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Palmarès du Festival de Cannes 2026 : un cru sombre et lucide

Cannes 2026 aura été le festival de la gravité : religion, guerre, familles malmenées, sociétés vieillissantes et amours empêchées ont dominé les écrans, en compétition comme dans les sélections parallèles. Le palmarès du 79ᵉ Festival de Cannes reflète cette tonalité peu joyeuse, que le jury présidé par Park Chan-wook a assumée avec cohérence.

Ont été distingués à la fois des cinéastes du récit classique et des auteurs plutôt intéressés par la forme et soucieux d’explorer de nouvelles écritures.

Une Palme d’or qui bouscule la bonne conscience nordique

Avec « Fjord », Cristian Mungiu obtient sa deuxième Palme d’or. Après « Quatre mois, trois semaines, deux jours » en 2017 dont le thème était le contrôle du corps et de la vie des femmes dans la Roumanie de Ceaușescu. Depuis, il n’a cessé de scruter la cellule familiale. « Frjord »est tout à fait dans cette optique.

Dans une petite ville norvégienne au bord d’un fjord, le couple Gheorghiu et leurs cinq enfants, dont deux adolescents et un bébé, semblent parfaitement intégrés. Lui est roumain, elle est norvégienne, les enfants vont à l’école locale, elle travaille dans l’EHPAD voisin, lui à l’école en attendant un poste d’ingénieur informaticien. Une seule différence les distingue du reste de la communauté : leur pratique religieuse.

Là où les habitants, luthériens, vivent une religion adoucie par la social-démocratie scandinave, les Gheorghiu sont catholiques rigoristes : pas de portable, pas de sorties avec les amis, prières quatre fois par jour. Cette singularité ne dérange personne jusqu’au jour où une professeure de sport remarque des cicatrices dans le dos des deux adolescents, susceptibles de provenir de coups. La machine institutionnelle se met alors en branle : assistante sociale zélée, retrait des enfants (y compris le bébé), procédure juridique à marche forcée, défense approximative assurée par une avocate locale démunie.

Avec une jubilation assumée, Mungiu montre l’inhumanité de certains services de protection de l’enfance, dont la froideur et la méticulosité évoquent la bureaucratie des régimes communistes qu’il connaît bien. En décrivant les dérapages de l’État-providence réputé pour son humanisme, il lance un pavé dans le marais de la bonne conscience nordique.

Un Grand Prix pour le retour d’un exilé

« Minotaure » de Andreï Zviaguintsev

Le Grand Prix revient à « Minotaure » du Russe Andreï Zviaguintsev dont on n’avait plus vu d’œuvre à Cannes depuis « Faute d’amour » en 2017. Exilé de Russie, rescapé d’un Covid long qui l’a plongé dans le coma et l’aphasie, le cinéaste vit désormais en France mais continue de parler de son pays en adaptant ici « La Femme infidèle » de Claude Chabrol.

« Minotaure » se déroule en 2022 dans une petite ville de Russie au moment de l’invasion de l’Ukraine. Gleb, quadragénaire élégant, dirige une entreprise de transport prospère, roule en SUV, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une villa luxueuse en périphérie de la ville. Il fréquente des amis de sa caste avec lesquels se mêlent affaires et festivités. Deux préoccupations fissurent ce bonheur : ses cadres et ouvriers fuient par peur d’être envoyés au front, alors que les autorités lui réclament à fournir quinze hommes à la conscription. DE plus, il est persuadé que sa femme le trompe.

Ni thriller, ni simple drame conjugal, « Minotaure » est un film ouvertement politique, où la guerre, jamais nommée, s’insinue partout : affiches de propagande, convois de chars traversant la ville, silences lourds lors des repas entre amis. Après le dragon apocalyptique de « Léviathan », Zviaguintsev convoque la figure mythologique du minotaure pour décrire une société qui se nourrit de sa propre jeunesse.

Le Grand Prix consacre ainsi un cinéaste qui, malgré l’exil, continue de radiographier l’état de la Russie contemporaine, sans didactisme mais avec une puissance symbolique intacte.

Mise en scène : deux Espagnols et un Polonais

Le prix de la mise en scène est partagé entre deux univers et deux cultures : le tandem espagnol Javier Calvo – Javier Ambrossi (surnommés les « Javis ») pour « La Bola negra », et le Polonais Pawel Pawlikowski pour « Fatherland » (titre français « 1949 »).

« La Bola negra » : un puzzle queer très référencé

Les « Javis », très populaires en Espagne grâce à leur série déjantée « La Mesías », signent ici leur premier long métrage de cinéma. « La Bola negra » suit trois personnages homosexuels – assumés ou cachés – à trois moments décisifs de leur vie en 1932, 1937 et 2017.

