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Penser l’art à l’épreuve du numérique avec Norbert Hillaire

Une réflexion sur les tensions entre art, technique et technologie

« Le monde de l’art est traversé aujourd’hui par mille courants, comme autant de contre-feux qu’on tente d’allumer face à l’hégémonie d’un marché qui donne le la de la valeur (marchande) des œuvres d’art à l’échelle planétaire […]. Prise dans cette constellation qui donne le vertige, l’énigme de la technique demeure pourtant entière – intacte dans sa merveilleuse opacité – et seul l’artiste a le pouvoir de lui conserver intactes ses facultés d’éveil pour s’en emparer par sa propre imagination technique et les mettre au service de l’éternelle réparation du monde dans son atelier »

Norbert Hillaire – ART#NUM@LIEU, p 26

« Le grand art est cette chose immobile, en suspension par-dessus le temps, et voyageant à la vitesse de l’éclair, d’un petit pan de mur jaune à un fragment de grotte de Lascaux, faisant dialoguer les êtres et les époques les plus éloignés, les techniques et les matériaux les plus immémoriaux avec les technologies les plus avancées, par des chemins tellement inaccoutumés, imprévus et dépourvus de toute règle qu’ils en acquièrent une sorte d’évidence qui se situe hors du temps, de simplicité paradoxale, d’exaltation de ces lois simples du bon sens […]. »

Norbert Hillaire – ART#NUM@LIEU, p 379

Save the date pour un double événement à ne pas manquer les 3 et 4 juin 2026 à Nice, à la Villa Arson et à la Galerie Depardieu, qui proposent chacune une rencontre avec Norbert Hillaire, théoricien de l’art et des technologies, autour d’ART#NUM@LIEU,son dernier essai publié aux Editions Le Bon Voisin.

ART#NUM@LIEU est un recueil de textes écrits par Norbert Hillaire entre les années 1990 et 2020 et dans lesquels l’auteur a développé une réflexion soutenue sur les relations complexes entre l’art, la technique et les technologies numériques.

L’originalité de sa démarche ne réside pas seulement dans une analyse approfondie des arts numériques mais aussi – et c’est là tout l’intérêt et la singularité de ses recherches – dans une volonté d’ouvrir en grand les fenêtres du temps pour porter loin le regard et les considérer à l’aulne de l’histoire de l’Art, dans une mise en perspective de l’enchaînement de mutations des concepts, des techniques, des formes, des gestes et des savoir-faire.

Norbert Hillaire s’abstient ainsi tout au long de ces écrits de considérer le numérique comme une rupture absolue et démontre au contraire que les technologies digitales prolongent des interrogations anciennes. Sa réflexion s’inscrit de fait dans une pensée critique du progrès technologique. Selon lui, deux temporalités coexistent aujourd’hui dans le champ de l’art. La première est celle de l’innovation numérique permanente, fondée sur l’accélération, les mises à jour et l’obsolescence rapide des outils. La seconde ressort au temps long de l’histoire de l’art, où les œuvres dialoguent continuellement avec le passé et où aucune idée de progrès linéaire ne semble véritablement possible.

Norbert Hillaire

Dans l’introduction, l’auteur avertit ainsi le lecteur : « Cet ouvrage […] aurait pu s’intituler A Rebours ou En marche vers le passé […] ou encore Le futur antérieur de l’œuvre d’art. Son centre de gravité se situe dans ce va et vient constant de l’œuvre d’art entre, d’un côté, le temps de l’obsolescence […] de l’art numérique, le temps propre à l’installation ou à la performance et, de l’autre, celui de la longue durée de certaines œuvres d’art apparentées à d’autres techniques – sculptures dans l’espace public, tableau, vitrail, bref le temps de l’œuvre qui se conserve et s’ouvre parfois à l’éternité des chefs d’œuvre, ou si l’on veut, le va et vient entre le contingent, le fugitif et l’éternel – pour le dire avec Beaudelaire – quand ces deux polarités du temps coexistent avec bonheur ».

Energie verte, Daniel Aulagnier, 1982.

Le numérique comme symptôme d’une crise du regard

L’un des apports majeurs du livre consiste à déplacer le débat sur les arts numériques hors des redondances réductrices. Norbert Hillaire se garde bien de célébrer naïvement les nouvelles technologies ou au contraire de les condamner. A travers tous ses essais, son approche se révèle plus fine et critique : elle relève les ambiguïtés et les apories du numérique qui y apparaît alors moins comme une révolution esthétique que comme le symptôme d’une transformation profonde de notre rapport au monde, aux images et au temps. Une vision qui n’est pas sans rappeler celle de Paul Virilio, auquel l’auteur fait çà et là référence, et selon qui les technologies contemporaines produisent une accélération généralisée des perceptions. Norbert Hillaire, s’inscrivant dans la continuité de cette pensée, illustre le processus cité en démontant les mécanismes par lesquels le numérique modifie notre manière d’habiter l’espace et de regarder les œuvres. Et, dressant un constat similaire, il s’interroge face aux images qui circulent de plus en plus vite, se multiplient de façon exponentielle et se dématérialisent tandis que les dispositifs techniques semblent s’invisibiliser derrière l’apparente fluidité des écrans. Une disparition de la matière qui s’avère illusoire puisque, comme l’auteur le rappelle dans ses différents textes, le numérique repose lui aussi sur des infrastructures matérielles, des machines, des réseaux énergétiques et des savoir-faire très concrets. Derrière la prétendue immatérialité digitale subsistent les outils, les gestes d’une technicité qui certes, pour partie du moins, est en péril de tomber dans l’oubli, mais qui, à être revivifiée, pourrait avoir encore un bel avenir.

