Spectacles

Deux grands saxophonistes américains, de passage en France : Jean Brandon Lewis dans le Val de Marne, Isaiah Collier à Paris et ailleurs…

Organisé chaque année dans plusieurs salles du Val de Marne, le Festival « Sons d’hiver » a pour objectif la confrontation du Jazz contemporain à d’autres courants musicaux (créoles, africains, urbains, etc.).

Parmi les artistes invités, brillait le saxophoniste, James Brandon Lewis, en habitué des lieux. Depuis une décennie, il s’y est produit de nombreuses fois en duo, trio et quartet. Cette année, il a fait l’ouverture sous l’égide du Label Impulse!, le 30 janvier au Centre des Bords de Marne au Perreux-sur-Marne.

j.brandon-lewis_a.pirog_themessthetics_30 01 2026©m.rodrigue

« James Brandon Lewis et le trio « Messthetics » interprètent « Ask The Age » de Sonny Sharrok ».

C’est ainsi qu’était annoncé le concert du Perreux sur Marne !

Qui sont les Messthetics ?Sinon un trio qualifié de « punk-hardcore washingtonien ». En d’autres termes, un groupe électrisé faisant beaucoup de bruit, composé d’un guitariste, Anthony Pirog qui met souvent les doigts dans la prise et une section rythmique aussi éffacée qu’efficace avec à la basse Joe Lally et à la batterie Brendan Quanty. La réunion du saxophoniste et du trio n’est pas une nouveauté, ils ont publié ensemble deux disques en 2024 et 2026 et tourné aux États-Unis et en Europe (sauf en France) pendant l’été 2025. Le programme annoncé est la ré-interprétation d’un des derniers disques du guitariste Sonny Sharrok (1940-1994) paru en 1991 : « Ask The Age », l’un des trois enregistrements de Pharoah Sanders auquel il a participé. Étaient également présents, Elvin Jones à la batterie et Charnett Moffett à la basse. Ecouter aujourd’hui ce disque, c’est retrouver le son de cette époque : une ambiance légèrement mélancolique, la forte présence de la guitare scandant des thèmes répétitifs et les solos échevelés du saxophoniste rappelant ceux de la période où il accompagnait John Coltrane.

James Brandon Lewis quartet, 31 01 2026 ©m.rodrigues

James Brandon Lewis et ses compères ne se soucient pas de respecter la structure des six morceaux de « Ask The Age » : « Promises Kept », « Who Does She Hope to Be? », « Little Rock’s Getaway », « As We Used to Sing », « Many Mansions » et « Once Upon a Time »​. Ils débutent par un exposé du thème par le guitariste immédiatement suivi d’une série de riffs rageurs. Le saxophoniste prend ensuite le relais avec de courtes phrases similaires. Une suite de solos alternés ou simultanés termine l’ensemble.

La basse et le batteur restent discrets en assurant la stabilité de leur prestation. Tout cela, bien entendu, se déroule à un niveau sonore élevé.

Il serait faux d’affirmer que leur concert a conquis l’ensemble du public. Un petit nombre de spectateurs ont quitté la salle de manière ostensible ce qui semblait réjouir James Brandon Lewis. Si l’on s’est pris jeu, en oubliant que l’on assistait au concert d’un des plus prestigieux saxophonistes de notre époque à travers une séance de défoulement de musiciens aimant périodiquement renverser la table, on aura apprécié l’énergie brute de ce groupe capable de se produire sans artifices ni facilités gratuites.

A.Ortiz, J.Brandon Lewis, B.Jones, C.Taylor, James Brandon Lewis quartet, 31 01 2026 ©m.rodrigues

Le James Brandon Lewis Quartet au théâtre Jacques Carat à Cachan.

Le lendemain, samedi 31octobre, son quartet avec Aruan Ortiz (piano), Chad Taylor (batterie) et Brad Jones (contrebasse) se produisait à Cachan. Ce groupe existe depuis cinq ou six ans avec à son actif, une demie douzaine de disques et nombre de concerts aux État-Unis et en Europe. Il est comparable au grands quartet « sax-piano-basse-batterie » du jazz contemporain : celui de John Coltrane évidemment mais aussi le quartet « Quest » de Dave Liebman ou celui de Wayne Shorter.