Pour en saisir toute la portée, il vaut mieux connaître l’histoire de l’Espagne, la vie et l’œuvre de Federico García Lorca, ainsi que la pièce « Piedra Oscura » d’Alberto Conejero, dont le film prolonge plusieurs motifs. Sans ces repères, le spectateur risque de rester à distance pendant 2 h 30.

Le jury distingue néanmoins une mise en scène ambitieuse, qui tisse passé et présent, intime et politique, et assume son goût pour la citation, le palimpseste etle baroque.

« Fatherland (1949) » : Thomas Mann face aux deux Allemagnes

Pawel Pawlikowski obtient pour la deuxième fois le prix de la mise en scène, après « Cold War » en 2018. Avec « Fatherland » (ou « 1949 »), film bref (1 h 22) en noir et blanc, il retrouve son esthétique épurée pour raconter le court retour en Allemagne de Thomas Mann et de sa fille Erika, seize ans après la prise de pouvoir nazie qui l’avait poussé à l’exil.

Mann, en pleine crise familiale – l’épouse malade restée à l’écart, le fils Klaus en déroute physique et mentale à Cannes – vient officiellement prononcer deux discours sur Goethe pour le bicentenaire de sa naissance. Officieusement, il cherche à mesurer ce qu’il reste de l’esprit allemand après le nazisme.

Accueilli à Francfort-sur-le-Main (Ouest) par une bourgeoisie amnésique qui n’est pas loin de le traiter de traître, puis à Weimar (Est) sous la surveillance étroite des dignitaires soviétiques, Mann circule entre deux Allemagnes qui se recomposent et le mettent mal à l’aise. Pawlikowski excelle à traduire les états successifs des deux personnages – curiosité, doute, méfiance, puis fragile espoir de trouver dans la musique le vecteur d’un possible renouveau.

Dans le rôle d’Erika, on retrouve avec plaisir Sandra Hüller, déjà inoubliable dans «Toni Erdmann», «Anatomie d’une chute» et «La Zone d’intérêt».

Scénario : anatomie d’un salaud ordinaire

« Notre Salut » d’Emmanuel Marre

Le prix du scénario couronne « Notre Salut » d’Emmanuel Marre, invité surprise de la compétition. Coauteur de « Rien à foutre » (Semaine de la critique 2021), tourné au téléphone, Marre est connu pour ses défis techniques et narratifs ; beaucoup le voyaient d’ailleurs en lice pour la Palme.

À partir d’archives familiales, notamment de correspondances, il reconstitue une partie de la vie de son arrière-grand-père Henry Marre entre 1940 et 1945. Ingénieur au chômage, auteur d’un manuel de management intitulé « Notre Salut » prônant l’efficacité dans la conduite des entreprises, Henry rejoint Vichy pour chercher un poste auprès d’un ministre de Pétain. Il finit nommé inspecteur provincial au Commissariat à la lutte contre le chômage à Limoges et se retrouve, sans états d’âme apparents, à organiser la déportation de juifs.

Le film oscille entre fiction et documentaire : les scènes de la vie d’Henry sont improvisées par les acteurs – dont Swann Arlaud dans le rôle principal – avec un langage contemporain, ce qui rapproche le spectateur de ces personnage. En voix off, les vraies lettres que Paulette, la femme d’Henry, lui adressait, rappellent une boussole morale qu’il perd progressivement, jusqu’au divorce.

Dans sa description minutieuse du glissement vers l’ignominie d’un homme ordinaire, «Notre Salut » rejoint, sur un autre ton, « Lacombe Lucien » de Louis Malle. Le prix du scénario vient saluer cette manière d’interroger notre rapport au passé, au langage managérial et à la banalité du mal.

Prix du jury : une aventure rêvée, loin des centres

Le Prix du jury récompense « L’Aventure rêvée » de la réalisatrice allemande Valeska Grisebach, connue jusqu’ici surtout pour « Western », présenté à Un Certain Regard en 2017. Ultime film projeté en compétition, peu vu sur la Croisette, il n’a pas échappé au radar du jury.

Comme « Western », « L’Aventure rêvée » se déroule en Bulgarie, dans une région rurale, loin des grandes villes. Malgré sa durée conséquente (2 h 47), une intrigue minimale, des paysages peu séduisants et des personnages peu gratifiants, le film dégage un charme singulier, porté par un climat de mystère et de secrets.