Réhabiliter la notion de technique

L’un des aspects les plus intéressants de la pensée de Norbert Hillaire tient précisément dans cette tentative de réhabiliter la notion de technique. Alors que le discours contemporain tend à opposer création artistique et mécanisation technologique, l’auteur cherche au contraire à dégager et repenser leur continuité. Cette posture rejoint un peu celle du philosophe Gilbert Simondon, qui considérait l’objet technique non comme un simple instrument mais comme une réalité culturelle à part entière. Dans l’angle d’approche adopté par Norbert Hillaire, la technique n’est jamais réduite à une fonction utilitaire : elle devient une mémoire, une expérience du temps et une manière d’habiter le monde. Un statut mis clairement en évidence dans les pages consacrées aux métiers artisanaux et aux pratiques de réparation. L’auteur y décrit comment certains gestes ancestraux résistent encore à l’automatisation généralisée, des gestes immuables, qui ont traversé l’Histoire, et dans lesquels l’outil prolonge la main plutôt qu’il ne s’y substitue.

Cette attention portée à la continuité ou à la reprise et à la réparation constitue sans doute l’un des fils conducteurs du livre. Face à une culture numérique dominée par la vitesse et le renouvellement permanent, Norbert Hillaire (re)valorise ces pratiques sans âge, certes plus lentes mais plus attentives et plus incarnées.

Odradek, Christian Bonnefoi, photographie de Camille Bonnfoi.

Une pensée du dialogue entre passé et futur

L’essai développe donc une vision inédite de la réalité artistique actuelle. Pour Norbert Hillaire, l’art contemporain ne peut pas être réellement compris s’il est envisagé uniquement à travers l’idée de nouveauté car les œuvres numériques, à y bien regarder, restent habitées par des survivances de formes anciennes et traversées par des réminiscences. Ainsi le passé ne disparaît jamais complètement mais ressurgit sous d’autres aspects. Et pour mettre en évidence la circulation constante entre mémoire et innovation, le théoricien de l’art fait référence aux artistes capables de s’approprier différents régimes techniques et de les mettre en coexistence au sein d’une même œuvre.

Dans cette perspective, le numérique ne marque pas la fin des pratiques traditionnelles mais dévoile au contraire leur persistance souterraine. Les œuvres contemporaines apparaissent alors comme des lieux de frottement entre plusieurs temporalités, plusieurs vitesses et plusieurs conceptions du monde. Le regard critique porté par Norbert Hillaire sur la technologie ne conduit donc en aucun cas à un rejet nostalgique du présent. Ce qui importe, c’est comprendre, d’une part, ce que les outils numériques modifient dans notre sensibilité et, d’autre part, de quelle manière ils contribuent in fine à maintenir vivante la mémoire des techniques anciennes.

À travers ART#NUM@LIEU, Norbert Hillaire propose donc moins une théorie des arts numériques qu’une réflexion générale sur la condition contemporaine de l’art, réflexion qui interroge la manière dont les artistes continuent aujourd’hui à créer dans un monde dominé par les flux technologiques, l’accélération des images et l’instabilité des outils. Et la force de cette pensée réside dans sa capacité à faire dialoguer des univers mis souvent et trop facilement en opposition : artisanat et digital, mémoire et innovation, lenteur et vitesse, matérialité et virtualité. En refusant aussi bien l’enthousiasme technophile que le rejet conservateur, Norbert Hillaire ouvre ainsi une voie critique particulièrement féconde pour (re)penser les rapports entre création artistique et culture numérique.

Le livre

ART#NUM@LIEU regroupe une trentaine de textes agencés en quatre parties où se dévoile et s’affirme suivant un même fil conducteur la pensée de l’auteur. Cette suite très documentée s’enrichit de nombreuses illustrations et constitue un ensemble où la rigueur et la précision intellectuelles délimitent un foisonnement de références artistiques, littéraires et philosophiques et s’y conjuguent étonnamment à la fluidité. Chacune de ces quatre parties se termine en acmé par un entretien avec un artiste, un écrivain ou un philosophe.

