Evénements

Festival de Cannes 2026 : Une Compétition ouverte au jeune cinéma

La Compétition officielle au Festival de Cannes subit depuis quelques années une mutation rapide et profonde. Jadis, la moitié des films sélectionnés étaient réalisés par un groupe restreint de cinéastes qui revenaient chaque année. La situation a changé après le COVID : désormais, la majorité des films en compétition sont issus du jeune cinéma, celui de réalisateurs et réalisatrices ayant à leur actif deux ou trois longs-métrages, souvent révélés dans l’une des quatre autres sélections (Un certain regard, la Quinzaine des cinéastes, la Semaine de la Critique et l’ACID). Cette montée en puissance des nouvelles générations se traduit mécaniquement par une moindre place accordée aux cinéastes chevronnés.

Une vieille garde réduite au minimum

Pedro Almodóvar « Autofiction »

Dans ce paysage renouvelé, quelques vétérans résistent pourtant. Pedro Almodóvar concourt ainsi pour la cinquième fois à Cannes avec « Autofiction ». Il bénéficie d’un privilège rare : présenter un film déjà sorti en Espagne en mars dernier. « Autofiction » est, comme ses dernières œuvres, nourri de son expérience personnelle.

Hirokazu Kore-eda est lui aussi de retour sur la Croisette. Après de nombreux films consacrés aux relations entre adultes et enfants, dont « Innocence » en 2023, il gravit une nouvelle marche avec « Sheep in a Box », récit, situé dans un futur proche, de l’adoption par un couple d’un fils humanoïde.

Cristian Mungiu « Fjord »

Autre habitué, Cristian Mungiu : depuis 2022, ses six longs-métrages ou films à sketches ont été sélectionnés à Cannes. Il revient avec « Fjord », qui se déroule dans une petite communauté de Norvège où s’est installée une famille dont le père est roumain et la mère norvégienne, aux prises avec un voisinage hostile.

Périodiquement, un autre vétéran, coréen et grand spécialiste des films horrifiques, vient également nous faire peur dans diverses sections cannoises : « The Chaser » en 2008, « The Murderer » en 2011, « The Stranger » en 2016. Cette année, « Hope », en Compétition, nous fait partager l’angoisse des habitants d’un petit port situé en zone démilitarisée, confrontés à une entité extraterrestre qui propage une mystérieuse maladie.

Où sont passés les Américains ?

Ce renouvellement générationnel se double d’un autre phénomène : la quasi-disparition des Américains. Y a-t-il, à nouveau, une brouille entre le Festival de Cannes et les U.S.A. ? La question se pose, au vu de la faiblesse numérique de la délégation en provenance de Hollywood comme des indépendants. Elle se réduit à trois films.

John Travolta « Vol de nuit pour Los Angeles »

Dans la section Cannes Première figure le film réalisé par John Travolta, « Vol de nuit pour Los Angeles », inspiré de ses souvenirs d’enfance. En Compétition, « The Man I Love » du quasi inconnu Ira Sachs est une comédie musicale située à New York au début des années quatre-vingt, dans le milieu gay frappé par le SIDA.

Également en compétition, « Paper Tiger » de James Gray a été annoncé deux semaines après le dévoilement de la sélection. Deux raisons de s’en réjouir : les paparazzis pourront « shooter » deux grandes stars américaines, Adam Driver et Scarlett Johansson, tandis que les cinéphiles retrouveront ce qu’ils ont aimé chez Gray à ses débuts : le New York de la fin du siècle dernier, les histoires de famille et la mafia russe.

La génération montante, majoritairement européenne

Javier Ambrossi–Javier Calvo « La boule noire »

Face à cette relative discrétion américaine, l’Europe occupe le devant de la scène, à commencer par l’Espagne. Rodrigo Sorogoyen, dont « As Bestas » (Cannes Première, 2022) avait rencontré un fort écho, présente « L’Être aimé », qui explore les relations entre un réalisateur célèbre et sa fille, actrice de second plan, lorsqu’ils se retrouvent sur le même tournage.

Le tandem Javier Ambrossi–Javier Calvo, bien connu outre-Pyrénées pour ses réalisations télévisuelles, choisit, avec « La Boule noire », d’adapter un roman inachevé de Federico García Lorca.

Deux cinéastes germaniques à découvrir

Valeska Grisebach  » L’Aventure rêvée »

La relève passe aussi par le monde germanophone. L’Allemande Valeska Grisebach, autrice de « Western » (Un certain regard, 2017), raconte dans « L’Aventure rêvée » le dilemme d’une femme postée à la frontière entre la Grèce et la Turquie, à qui une vieille connaissance demande un service qui la conduirait à commettre un acte illégal.

Marie Kreutzer « Gentle Monster »

L’Autrichienne Marie Kreutzer, qui avait revisité le mythe de Sissi dans « Corsage » (2022), s’intéresse cette fois, avec « Gentle Monster », à Lucy, pianiste interprétée par Léa Seydoux. Partie vivre à la campagne avec son mari, elle y découvre une vérité qui bouleverse le cours de sa vie.

