Pauline Guerrier – Beyond our Horizons 未知なるクリエイション、その先へ de Tokyo à Paris
Pauline Guerrier décentre son regard, déplaçant son atelier au gré de ses voyages. Elle crée de ce qui l’inspire : le quotidien partagé à l’autre bout du monde, cristallisé dans la notion d’universalité de la célébration. Ses œuvres se composent d’un langage symbolique où le médium utilisé est celui faisant sens aux propos.
“Beyond our Horizons” : de Tokyo à Paris, met en lumière une ambition chère au 19M, celle de la transmission. Créant un dialogue entre le Japon et la France, cette exposition a à cœur de ne plus opposer artisanat et art contemporain, de les rassembler en langage esthétique commun. Les Maisons d’art du 19M, artisans, créateurs japonais et français, nous présentent leurs collaborations audacieuses. La scénographie émerveillante du lieu donne l’espace nécessaire à ces nouvelles formes d’expressions artistiques, où tradition et innovation permettent la création.

- Les œuvres présentées, au sein de l’exposition “Beyond our Horizons”, dans un premier temps à Tokyo et maintenant à Paris, sont issues de votre série “tako tsubo”, le syndrôme du cœur brisé. Est-ce qu’il y a une notion de rituel dans votre création, dans le geste de la main, vous permettant de réparer par votre œuvre?
La particularité de ces pièces c’est qu’elles ont été réalisées sur une très longue période. Pour les 3 pièces, le collage a nécessité presque dix mains, les miennes et celles de 4 artisanes de la Maison Desrues, pendant 3 semaines. On avait mis en place un protocole pour faire ce collage. Il faut une grande concentration, il y a donc une forme de méditation qui s’applique forcément à ce moment-là, un processus de réflexion intérieure. Il s’avère que la vie fait les choses de manière étonnante, après 10 ans de travail sur cette recherche, c’est la première fois que je finalise ces œuvres et cela tombe au moment où j’ai moi-même le cœur brisé. C’est un moment très particulier de ma vie. Cela m’a permis de faire le deuil de cette histoire, d’entamer un processus de guérison à travers ce travail.
J’avais entendu parler de cette expression en 2019, lors d’un témoignage à la radio, et c’était un moment où je venais de perdre quelqu’un de très proche. À cause du stress et de la tristesse, le cœur est moins bien irrigué. Le terme “tako tsubo” signifie “piège à poulpe” en japonais, et cet objet, souvent fabriqué en céramique, ressemble à la forme que prend le cœur dans cette situation. Cette forme, tout le monde la connaît au Japon, elle fait partie de la culture japonaise. Je trouvais cela très beau qu’une personne ayant vécu un “tako tsubo”, même sans le ressentir sur le moment, son cœur reste endommagé, de la même manière qu’une peau qui a craquelé, des nervures restent sur le cœur, pour l’éternité, comme des cicatrices. Cela me fait penser à l’esprit du “wabi-sabi” ou du “kintsugi, des processus de valorisation de la cassure, de la brisure de l’objet. On retrouve cette idée de mettre en valeur la fracture.

- Entourée d’une influence artistique depuis votre plus jeune âge, tant par la chorégraphie que par la sculpture ou la céramique et la peinture, vos proches ont contribué à votre univers artistique éclectique. Cela se retrouve dans les techniques multiples que vous travaillez. Est-ce qu’il y a un médium que vous souhaitez expérimenter prochainement?
C’est un peu particulier parce que ma famille m’a initié a énormément de savoirs par leurs passions en tant qu’artistes. Le seul moyen de passer du temps avec eux c’était d’aller dans leurs espaces de travail, d’y avoir des moments d’échanges et d’amour aussi. Ils m’ont donné le goût des techniques, par leur pluridisciplinarité. J’essaie de trouver le médium correspondant à ce que j’ai envie d’exprimer, cohérent avec mon propos. Je fais une recherche en ce moment qui est très éclectique autour des monuments aux morts, des sculptures qui rendent nos morts éternels. Cela va forcément m’amener vers la pierre, certainement vers le métal, vers les vitraux que je travaillais notamment en sortant des Beaux-Arts de Paris. Cela sera des pièces beaucoup plus sculpturales.
Le médium s’impose aussi par le pays où je le travaille. Je ne ramène pas mon atelier, cela se réalise au cours des découvertes. Je rencontre des artisans locaux, sans avoir en tête ce que je veux créer. Je suis invitée dans leur quotidien, et je découvre leurs coutumes, leurs traditions par ce biais. L’artisanat m’ouvre ces portes, et c’est aussi ce qui va en découler, c’est un cycle. Les médiums évoluent parce que logiquement j’utilise ceux sur place.