Dans la partie I, Internet All Over, le chercheur propose, à la suite de textes remarquables comme Œuvre et Lieu ou La poste comme métaphore de l’œuvre d’art au temps du numérique, la retranscription de l’une de ses conversations avec l’artiste et écrivain franco-canadien Hervé Fischer. Un entretien passionnant introduit par un bref rappel de la pensée de Lévinas sur ce qu’il nommait l’universel par rayonnement, « qui, précise Hillaire, ne prétend rien imposer […] sinon une certaine éthique de la relation à l’autre, et donc une éthique de la différence. […] L’artc’est, dans le même sens, cette altérité même que résume formidablement la formule de Beaudelaire “Je est un autre”. » Et Norbert Hillaire de conclure, avant de lui donner la parole : « Ce que j’ai aimé depuis longtemps chez Hervé Fischer, c’est ce sens de l’écoute, de l’attention aux autres.» Une posture qui est aussi la sienne lorsqu’il accueille les propos d’autrui dans ses pages…

La partie II, intitulée Le tourment digital de l’écriture, se clôt par une conversation – à nulle autre pareille – avec le poète Pascal Bacqué, pourfendeur de la bêtise et gardien vigilant de la Langue, qui passe au laminoir de sa redoutable lucidité les politiques culturelles provoquant « l’étouffement de la culture par elle-même. » Entretien mené en équilibriste par Norbert Hillaire avec cet homme de la Langue qui fustige la crétinisation de la société par les GAFA et redéfinit ainsi la fonction véritable du poète : « Le fameux Poète, celui qui est nécessaire en amont de la pensée, il est tout bonnement absent aujourd’hui. […] Une fois pour toutes, il faudrait déjà entendre que derrière le “Poète”, […] il faut entendre une tâche, radicalement impersonnelle, du poète à l’égard de la Langue. Par lui, la langue vit. Il n’est lePoète qu’en tant qu’il donne à la langue une vie qui dépasse, enfin, les horreurs de la communication” dans laquelle toute la prose du monde littéraire, journalistique, est empêtrée. »

Dans la partie III, La merveilleuse opacité de l’art et de la technique, Norbert Hillaire aborde, entre autre, la question du vitrail contemporain et accueille la parole de l’artiste Christian Bonnefoi qui, prévient-il d’emblée, « pratique la peinture comme d’autres prient. » Dans ce dialogue sur la Modernité, l’érudition des deux protagonistes déroule une brillante analyse où se croisent Brunelleschi, Picasso, Matisse, Mallarmé, Saint Augustin, Edgar Poe, Michel-Ange, Klee, Kafka, Manet, les personnages de Charlot et d’Odradek, Duchamp, Ezra Pound, et bien d’autres encore, autour de la difficile question de la technique.

Bernard Demiaux, Boomerang, 2024.

Dans la partie IV, En marche vers le passé, Norbert Hillaire dresse, dans un équilibre subtil entre lucidité et dérision, un saisissant Portrait de l’artiste contemporain, qui « voit chaque jour un peu plus que l’émergence des arts numériques, la possibilité offerte au spectateur d’interagir avec celle-ci, ont encore étendu le champ des questionnements à propos de la participation du spectateur, au point que la participationnite” a maintenant gagné toutes les zones de ce grand corps malade de l’art contemporain auquel il appartient .» Puis, dans un essai intitulé Le lion rugissant de La Paramount, il s’attarde sur le film de Damien Chazelle Babylon pour illustrer l’incidence de l’arrivée de la parole dans le cinéma. Enfin cette dernière partie se termine par une conversation avec Pierre Caye à propos de son dernier livre, DURER, Elements pour la transformation du système productif. Conversation dans laquelle Norbert Hillaire et son interlocuteur réfléchissent de concert sur ce que sont devenus le temps et l’espace dans le système productif actuel qui, de révolution industrielle en révolution industrielle, s’est doté du nom de destruction créatrice. Le livre de Caye croise et rejoint en plusieurs points, selon Norbert Hillaire lui-même, ses propres recherches « car ce livre, s’il nous parle d’économie et de développement durable, n’en rencontre pas moins les questions de l’art. […] En interrogeant en profondeur le domaine du patrimoine mais aussi de la technique, et enfin celui de la ville et de l’architecture, c’est toute une esthétique fondée sur les technologies de la disruption et de l’innovation qui se trouve ainsi mises à l’épreuve. »

Et le mot de la fin revient à Pierre Caye qui, dans une Postface au propos limpide et percutant sur la Modernité et la Post-Modernité, constate que « Norbert Hillaire fait de l’histoire de l’art telle qu’il la pratique, à sa façon érudite, insolente, une contre-histoire des philosophies de l’histoire ; non pas un déni du travail de l’histoire, mais une autre façon de le concevoir que ce que proposent ses interprétations philosophiques, de Hegel à Heidegger en passant par Marx. » Et plus loin, après un développement dans lequel il affirme que « l’Art n’a pas besoin de progrès pour faire Modernité ; davantage, il n’a pas besoin de substance, de procès ni même d’histoire. Il repose non sur une ontologie, mais sur une esthétique, et pas n’importe laquelle : non pas celle, solipsiste, du jugement de goût mais une esthétique plus haute, plus exigeante, à la fois plus commune et plus souveraine, une esthétique transcendantale, celle qui concerne notre sens du temps et de l’espace, […] dont dépendent non seulement nos perceptions mais aussi nos conceptions. » Et de conclure, un peu plus loin, « qu’on peut être, à travers notre rapport ouvert et dilaté à l’espace et au temps, à la fois Renaissant et Moderne, soucieux du passé et tourné vers l’avenir. C’est à cette façon de concevoir l’histoire des êtres humains et de leur culture qu’appartient l’œuvre de Norbert Hillaire. »

Stéphane Mallarmé, Les Loisirs de la Poste, La revue blanche, 1895.

