement son emploi. Tous deux sont taiseux et n’osent pas dans la vie. Dans le bar qu’ils fréquentent, ils n’osent ni chanter s’il y a un karaoké, ni danser, ni adresser la parole à leur voisin ou voisine. Bref leur relation risque d’avorter d’autant plus qu’Ansa ne veut pas d’un alcoolique. L’amour finira par éclore entre eux, grâce à leurs copains de bistrot et un chien abandonné.

On retrouve dans « Les Feuilles mortes » tout ce que l’on aime chez Aki Kaurismäki : la tendresse de son regard, son humour pince sans rire, son goût pour les rengaines, son univers visuel constitué d’intérieurs vieillots, de bistrots glauques et de ruelles sombres ainsi que la ligne claire de ses images flirtant avec l’hyperréalisme.

« Kaibutsu »(« Monster ») de Hirokazu Kore-eda Copyright 2023 Monster Film Committee

Prix du scénario : Yuji Sakamoto, scénariste de « Kaibutsu »(« Monster ») de Hirokazu Kore-eda.

Kore-eda, Palme d’or en 2018 et prix du jury en 2013 n’avait sans doute pas besoin d’une nouvelle médaille mais distinguer son scénariste est une décision surprenante.

Dans une petite ville de banlieue vivent une jeune veuve Saori et son fils Minato âgé de 10 ans environ. Cette cité a connu récemment des catastrophes, un glissement de terrain et l’incendie d’une tour. Ces sinistres ont fortement traumatisé la population.

Saori, à partir d’événements inexpliqués (disparition d’une chaussure et une mèche de cheveux coupée) imagine que son fils est victime de harcèlement. Ce dernier est mal dans sa peau. Elle est également intriguée par les relations entre Minato et Yori, un de ses camarades. La mère interpelle les enseignants. Ceux-ci trouvent un suspect idéal en la personne d’un jeune professeur à qui l’on prête une vie de libertinage. Dès lors, le récit se déroule en exposant successivement les faits du point de vue des différents protagonistes (les enseignants, le jeune professeur ainsi que Minato et Yori).

Le film aborde le thème de l’incompréhension entre le monde des enfants et celui des adultes que Kore-eda avait traité dans « Nobody Knows » en 2005. Il était à l’époque son propre scénariste.

Le scénario à tiroir de Yuji Sakamoto affaiblit le propos de Kore-eda et laisse le spectateur perplexe.

« Les Herbes sèches » de Nuri Bilge Ceylan Copyright Nuri Bilge Ceylan

Prix d’interprétation féminine : Merve Dizdar dans « Les Herbes sèches » de Nuri Bilge Ceylan.

Ce choix est une vraie surprise. Tout le monde attendait le couronnement de la comédienne allemande Sandra Hüller pour son rôle dans « Anatomie d’une chute » et « The Zone of Interest ». Récompenser l’actrice principale du film de Ceylan est aussi une manière de rendre hommage au cinéaste turc dont ce dernier opus est au niveau de « Winter Sleep », Palme d’or il y dix ans.

Une fois de plus, Nuri Bilge Ceylan situe l’action de son film au centre de l’Anatolie, où la majesté des lieux sert d’écrin à la petitesse des hommes. Ces magnifiques paysages, on ne les verra qu’à la fin car la plus grande partie de l’histoire se déroule en hiver, saison où cette rude contrée est recouverte d’une épaisse couche de neige.

Le personnage central, Samet (Deniz Celiloglu) est professeur de dessin dans un collège d’une localité isolée. Il espère obtenir une nomination à Istanbul au terme de l’année scolaire en cours. Il a hâte de partir car il ne supporte plus ni ses collègues qu’il juge résignés et hypocrites, ni ses élèves qu’il trouve nuls. Son seul ami est son colocataire Kenan (Musab Ekici). Ce dernier, de caractère paisible et originaire de la région, attend sans enthousiasme que sa famille lui trouve une épouse.

Les deux amis rencontrent dans la ville voisine Nuray (Merve Dizdar), une jeune collègue professeure d’anglais. C’est une ancienne militante blessée lors d’un attentat. Elle a choisi de s’installer en Anatolie pour se rapprocher de ses parents. Malgré son handicap, elle continue à vouloir faire bouger les choses dans la société. Les deux garçons sont séduits par cette jeune femme. Si Kenan semble être le préféré de Nuray, c’est Samet qui réussit à dîner en tête à tête avec elle.