- Souvent opposées, tradition et innovation réunies au sein de l’exposition “Beyond our Horizons”, s’enrichissent mutuellement et par leur rencontre, créent de nouvelles formes d’expressions créatives. Quel rapport entretenez-vous avec la notion de trace, d’empreinte?
Ce que je trouve superbe dans cette exposition du 19M, ce qui m’impressionne, c’est cette intelligence à vouloir continuellement évoluer. Dans le partage de traditions, ils permettent aux artistes de se questionner, d’avancer dans leurs recherches, et inversement, permettre une avancée de leurs techniques bousculées par les idées des artistes. C’est ce qui s’est produit dans l’atelier chez Desrues, travailler main dans la main avec des techniques qu’ils avaient déjà et d’autres qu’ils ne connaissaient pas, pour produire ces pièces. La remise en question au service d’un art contemporain, tout en conservant la tradition et le savoir-faire, c’est ça qui est magnifique.
Les œuvres sont rendues vivantes par l’empreinte sensible, humaine, derrière chaque pièce. À l’ère d’une technologie hyper avancée, ce qui fera la rareté et la beauté c’est la conservation de l’humain derrière. C’est fabuleux que cela soit l’ambition du 19M.
- De plus, la singularité de cette proposition se distingue par la rencontre entre des traditions japonaises et françaises. Quel a été votre processus de recherche dans ce cadre particulier?
C’est spécifique pour moi, parce que je n’ai pas travaillé directement avec des designers japonais, comme c’est le cas pour d’autres artistes de l’exposition. C’est plus une rencontre spirituelle que réelle appliquée dans le respect de la pensée japonaise. Je n’étais jamais allée au Japon avant, et je remercie profondément le 19M pour ce voyage d’accompagnement de l’exposition. Camille Hutin dit que nous sommes “la caravelle du 19M”, c’est beau parce que c’est le 4ème événement que je fais avec cette équipe : Paris, Dakar, Marseille et maintenant Tokyo. J’aime bien cette idée d’emporter avec eux leurs artistes voyageurs. J’ai utilisé ce voyage comme une étape dans mon travail, trouver de nouvelles inspirations. Dans un nouveau pays, j’ai toujours ce processus de dessiner un carnet de voyages, devenant des esquisses de sculptures, de la marqueterie. Il y a dans l’exposition “Beyond our Horizons” 4 dessins issus d’une série de 12 réalisés sur place. Le reste de la série sera exposé lors d’un solo show avec la Galerie Romero Paprocki en mars où je présente 40 dessins de mes voyages entre le Sénégal, le Bénin, l’Inde, le Japon et le Portugal.

- De même, artisanat et art sont souvent distingués, opposés. Ici, c’est la collaboration qui permet la réalisation. Ce sont des artisans au Bénin, au Maroc, en Inde, au Chili et à travers le monde, inscrivant leurs savoirs ancestraux à votre œuvre, tout au long de votre parcours. Quels thèmes viennent nourrir ces découvertes et ces dialogues?
Il y a vraiment cette idée de “mythologie universelle”, retrouver, alors que le monde a changé, été abimé, une continuité des célébrations comme celles du passage des saisons. J’avais découvert le travail de Charles Fréger autour des costumes traditionnels : aussi bien en Sicile, que dans les montagnes suisses, en Bretagne… et ces fêtes païennes qui continuent de manière très instinctive à célébrer la Terre. La quête de mon travail c’est cet attrait de la célébration du temps, de la fertilité, de protection que les Hommes tentent d’obtenir, à travers le monde. Il y a des objets, des formes, des matériaux qui les accompagnent et j’ai envie de les utiliser. Au Bénin, la céramique est très utilisée au cours des rituels, par exemple. Cela m’inspire profondément. L’idée ce n’est pas d’être dans une appropriation culturelle mais de proposer des voyages, souvent inventés, inspirés de la forme la plus universelle des célébrations que j’ai pu trouver à travers ces traditions.
Dans la continuité de ce dialogue, j’ai eu l’opportunité de faire une exposition en Inde “les Gardiens du Monde”, qui est actuellement à la Galerie Stems, et un prochain lieu d’exposition sera annoncé. Elle a été pensée à travers 30 dessins, puisés de mes rencontres au Chili, au Bénin, en Argentine, au Sénégal et en Inde me permettant de créer cette série de personnages. 9 d’entre eux ont été transformés dans le cadre de ma résidence à la Villa Swagatam, demandant entre 3 et 5 000 heures de broderie par personnage.
29 janvier – 26 avril 2026
Le 19M
Lieu des Métiers d’art, de la mode et de la décoration
2 place Skanderbeg
75019 Paris
Entretien réalisé au sein du 19 M, par Ainhoa Vernet, curatrice, en janvier 2026.
Photo de couverture : vue d’atelier (Philippe Henry)