L’auteur

Essayiste, chercheur, artiste, Norbert Hillaire est professeur émérite de l’université Côte d’Azur (Sciences de l’art et Digital studies), où il a dirigé le département des Sciences de l’information et de la communication. Il préside l’association Les murs ont des idées, spécialisée dans l’étude de l’habitat et la ville de demain.

Il est, depuis les années 80, l’un des animateurs, en France et à l’étranger, de la réflexion critique sur l’évolution des techniques dans l’art et la culture, les grandes ruptures de la modernité et les relations entre l’art, l’artisanat et  l’industrie. Son livre L’art numérique, co-écrit avec Edmond Couchot (Flammarion 2003 et Champs Flammarion 2009), fait aujourd’hui référence.

En tant que critique d’art, théoricien spécialisé et responsable de projets dans les domaines des nouvelles technologies, l’art et l’environnement,  il a dirigé plusieurs numéros spéciaux de la revue ArtPress sur ces thèmes, dont la première grande publication consacrée à ces enjeux, le hors série ArtPress Nouvelles technologies, un art sans modèle? ainsi que plusieurs missions d’études prospectives pour le Ministère de la culture – Délégation aux arts plastiques, le Centre Pompidou, la Datar, etc,.

En tant qu’artiste peintre et photographe, Norbert Hillaire poursuit également une recherche centrée sur la relation entre Modernité et Post-Modernité, sur les rapports entre anciens et nouveaux médias, en particulier à travers ses Photomobiles.

Ses principales publications  

Œuvre et Lieu (en collaboration avec Anne–Marie Charbonneaux) Flammarion 2002. 
L’art numérique (en collaboration avec Edmond Couchot), Flammarion, 2003 et 2009. 
L’artiste et l’entrepreneur, Cité du design, 2008. 
L’expérience esthétique des lieux, L’Harmattan, 2008. 
La côte d’azur après la modernité, éditions Ovadia, 2010. 
L’art dans le Tout Numérique,  Manucius (2015).
La fin de la Modernité sans fin, l’Harmattan (2013). 
La réparation dans l’art, Scala (octobre 2019).
Abécédaire de la RÉPARATION, Scala (mai 2025).

Deux rencontres avec Norbert Hillaire à Nice prochainement

Villa Arson

Le SIC.Lab Méditerranée, l’EUR Arts et Humanités, l’Université Côte d’Azur, le Master Mondes du document et la MSHS Sud-Est organisent une rencontre avec Norbert Hillaire et une présentation croisée de l’ouvrage ART#NUM@LIEU et de la Communauté d’archives ART#NUM@LIEU qui réunit et propose en open source d’autres textes de l’auteur.

Avec Nicolas Pellissier, directeur du labo SicLab, Norbert Hillaire, professeur émérite UCA, Leïla El Allouche, enseignante-chercheuse en Sciences de l’information et de la documentation (Université Côte d’Azur) et Christian Vialard, artiste, professeur à la Villa Arson.

Mercredi 3 juin 2026 – 18h30 – Villa Arson, Grand Amphithéâtre

20 Av. Stephen Liegeard – Nice -Entrée libre et gratuite

https://villa-arson.fr/programmation/agenda/rencontre-avec-norbert-hillaire-et-presentation-de-artnumlieu

Galerie Depardieu

La galerie Depardieu propose une rencontre avec Norbert Hillaire et une présentation de ART#NUM@LIEU

Jeudi 4 juin à 18h30 – Galerie Depardieu, 6 rue du Docteur Guidoni – Nice

https://www.galerie-depardieu.com/event/rencontre-avec-norbert-hillaire-et-presentation-de-artnumlieu/

Visuel de couverture The Macy Conferences, 1943 (Bernard Demiaux, 2024)


Nous reproduisons ci-dessous un article suivi d’un entretien avec Norbert Hillaire parus dans la revue PerformArts N°12 à propos d’une série de ses Photomobiles intitulée Lignes de fuite.