Dans la région montagneuse de Svilengrad, au sud de la Bulgarie, à la frontière de la Grèce et de la Turquie, le trafic d’essence et de migrants fait office d’économie locale. Les personnages, comme dans un rêve, apparaissent et disparaissent promptement, sans explications. Seule Vesca, femme de caractère et de conviction impose sa présence. Elle est le centre du récit

Vesca est archéologue. Elle dirige des fouilles près d’une tour isolée, gagne le respect de la communauté et suscite l’intérêt des mafieux du coin. Entre coups de feu, fêtes familiales, traditions ancestrales et petites intrigues locales, la vie continue tandis que Vesca ébrèche doucement un ordre patriarcal qui plie sans rompre. Le jury distingue ici un cinéma de climat, patient et laissant affleurer les tensions sociales sans les surligner.

Interprétation féminine : un duo franco-japonais pour l’Humanitude

« Soudain » de Hamaguchi Ryusuke

Le prix d’interprétation féminine distingue le duo formé par Virginie Efira et Tao Okamoto pour « Soudain » de Hamaguchi Ryusuke, tourné majoritairement en France. Le film est un plaidoyer pour la méthode de soins dite « Humanitude », centrée sur la dignité et l’autonomie des personnes âgées et dépendantes.

Marie-Lou (Virginie Efira), directrice d’un EHPAD au bord du burn-out, croit à cette approche mais se heurte à la réticence de ses équipes. Dans un jardin public, elle rencontre Mari Morisaki (Tao Okamoto), metteuse en scène de théâtre en phase terminale de cancer, accompagnée d’un acteur et de son fils autiste. Ces quatre personnages s’allient pour tenter de convertir l’établissement à la pratique de l’Humanitude.

Il fallait être Hamaguchi pour convaincre des producteurs de financer un film de 3 h 16 sur un tel sujet. Il y est parvenu et la salle de Cannes n’a ps déserté lors de sa projection. Grâce à sa capacité à capter le spectateur scène après scène, il transforme ce qui pourrait être un projet didactique en expérience émotionnelle continue. On se souvient, par exemple, d’une promenade des deux héroïnes le long de la Seine, près de la Bibliothèque François-Mitterrand, où l’on retient moins la leçon de marxisme glissée dans le dialogue que la lumière ocre de fin de journée qui donne envie d’être à leurs côtés.

Interprétation masculine : une romance queer sur fond de tranchées

« Coward » de Lukas Dhont

Côté interprétation masculine, le jury distingue Emmanuel Macchia et Valentin Campagne pour « Coward » de Lukas Dhont, déjà Caméra d’or pour « Girl » et Grand Prix du jury pour « Close ». On devine chez le cinéaste une légère déception : il visait sans doute une récompense plus prestigieuse.

« Coward » est un film déroutant, tant par sa structure que par son titre. On ne voit guère où se loge la « lâcheté » que suggère ce mot dans un récit où de jeunes conscrits belges, promis à l’hécatombe, partent au front en chantant.

Le film semble divisé en deux registres. Dans la première partie, Dhont filme la guerre dans son versant le plus réaliste : morts, gueules cassées, existence harassante des conscrits. Dans la seconde, encouragés par leurs supérieurs, Francis (Valentin Campagne) et ses camarades montent une troupe de music-hall à la manière de « La Cage aux folles ». Pierre (Emmanuel Macchia) rejoint l’aventure. Les deux hommes tombent amoureux, vivent une passion relativement sereine, comme si leur romance devait se prolonger au-delà du conflit.

Ce basculement du naturalisme vers la comédie musicale queer crée une tension formelle qui laisse perplexe, d’autant qu’on peine à croire qu’une telle histoire ait pu exister, socialement acceptée, dans la Belgique de 1916. Reste la sincérité du jeu des deux acteurs, que le jury a choisi d’honorer, laissant le débat ouvert sur la cohérence d’ensemble de l’œuvre.

Et après Cannes ? À vos agendas

Le Festival de Cannes ne se résume pas à la compétition officielle. De nombreux films, in ou off, ont été montrés aux festivaliers, et une dizaine d’entre eux feront l’objet d’une prochaine chronique. En attendant, plusieurs titres du palmarès arriveront bientôt en salle.

  • « L’Aventure rêvée » : 15 juillet 2026
  • « Soudain » : 12 août 2026
  • « Fjord » : 19 août 2026
  • « Notre Salut » : 30 septembre 2026
  • « Minotaure » : 14 octobre 2026
  • « La Bola negra » : 16 décembre 2026
  • « Fatherland / 1949 » : date inconnue
  • « Coward » : date inconnue

Le palmarès est grave et peu spectaculaire en apparence, mais il est riche en questions brûlantes sur nos familles, nos institutions, notre mémoire et la manière dont nos sociétés traitent les plus vulnérables. La sélection 2026 promet d’être source de débats bien au-delà de la Croisette.

Par Bernard Boyer