La complicité, l’harmonie et le vécu commun du quartet de James Brandon Lewis apparaissent de manière évidente sur scène. Chacun a son rôle bien défini comme un équipage dans une régate. Il n’est pas nécessaire d’annoncer les titres ou de fouiller dans le stock de partitions. le batteur est souple, le bassiste solide et le pianiste, carré. Le sax peut partir en toute quiétude dans de longs envolées spirituelles. Le son de son instrument est à la fois chaud et éclatant.

Le tempo peu rapide des morceaux interprétés laisse supposer que le répertoire a été puisé dans son dernier album dont le rythme était plutôt lent. Périodiquement, James Brandon Lewis sort de la scène, se met en position de spectateur et écoute ses musiciens en solo, dialogue ou trilogue puis il revient participer à la conversation. L’intensité monte alors d’un cran. Après deux rappels, il consent à quitter la scène en laissant un public comblé.

À l’issue du concert de la veille, nous avions les oreilles en marmelade et l’esprit à la fête… À l’opposé, en sortant de la salle de théâtre de Cachan nous avions le sentiment de quitter une cathédrale

Le Châtelet fait son jazz – Isaiah Collier plays Coltrane (c) – Charlotte C. – Théâtre du Châtelet

Isaiah Collier au Châtelet

Vendredi 6 février, Isaiah Collier a été invité à se produire au Festival, « le Châtelet fait son Jazz ». Saxophoniste de 27 ans, il vient de Chicago précédé d’une certaine notoriété. Il a été découvert au Nice Jazz Festival en 2024 et s’est produit dans les « Sons d’Hiver » en janvier 2025 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine dans un époustouflant duo saxo-batterie avec Tim Regis. Cette année, pour une mini tournée en France d’une demi-douzaine de dates, il revient en compagnie de son groupe « Chosen Crew » composé de Tim Regis, cité plus haut, Davis Whitfield (piano) et Conway Campbell (contrebasse). À cette occasion, Isaiah Collier a invité deux saxos ténor, Tomoki Sanders (fils de Pharoah Sanders) et la jeune saxophoniste française vivant en Belgique, Ornella Noulet.

Le Châtelet fait son jazz – Isaiah Collier plays Coltrane (c) – Charlotte C. – Théâtre du Châtelet

Le thème donné à cette tournée est un hommage à Coltrane dont c’est, en 2026, le centième anniversaire de naissance.

Le concert débute par une sorte de cérémonie où les six musiciens, à l’unisson, créent une masse sonore d’où émergent quelques phrases de Coltrane destinées à créer le climat général du concert : free et spirituel. De manière continue, en quartet, quintet ou sextet, ils interprètent les quatre thèmes de Love Supreme en gommant son caractère méditatif voire liturgique mais en conservant son mysticisme. En d’autres termes, ils accélèrent son tempo et sa puissance sonore. Collier n’est pas omniprésent. Tantôt il use de clochettes, sifflets et tambourins rappelant les grandes suites des années Impulse!. Parfois fois lyrique, parfois free, il maintient le cap d’un concert qui reste une façon de rendre hommage à un musicien qui n’était pas seulement le pape du spiritual jazz, qualificatif qui n’est apparu que longtemps après sa mort. Aussi, en fin de concert, il ne manqua pas de citer quelques standards de Coltrane comme « Blue train », « Afro Blue », « Impressions », « Mr P.C. », etc.

Le Châtelet fait son jazz – Isaiah Collier plays Coltrane (c) – Charlotte C. – Théâtre du Châtelet

Une célébration pour un public de connaisseurs face à Collier en digne successeur du grand Coltrane, un honneur mais aussi un piège…

Pour notre part, ne ne renions pas la joie, ni le sentiment de communion et le bonheur de ce grand moment. Nous n’en attendons pas moins le talentueux Collier et son trio dans l’expression d’oeuvres originales de sa composition.

Le Châtelet fait son jazz – Isaiah Collier plays Coltrane (c) – Charlotte C. – Théâtre du Châtelet

Par Bernard Boyer

https://www.chatelet.com/programmation/25-26/le-chatelet-fait-son-jazz-26

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