NORBERT HILLAIRE

Entre mobilité et portabilité

ou

L’espace-temps balayé

Les Photomobiles de Norbert Hillaire constituent des séries de I-Phone-photographies prises, comme leur nom l’indique, à partir d’un téléphone portable depuis l’intérieur d’une voiture en marche et agencées en diptyques et en triptyques. Elles nous proposent un itinéraire de réflexion approfondie sur la fuite du temps et les occurrences éphémères d’un monde paramétré par l’accroissement exponentiel de la vitesse et des nouvelles technologies. Ainsi, nos voitures, au-delà du balayage rythmé des essuie-glaces, ou nos téléphones mobiles, par la captation et la transmission instantanées d’images, sont devenues des mécaniques de vision façonnant notre perception du réel. A travers ces prises de vue en déplacement qui dégagent de façon saisissante la poésie de l’aléatoire, « il s’agit alors de se laisser (sur)prendre, à travers le mouvement et la vitesse asynchrones de ces divers mobiles, de laisser ce temps qui nous échappe s’ouvrir sur lui-même dans le prisme de ces appareils. Comme si la fameuse convergence des médias et la puissance de synchronisation mondiale des images et des opinions qui la soutient – et qui conduit à un écrasement du temps sous les formes du direct, du live, du temps réel – produisaient en retour, en une sorte d’effet boomerang qui est aussi un contrepoison, une formidable puissance de divergence artistique et esthétique, d’ouverture de l’œuvre d’art vers des régimes spatiotemporels infiniment divers. »

A la manière des enlumineurs du Moyen-âge, Norbert Hillaire souligne de rehauts d’or les lignes de fuites qui se dessinent entre intérieur et extérieur et donne à voir les trajectoires énergétiques qu’elles tracent. Il conduit ainsi notre regard entre visible et invisible, point de vue objectif et subjectif, hasard et intentionnalité, pour saisir le rapport qui s’établit entre « un temps extatique et arrêté et un temps des flux, de la mobilité et du mouvement perpétuels », un rapport entre lenteur et vitesse mis en exergue par la confrontation « d’une esthétique médiévale et d’une esthétique du Smartphone et de la mobilité. »

Mais, par-delà la mise en perspective « du devenir pictural d’une certaine photographie dans l’art contemporain », les Photomobiles de Norbert Hillaire nous invitent à une méditation sur la place prépondérante occupée dans notre quotidien par ces petits appareils que sont les mobiles et ce qu’induisent dans nos comportements leur développement et les ajouts continuels faits à leur fonction première de reliance auditive, de nouvelles ressources visuelles, au point de « contribuer à une étrange redéfinition des rapports entre image et société ». Pour le meilleur ou pour le pire ? En l’état, nul ne saurait le dire. Mais, dans nos sociétés où l’image et le signe participent plus que jamais des jeux de langage, au sens où l’entend Jean-François Lyotard et où, comme l’affirme Guy Debord, « le spectacle n’est pas un ensemble d’images mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images », certains événements – tels ceux qui portèrent à la une des médias le nom de Mohamed Mehra – nous incitent à nous interroger quant à l’effet de ces nouvelles technologies sur l’homme d’aujourd’hui.

Norbert Hillaire – Photomobiles, Lignes de Fuite 21- Impossible (Diptyque), 2013.

Dans un remarquable ouvrage consacré à l’œuvre du philosophe et psychanalyste “dissident” Julien Friedler et intitulé Double Vue, Norbert Hillaire constate que « nous vivons tant bien que mal en continu selon deux modes d’appartenance : d’un côté, un mode projectif, cartographique et stratégique – marqué par la clôture de l’espace, l’expérience et son contrôle, et de l’autre côté,  un mode trajectif, tactique, dissimulatif et dispersif, et ouvert à l’expérience,. Il attire notre attention sur le fait que « nous scannons nos compatriotes le jour derrière nos écrans d’ordinateurs pour leur vendre de l’épargne-retraite, des vacances sur mesure ou de nouveaux systèmes informatiques, et empruntons le masque de notre avatar la nuit. »

Eclairés par ce constat, nous pourrions bien, en suivant le chemin de pensée proposé par ses Lignes de fuite, entendre la question se réitérer et se décliner de la sorte : qu’en sera-t-il donc, dans les prolongements de ce monde-là, de l’homme de demain, alors qu’engagé dans un processus irréversible, il s’achemine déjà, de prothèse en prothèse – bientôt auto-greffées – vers son statut à venir de continuum physico-numérique ? Est-t-il à redouter qu’il y perde sa substance ou bien plutôt à gager qu’il gagne en liberté et en autonomie ? Les Photomobiles de Norbert Hillaire ouvrent le débat à tous les vents de l’épistémologie mais, quelles que soient les contrées de l’esprit qu’ils balayent, L’Homme qui marche ne saurait arrêter sa course…

Catherine Mathis

25 août 2013


ENTRETIEN AVEC NORBERT HILLAIRE

Catherine Mathis :Vous êtes professeur émérite des Universités, critique et théoricien de l’art, et vous pouvez revendiquer aussi le statut d’artiste puisque vous pratiquez la peinture, le dessin et la photographie, en témoignent vos Photomobiles. Ces différentes activités, dans leur complémentarité, affirment votre singularité. Mais la pratique artistique, par-delà sa dimension jubilatoire, n’offre-t-elle pas d’autres modalités de recherche et d’investigation à votre travail de théoricien ?