Le film de 3h20 atteint son apogée dans la scène du repas d’une durée de 40 mn. Au cours de cette nuit, Nuray démontre à Samet que son nihilisme n’est qu’une excuse pour justifier son inaction. Désormais, Nuri Bilge Ceylan ne se contente plus de faire un constat sur la pusillanimité de la classe moyenne, il annonce le diagnostic. Cette séquence recèle une autre surprise que nous ne dévoilerons pas. Disons simplement que le cinéaste a quitté pendant un court instant l’habituel naturalisme de son style pour nous offrir un intermède où il rappelle que tout cela n’est que du cinéma.

« Perfect Days » de Wim Wenders

Prix d’interprétation masculine : Koji Yakusho dans « Perfect Days » de Wim Wenders.

Si les films de fiction de Wim Wenders ont rencontré un grand succès au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, ces dernières années, il était essentiellement reconnu comme un grand documentariste. Surprise ! « Perfect Days » n’est pas seulement un reportage sur les toilettes publiques de Tokyo mais une fiction dont le héros est interprété par Koji Yakusho, acteur japonais ayant tourné avec de grands réalisateurs de son pays notamment Kiyoshi Kurosawa et Shohei Imamura.

Le film décrit le quotidien de Hirayama (Koji Yakusho), préposé au nettoyage des toilettes publiques du quartier de Shibuya à Tokyo. La caméra suit ce sexagénaire du moment où il se lève au moment où il se couche. Il effectue son travail avec minutie et bonne humeur. Les petits plaisirs de sa vie sont de manger sa gamelle dans un parc en écoutant le chant des oiseaux, de boire un verre le soir dans un bar et de fréquenter les bouquinistes. Son livre de chevet est un roman de Faulkner. Quand il se déplace en camionnette du travail, il écoute avec ravissement des K7 des années 60 et 70 : Otis Redding, Patty Smith, Lou Reed dont la chanson mélancolique donne son titre au film.

L’intérêt de ce film est triple.

D’abord il nous montre les aménagements conçus par des designers inspirés de la capitale du Japon dont l’audace architecturale n’a pas de limites : constructions en forme de bulle, cube, cylindre, etc. Elles sont en outre dotées de perfectionnements hi-tech comme celui de rendre opaques les murs en verre des WC quand quelqu’un y pénètre.

Ensuite, on peut s’attacher à ce personnage, sa parfaite politesse, sa gentillesse, son humilité, son souci des autres et surtout sa manière de savourer tous les petits bonheurs d’une vie frugale : la floraison d’une plante ou le chant d’un oiseau. Il appartient à une lignée de personnage « les héros simples ». Hirayama prend la suite de Paterson dans le film éponyme de Jim Jarmusch (2016) et de Lazzaro dans « Heureux comme Lazzaro » de Alice Rohrwacher (2018).

On peut voir enfin dans « Perfect Days » une sorte d’allégorie de notre société ultra connectée dans laquelle le rôle de l’homme est de faire le ménage dans la machine à broyer les excréments et où les supports culturels (cassettes audios et les livres en papier) sont en voie de disparition.

En définitive, ce jury aura concocté un palmarès très humaniste dans lequel sont reconnus et loués la clairvoyance et et le courage des humbles et des cabossés : un enfant mal voyant, une modeste cuisinière, un couple de prolos, deux enfants incompris, une militante éclopée et un laveur de WC philosophe. On attendait pas cela de ce provocateur de Ruben Östlund !

Bernard Boyer

Palmarès : dates de sortie des films :

  • Palme d’or : « Anatomie d’une chute » de Justine Triet : 28 août 2023
  • Grand Prix : « The Zone of Interest » de Jonathan Glazer : inconnue
  • Prix de la mise en scène : « La Passion de Dodin Bouffant » de Trân Anh Hùng : 29 novembre 2023
  • Prix du Jury : « Les Feuilles mortes » de Aki Kaurismaki : 20 septembre 2023
  • Prix du scénario : Yuji Sakamoto, scénariste de « Kaibutsu »(« Monster ») de Hirokazu Kore-eda : inconnue
  • Prix d’interprétation féminine : Merve Dizdar dans « Les Herbes sèches » de Nuri Bilge Ceylan : 12 juillet 2023
  • Prix d’interprétation masculine : Koji Yakusho dans « Perfect Days » de Wim Wenders : 29 novembre 2023