Des cinéastes français et belges ambitieux

Emmanuel Marre « Notre salut »

La nouvelle vague européenne se manifeste aussi en France et en Belgique. Emmanuel Marre est l’une des surprises de l’année. Réalisateur de « Rien à foutre » (Semaine de la Critique 2021), charge acérée contre le monde des compagnies low-cost avec Adèle Exarchopoulos, il signe « Notre salut ». Le film suit les aventures d’Henri Marre, venu à Vichy en 1941 avec l’espoir de publier son manuscrit Notre salut, censé, croit-il, sauver la France du régime vichyste.

Charline Bourgeois-Tacquet « La Vie d’une femme

Charline Bourgeois-Tacquet s’intéresse au destin d’une femme cadre supérieure, plus tout à fait jeune, qui s’investit dans son travail au détriment de sa vie personnelle. Son film, « La Vie d’une femme », réunit Léa Drucker, Mélanie Thierry, Yumi Narita et Charles Berling.

Jeanne Herry « Garance »

Jeanne Herry, la réalisatrice de « Je verrai toujours vos visages », explore quant à elle l’alcoolisme d’une jeune actrice dans « Garance », dont le rôle principal est confié à Adèle Exarchopoulos.

Lukas Dhont « Coward »

Après « Girl » (2018), sur la transidentité, et « Close », sur l’amitié exclusive à l’adolescence (en compétition en 2022), le Belge Lukas Dhont reste dans le registre de la jeunesse avec « Coward ». Son héros, Pierre, est un jeune soldat envoyé dans les tranchées en 1916, qui préfère le théâtre à la guerre.

Arthur Harari, scénariste d’« Anatomie d’une chute » et réalisateur de « Onoda, 10 000 nuits dans la jungle », aborde le fantastique avec « L’Inconnue », où un homme se réveille dans le corps d’une femme rencontrée la veille lors d’une soirée. Ce personnage féminin est interprété par Léa Seydoux.

Léa Mysius « Histoire de la nuit »

Léa Mysius, remarquée pour « Ava » (Semaine de la Critique 2017), revient neuf ans plus tard avec « Histoire de la nuit », adaptation d’un roman de Laurent Mauvignier, qui prend la forme d’un suspense psychologique en milieu rural.

Kōji Fukada « Quelques jours à Nagi »

Cette liste, largement européenne, se clôt sur un Japonais, Kōji Fukada, qualifié tantôt de rohmérien – pour « Suis-moi, je te fuis » et « Fuis-moi, je te suis » (2020) –, tantôt d’hitchcockien – pour « Harmonium » (Un certain regard, 2016). Son nouveau film, « Quelques jours à Nagi », décrit la dégradation progressive des relations entre une jeune femme et son ex-belle-sœur durant un séjour dans un bourg paisible du centre du Japon. À ce stade, il est difficile de dire à laquelle de ces deux veines le film appartiendra.

Les exilés et les visiteurs

Asghar Farhadi « Histoires parallèles »

Enfin, la sélection reflète une autre dynamique contemporaine : celle de cinéastes tournant loin de leur pays, par nécessité ou par choix artistique. Le cas le plus emblématique est celui d’Asghar Farhadi. Après « Everybody Knows » (2018), tourné en Espagne, le cinéaste iranien présente « Histoires parallèles », œuvre entièrement française portée par Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney et Catherine Deneuve.

Andreï Zviaguintsev « Minotaure »

Autre figure majeure, le Russe Andreï Zviaguintsev, dont on n’a pas oublié le magistral « Léviathan » (2014), revient en compétition avec « Minotaure », tourné en Lettonie avec des acteurs russes exilés. Le film s’intéresse aux conséquences de la guerre en Ukraine sur la vie d’un chef d’entreprise dans une petite ville russe.

Un autre cinéaste originaire de la Fédération de Russie, Kantemir Balagov, est présent à la Quinzaine des cinéastes, dont il assure l’ouverture. Découvert à Un certain regard en 2017 avec « Tesnota, une vie à l’étroit », témoignage sur la vie dans une communauté juive d’un village du Caucase en 1998, il y était revenu deux ans plus tard avec « Une grande fille », qui suivait une infirmière à Leningrad en 1945. Pour son troisième long-métrage, « Butterfly Jam », Balagov, qui condamne comme Zviaguintsev l’invasion de l’Ukraine, a choisi l’exil. Le film, tourné en anglais dans le nord de la France, se déroule au sein de la diaspora tcherkesse du New Jersey.

Ryūsuke Hamaguchi « Soudain »

Tous les exilés ne sont pas des réfugiés politiques. Après d’autres cinéastes asiatiques, le Japonais Ryūsuke Hamaguchi (« Drive My Car ») est venu tourner à Paris et en français, avec Virginie Efira et Tao Okamoto dans les rôles principaux. « Soudain » aborde l’accompagnement des malades en phase terminale et affiche une durée annoncée de trois heures.

László Nemes « Moulin »

Enfin, le Hongrois László Nemes, révélé par « Le Fils de Saul », son premier long-métrage, évocation saisissante d’Auschwitz, fait son retour après une période de silence relatif. Il présente « Moulin », biopic du héros de la Résistance, interprété par Gilles Lellouche.

Cette diversité de thème et d’approche proposées par les vingt cinéastes en Compétition atteste le dynamisme et l’encrage dans notre époque d’une manifestation dont on fêtera l’an prochain son quatre-vingtième anniversaire.

Par Bernard Boyer