Norbert Hillaire : En effet, j’envisage ce travail à la manière d’un chercheur qui a envie d’utiliser d’autres instruments que ceux de la pensée formalisée dans un langage ou un métalangage théorique. Et ce travail de chercheur prend la forme de Photomobiles mais ce n’est pas un fait tout à fait nouveau – le modèle de l’artiste-philosophe ou du philosophe-artiste a été largement éprouvé depuis Nietzsche – si ce n’est que jusqu’à présent, la figure de l’enseignant-artiste était plus d’actualité dans le monde des écoles d’art que dans le monde universitaire. Pour moi qui défends profondément l’Université et la culture, cette activité est devenue fondamentale, elle a pris une dimension très importante. Car je considère qu’en un certain point le langage théorique, formalisé, de la recherche, en particulier appliquée au domaine des nouvelles technologies de création, est un modèle qui finit par tourner en rond. D’abord parce que ces technologies se sont stabilisées, elles sont devenues une nouvelle modalité de l’être au monde qui n’est plus portée par le miracle des commencements, à moins de rechuter dans un régime d’histoire et de temps qui serait celui de la Modernité (ou d’une modernité tardive) avec l’idée d’un renouvellement – caractéristique des avant-gardes – d’un dépassement de ce qui était déjà là dans une forme à venir. Mais aussi parce que ce modèle de la Modernité me semble un peu épuisé et parce que ce qui m’intéresse c’est de voir comment jouent, dans tous les sens du mot jouer, les régimes de temps et d’histoire les uns par rapport aux autres. Il ne s’agit donc pas seulement de photographie mais aussi et surtout du rapport au temps et à la création porté par ces Photomobiles, qui me permet de composer avec cet épuisement du régime de la nouveauté dans la recherche théorique.

Dans vos écrits, la question du déplacement est récurrente, que vous l’évoquiez sous l’angle de la vitesse – au sens de Virilio – et des mutations de l’espace-temps ou que vous traitiez du glissement de la fonction esthétique hors du champ de la philosophie de l’art, ou encore du déplacement des frontières entre l’art et l’industrie… Pourrait-on dire de vos Photomobiles qu’elles en figurent autant d’illustrations ?

Oui, tout à fait, elles sont une modalité particulière de ce rapport à la question du déplacement. Déplacement d’abord au sens de l’accélération, du vertige de la mobilité, qui sont le propre de notre temps, en tant qu’il est porté par une sorte de surrégime  de la mobilité et de la portabilité. Et le portable est tout à la fois l’agent et l’objet, le mobile, l’opérateur et le moteur de ce processus, à la fois littéralement et métaphoriquement. Et déplacement en même temps au sens d’un entre-deux, d’une difficulté assignée à mon travail intellectuel, qu’il soit écrit sous forme de textes, d’articles, d’essais, de recherches ou de collectif de recherches ou sous forme de production iconographique comme mes séries de Photomobiles, oui, c’est bien cette question du déplacement qui m’intéresse. Dans un temps porté par le vertige de la programmation et de la calculabilité, il faut affirmer que nous ne pouvons pas tout programmer, tout savoir et c’est heureux… Il y a une nécessité, au fond, de l’ignorance de ce qui nous arrive et de ce qui nous attend, sinon ce ne serait pas intéressant de vivre ! C’est cette idée de déplacement permanent entre savoir et non-savoir, entre savoir et savoir-faire, entre régions et régimes de sens et de connaissance incommensurables qui m’interpelle, c’est dans cet entre-deux qu’il m’intéresse de me déplacer. La Photomobile telle que je la pratique est aussi une sorte de jeu, le terme Photomobile étant un néologisme aisé à comprendre : Photomobile, ça peut sembler un peu trivial et c’est cela qui m’amuse. Oui, il y a du jeu dans tout cela. Et j’ai besoin de ce rapport au jeu, sinon…

Sinon, la vie ne serait pas drôle ?

Exactement ! Ce jeu qui m’intéresse, les anthropologues l’appellent le Mana, qui est, selon l’hypothèse posée par Marcel Mauss relayé ensuite par Lévi-Strauss, Bataille, etc., une forme symbolique vide ; pour moi, ce serait l’idée que la relation de l’art et de la technique est comme une case vide et en même temps saturée de connaissances et de discours, une sorte d’aporie de la pensée. Et le rapport à l’art et à la technique que m’autorise cette machine (le téléphone portable) faisant signe et sens à des niveaux tellement divers et variés dans nos sociétés contemporaines, ouvre un champ de réflexion infini. Il y a actuellement une exigence de renouvellement des formes de la pensée mais aussi un épuisement de la pensée du nouveau, au sens du messianisme et des grands récits. Je suis de fait dans une posture inconfortable : entre une culture classique des humanités dans laquelle j’ai tendance à me reconnaître et cette espèce de messianisme qui me semble aussi suspect. Et je m’amuse à canaliser ce paradoxe dans un réfléchissement réciproque entre des formes esthétiques, tels mes rehauts d’or, appareillées à d’autres temps comme le Moyen Age et la Renaissance et celles de l’extrême contemporanéité des prises photographiques que me permet ce type d’appareil. Cela m’amuse beaucoup de confronter ainsi technique et symbolique.

