Brèves de lecture

Jean PASTUREAU UNE HISTOIRE BELGE – Sans un sou à Bruxelles

En terminale, classe de philosophie, j’avais quelques étranges condisciples qui, comme moi pris par quelque obsession extérieure, vivaient cette année un peu en marge du groupe : un qui deviendra éditeur d’art, un autre qui sera sculpteur et l’auteur entre autres de la Tête au carré de la Bibliothèque Municipale à Vocation Régionale de Nice, (matériellement, une tête enfermée dans un cube) et puis, entre autres, Jean Pastureau que pendant nos vacances de bacheliers je retrouverai presque tous les jours dans la petite Bibliothèque Municipale de l’époque explorant comme moi la poésie contemporaine publiée en revues, et systématiquement dévorant la collection des « Poètes d’aujourd’hui » que publiait Seghers…

J’appris plus tard qu’adolescent Jean Pastureau – avec Jean Bua, son plus proche ami, qui sera musicien dans l’orchestre de l’Opéra de Nice – grimpait sur les toits du théâtre du Casino Municipal pour écouter gratuitement les concerts de l’Orchestre qu’ils ne pouvaient s’offrir … jusqu’au jour où la verrière cédant sous le poids de Jean Bua, celui-ci chût dans la salle.

Donc dans ce livre un Niçois, étudiant à Aix, arrivant de Sofia raconte une histoire belge, de la Belgique de Bruxelles : En septembre 1963, l’auteur est revenu à Aix-en-Provence où y vivant ses années de fac. et avait donné des textes et poèmes, dès le premier numéro, à la revue « identités ». Durant l’été il a enseigné la phonétique française à des professeurs bulgares, mais au terme de cette mission le rideau de fer a imposé la rupture d’une idylle amorcée à Sofia avec une professeur bulgare. Jean Pastureau s’impose alors une expérience peu ordinaire, sorte de recommencement ou renaissance psychologique : vivre il ne sait combien de jours dans une ville inconnue, sans point de chute, sans argent ni bagage, en s’imposant un jeûne aussi long que possible. Ce sera dix jours, à Bruxelles un peu par hasard, tout au nord parce qu’il vient du sud, une Bruxelles qui sera mal identifiée, qui sera ville, la ville, ou une ville, un environnement qu’il n’aura ni la volonté ni les moyens d’apprivoiser. « Plus qu’un errant qui grappille de place en place des bribes d’appartenance qu’il recoud en identité virtuelle, je me sentais un non-existant ancré dans un non-lieu » écrit-il. Pour cette épreuve voulue il a choisi de rester en « francophonie », petite assurance d’une possible plus facile communication avec l’indigène, facilité dont il fera peu d’usage. D’abord, après quelques jours de solitude, (« …cette solitude me rendait étranger à moi-même ») une récréation : le contact avec un poète Belge directeur d’une revue qui a publié un de ses poèmes. Quelques phrases d’inconnus, sans suite. Mais après dix nuit et dix jours à aller d’une fontaine à une autre fontaine (boire est vital) de refuges nocturnes improvisés vers des refuges hasardeux, le voici dans la gare où il va passer sa dernière nuit Bruxelloise en absence de lui-même, perdant connaissance plus que dormant, et confessant cependant l’histoire dramatique d’une femme et ses deux enfants fuyant un mari violent. Mais lui a-t-elle livré une version réelle ou est-elle délirante — nous ne le saurons pas, il ne le saura jamais. Un demi-siècle après, malgré l’effort d’approfondir par un travail d’écriture l’exploration d’une mémoire, ce voyage gardé secret restera partiellement effacé. Ou bien est-ce effet d’un inconscient désir de conserver dans l’obscur une part de soi trop intime ? « J’avais voulu être Personne dans les rues de Nulle-Part, répondre par « Personne » à la double question : « De quoi pourrais-je avoir besoin ? Qui pourrait avoir besoin de moi ? » C’était beau, c’était grand, c’était copié sur Ulysse, mais ça bloquait toute ouverture à l’autre ; ça dressait un mur ». Il existe pourtant des murs qui murmurent au texte les rues un peu effacées d’un jadis Bruxelles.

Marcel ALOCCO

Jean PASTUREAU Une histoire belgeSans un sou à Bruxelles

Editions TRANSBORÉAL collection  « Voyage en poche »

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