Le Villi Stefano et les fils du destin
Il bruinait ce jour sur Nice. Les touristes grelottaient dans leur short. La mer mettait ses bleus azur en sourdine.
Ce dimanche après-midi maussade, entre le quai des Etats Unis et la rue Saint-François de Paule, une parenthèse enchantée raconte depuis le vendredi 24 avril l’éternel drame des amours trahies.
C’était à l’opéra pour Le Villi, premier opéra créé par Puccini le 31 mai 1884 au teatro Dal Verne de Milan à l’occasion d’un concours de jeunes compositeurs. Giacomo a vingt-cinq ans.


Le jeune homme y montre déjà l’étendue de sa sensibilité exacerbée par le romantisme des temps. Fasciné par le Tristan et Isolde de Wagner et Giselle, il mettra son talent au service de ce récit de la trahison amoureuse.
Anna aime Roberto qui l’oubliera dans les bras d’une autre. Drame de la vie quotidienne. Certes. Mais le librettiste de Giacomo, Ferdinando Fontana, a aussi l’imaginaire fécond. Où l’on pourrait retrouver quelque chose de Gérard de Nerval dans Aurelia où disait le poète « le rêve est une seconde vie ».
Dans Le Villi la réalité flirte en permanence avec le fantastique. Alors interviendront les Villi ou Willis, esprits vengeurs qui punissent les hommes infidèles, jeunes fiancées mortes avant leur mariage qui sentent le soufre des enfers et attireront les hommes inconstants dans des danses à l’issue fatale. Vieux mythe de la Lorelei ou des sirènes qui séduisent les hommes jusqu’à l’irrémédiable.

Voilà pour l’histoire. Romantique en diable. On y aime. On y meurt. On regrette malgré les jeux du destin.
On y reconnaît déjà toute la patte de Puccini. L’orchestre raconte le drame à grands élans d’un lyrisme qui sert l’atmosphère fantasmagorique. Décor appuyé par les parties musicales puissantes émaillées des interventions dansées des Willis.
L’œuvre perdrait de son sublime si elle n’était servie par le talent de son metteur en scène Stefano Poda. Metteur en scène prodige qui signe les décors, les costumes, les lumières et la chorégraphie. J’aurais peur de crier au génie, mais non il faut le dire.

En deux actes et peu plus d’une heure, il réussit à faire cohabiter deux univers, deux âmes. Le romantisme italien et le gothique allemand. Sobriété des costumes des chœurs magnifiquement dirigés par Giulio Magnanini. Longues tuniques blanches puis noires où se meuvent les choristes dans une lenteur désespérée. Murs où se dessinent des silhouettes figées et blanchies par l’au-delà. Fond de scène aux détails à la Jérôme Bosch. Willis vêtues de jupes de feu surmontées de corsets. Fouettant l’air dans une sarabande contrôlée et chorégraphiée avec précision. Personnages à la Enki Bilal.

Au sol un cercle où pousse un grand chêne. Cercle symbole du passage. Passage de la vie à la mort symbolisé par des jeux de miroir latéraux. Œuvre servie par des voix remarquables.

Vanessa Goikoetxea soprano touchante qui lance des accents terrifiants à l’acte 2. Lorsque morte elle entraîne Roberto on croit voir son visage se tordre comme dans le cri de Munch. Quant à la voix du ténor Thomas Bettinger dans le rôle de Roberto, on est happé par la force de sa clarté et de sa pureté. Il faudrait aussi citer Armando Noguera le baryton à la voix de velours.
La direction brillante de Valerio Galli dit tout l’art d’un chef lauréat du 42 ème prix Puccini à Séoul. Il est l’un des grands spécialistes de Puccini.

Mardi 28 et jeudi 30 avril, il ne faut pas rater l’occasion de découvrir à travers Le Villi, le formidable travail d’un surdoué de la mise en scène, Stefano Poda, un créateur complet qui ne ressemble à aucun autre et qui façonne une œuvre théâtrale en y parcourant tous les arcanes en deux ex machina parfait. En tirant tous les fils d’un spectacle où il symbolisera le destin en centaines de fils venus d’en haut, comme son art incontestable de la scène.
Par Nicole Cimadoré
Crédits photos Julien Perrin
Opéra de Nice