Vous évoquez volontiers Orion, le géant aveugle marchant vers le soleil guidé par un enfant. L’éclairage de vos Photomobiles est souvent crépusculaire, d’où une certaine mélancolie, et vous saisissez des lignes de fuite qui sont aussi des métaphores de la fuite du temps. Eprouvez-vous la nostalgie de votre enfance ou de votre adolescence ?

Pas de l’enfance mais de la culture. Je pense que nous sommes condamnés à vivre avec des spectres et des fantômes de cette culture que nous avons pu vivre, éprouver, partager, et qui fut sans doute le miracle de mon adolescence, dans les années 60, où la consommation était plus heureuse et moins addictive qu’elle ne l’est aujourd’hui. Je suis, c’est vrai, de ce point de vue-là, un peu nostalgique d’une époque. Mais ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les choses sont portées aujourd’hui à la fois par des mouvements souterrains et des choses extrêmement difficiles à penser selon les catégories fondatrices de mon expérience intellectuelle, que ce soit la déconstruction philosophique, le structuralisme, tous ces grands moments de l’histoire de la pensée, et cela me laisse un goût d’insatisfaction face à une indigence de classicisme. Ce qui détermine notre relation au monde et au temps, c’est cette espèce de rapport qu’on peut appeler l’archive, la mémoire, le musée. J’avoue qu’avec le temps, je suis de plus en plus heureux dans des lieux de mémoire comme les musées, mais cela ne signifie pas que je ne me reconnaisse pas dans l’idée que la culture se transforme et se redéploye selon d’autres critères. Au contraire, je m’en réjouis. Ces images ne sont pas seulement mélancoliques : elles sont portées par le sentiment d’une perte mais aussi par un formidable enthousiasme pour ce que promettent les dispositifs, prothèses, systèmes, artéfacts dont on n’a encore vécu que les prémisses. J’ai le sentiment de vivre entre deux moments de l’histoire, entre deux mondes en tension. Je suis fasciné par ce qui nous attend mais en même temps, je ne peux pas ne pas m’interroger et ce qui m’intéresse, dans les Photomobiles, c’est au fond l’idée que ce que j’ai éprouvé et connu d’un point de vue théorique, ce que j’ai pu partager comme croyances et comme doutes, je peux l’écrire en images en le photographiant avec cette lumière particulière qui est une lumière de l’artifice et du faux jour mais sans aucune recherche esthétique, même si on peut y retrouver l’empreinte de diverses tendances contemporaines comme la photographie plasticienne ou l’art conceptuel, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui m’interpelle, c’est beaucoup plus de rebattre les cartes d’une relation entre théorie et pratique, amateurs et professionnels. Ma posture est étrange : je ne suis pas un amateur mais un professionnel du regard sur l’art et ce qui me plaît c’est que ça ouvre un espace de questionnement inédit à ma propre incertitude. C’est l’incertitude même qui m’importe : ne pas savoir trop où je vais, où j’habite, pour que ce que j’ai parfois le sentiment de perdre dans un rapport au monde et au temps traversé par la contingence de la vie humaine soit finalement éprouvé comme un bonheur, vécu comme une sorte d’extase. Je me lève souvent très tôt le matin pour regarder de vulgaires images toutes simples et passer trois heures à attendre que quelque chose se produise à partir de la nullité de ces images. Ce qui m’amuse, c’est le fait que quelque chose puisse peut-être advenir qui mérite d’exister. Le philosophe Boris Groys compare cela à une forme de christianisme qui viserait non pas le salut des âmes mais des choses…

C’est une belle idée…

Oui, et qui n’est pas nouvelle, c’est ce qu’ont fait Andy Warhol et Marcel Duchamp. C’est une idée ambitieuse que je partage assez.

Il y a quelques années, dans L’artiste et l’entrepreneur, vous souligniez la nécessité de mettre en place, je vous cite, « une approche interdisciplinaire des champs artistique, économique et technologique » qui viserait non pas à « brouiller les frontières et confondre artistes, chercheurs, industriels et entrepreneurs dans une même œuvre collective, où les rôles seraient interchangeables mais consisterait plutôt à se demander comment les frontières se déplacent et invitent à repenser les relations entre l’art et l’entreprise dans une économie de marché numérisée ». Qu’en est-il aujourd’hui ? Une telle démarche a-t’elle vu le jour ?

Oui, cette démarche ne cesse d’advenir et de se vérifier comme le lieu même d’efficience, d’effectuation, de construction des possibles de l’humanité aujourd’hui. Si j’entreprends de faire des Photomobiles plutôt que de n’écrire que des textes théoriques dans des revues universitaires, c’est parce que je pense, et je ne suis pas le seul, que le rôle du philosophe n’est plus prépondérant par rapport à celui de l’artiste et de l’entrepreneur qui, d’une certaine manière, ont pris la place de ce gouvernement des choses, des êtres, des signes et des symboles qui étaient autrefois le propre de la pensée spéculative et je crois que cette délégation de compétences, ce transfert en direction des sphères de l’action, de la poïèse, est un changement très important – je me réfère ici au philosophe Peter Sloterdijk – changement qui atteste qu’il n’est plus possible de penser le monde contemporain en se référant à une philosophie de l’être au sens de Heidegger mais plutôt à une pensée de l’action et de l’artifice. Sans être dans la complaisance narcissique du post-moderne et aller jusqu’à dire que l’Histoire tourne en rond, je crois que penser l’Histoire aujourd’hui est devenu une affaire extrêmement compliquée qui oblige à déplacer là encore les concepts et les grandes références fondatrices de la pensée occidentale de l’être vers l’action et l’artifice. Et quand je m’intéresse à la question de l’entreprendre, c’est ça que j’ai en ligne de mire et pas simplement le transfert de compétences symboliques du domaine de l’art et de la technique vers celui de l’entreprise : il y a longtemps que les entreprises ont intégré cette dimension symbolique et manipulent d’abord les signes, mais ce qui est beaucoup plus intéressant à mon sens à penser, c’est cet espèce de nouage, d’interchangeabilité des rôles de l’artiste et de l’entrepreneur qui pose la question d’un devenir artistique et artéfactuel du monde contemporain : comment penser le monde alors que les artéfacts généralisés et les prothèses à même notre corps ont fini par constituer l’essentiel de notre monde ? Face à cette question centrale, il ne faut pas hésiter à imaginer la figure du professeur d’université qui cherche aussi avec ses mains. C’est une autre manière de repenser la technique : nous sommes aujourd’hui en présence de phénomènes très difficiles à théoriser, comme le devenir industriel de l’art contemporain – il y a des artistes qui sont de véritables chefs d’entreprise et qui manipulent des sommes et des productions qui ne sont pas très loin de la production cinématographique : or, le cinéma est une industrie autant qu’un art – et ce devenir est à penser en résonance avec l’artisanat : qu’en est-il de la main aujourd’hui, de la manipulation des symboles, qu’en est-il d’un rapport au monde fondé sur la personnalisation et en même temps sur la massification des comportements, comment penser le lien entre massification et personnalisation ? Cela rejoint la question de l’amateur car de nos jours, il y a une véritable concurrence des amateurs par rapport aux professionnels qui change la donne et les cartes dans lesquelles la croyance et la confiance dans le progrès, dans la société, dans l’économie étaient fondées.

Ce qui entraîne une modification des fondamentaux…

Oui, complètement : du côté de la théorie de l’art, il y a beaucoup d’amateurs critiques qui ont pris la relève – le blog de cet amateur hébergé sur le site du Monde qui s’appelle Lunettes Rouges et fait plus de lecteurs qu’un professionnel en est un exemple. Ce phénomène de la concurrence des amateurs me paraît très intéressant et fait partie des questions que je me pose, questions qui sont portées par le réagencement des rapports entre technique, société, culture et appareil. S’il est vrai qu’un appareil, pour mon collègue Jean-Louis Deotte, c’est une manière d’éprouver en même temps une époque, des formes symboliques, et des techniques – appareiller c’est voyager avec les mêmes codes, les mêmes croyances symboliques – alors quel est l’appareillage de notre temps ? C’est cela la vraie question. Est-ce que les portables que j’utilise pour mes Photomobiles sont des appareils ou ne sont que des moyens de communication ? Est-ce qu’on peut ouvrir cette boite, qui n’est certes pas de Pandore, pour y trouver quelque chose ?

Dans vos dernières séries de Photomobiles, l’agencement en triptyques et les rehauts d’or évoquent, ainsi que vous le disiez tout à l’heure, l’art du Moyen Age. Faut-il voir là une allusion au renversement du statut de l’artiste depuis la Renaissance ou encore à l’autoréférentialité dans laquelle semble parfois s’enliser l’art contemporain ? Vous reprenez une phrase de Beaudelaire « Je hais le mouvement qui déplace les lignes » comme intitulé d’une de vos séries de Photomobiles. Pourquoi ces mots et quel sens particulier leur confèrez-vous en les reliant ainsi à votre travail iconographique ?

La question centrale, c’est celle du passage du temps. Il s’agit, comme en tauromachie, d’éprouver cette lenteur majestueuse du temps qui passe, fut-ce en arrêtant le flux, en rehaussant ces images volées et sauvées, presque contre elles-mêmes, de l’injonction du jetable et de l’obsolescent. Je hais le mouvement qui déplace les lignes mais sans ce déplacement, nous ne sommes rien.

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