Clara Imbert – Beyond our Horizons 未知なるクリエイション、その先へ de Tokyo à Paris
La pratique de Clara Imbert se singularise dans son intemporalité. Travaillant le métal et autres matériaux ancestraux, dialoguant entre des symboles universels, ses œuvres disruptives mêlent différents héritages techniques. Les traces de fabrication n’occultent ni la force physique nécessaire ni l’assemblage des éléments, pour nous révéler dans ces gestes la beauté défiant la mécanisation.
“Beyond our Horizons” : de Tokyo à Paris, met en lumière une ambition chère au 19M, celle de la transmission. Créant un dialogue entre le Japon et la France, cette exposition a à cœur de ne plus opposer artisanat et art contemporain, de les rassembler en langage esthétique commun. Les Maisons d’art du 19M, artisans, créateurs japonais et français, nous présentent leurs collaborations audacieuses. La scénographie émerveillante du lieu donne l’espace nécessaire à ces nouvelles formes d’expressions artistiques, où tradition et innovation permettent la création.

- Diplômée de Central Saint Martins College of Art and Design de Londres avec les félicitations, vous êtes depuis enfant fascinée par les outils et objets métalliques. Comment êtes-vous venue à ce vocabulaire artistique?
Depuis l’enfance, je suis fascinée par les mystères qui régissent notre planète et les mondes des sciences, de l’astronomie, de l’archéologie… tout ce qui touche à l’invisible et à ce que l’on cherche à comprendre. J’ai passé beaucoup de temps dans la nature, en Bretagne, chez mon père. Un été, je me souviens avoir récupéré un détecteur de métal, et je passais des heures sur la plage à chercher des trésors, à collectionner de petits objets enfouis dans le sable.
Je pense que ce vocabulaire est né de là : de cette envie de créer des outils capables de m’accompagner dans une quête, presque une enquête, autour de quelque chose que l’on ne voit pas immédiatement. Les objets mécaniques portent, selon moi, une poésie particulière.
Certains instruments sont devenus obsolètes avec le temps, d’autres restent essentiels, mais tous témoignent d’un moment de l’histoire et d’un rapport très concret au monde.
J’aime profondément l’idée de l’outil comme une extension de la main, et finalement comme une extension de soi. C’est une manière d’entrer en relation avec la matière, mais aussi avec ce que l’on cherche à révéler.

- L’exposition “Beyond our Horizons”, au-delà de nos horizons partagés, s’inspire de l’idée d’un univers régi par des forces élémentaires et de la philosophie des cinq éléments. Ce cadre de réflexion fait écho aux lignes, cercles et triangles, figures fondamentales, répétées au sein de vos œuvres. Quel propos symbolique souhaitez-vous transmettre au regardeur par votre art?
La thématique des cinq éléments proposée par le 19M touche à quelque chose de fondamental, à la fois sur le plan spirituel et dans la manière dont les artistes et les artisans abordent la matière. Pour ce projet, j’ai collaboré avec l’artisan japonais Suzuki Morihisa, et nos œuvres se situent dans la section du feu, puisque nous travaillons tous les deux cet élément, bien que de façons très différentes.
L’élément devient un fil conducteur, reliant les pratiques et ouvre une lecture différente de l’exposition. Les formes que j’utilise sont des symboles universels. On parle parfois de géométrie sacrée, car on les retrouve dans la nature, dans des structures répétitives ou des motifs.
Ces formes sont chargées d’énergie, mais leur signification n’est jamais figée. Elle dépend du lieu, du contexte, et surtout de celui qui les regarde. C’est cette ouverture qui m’intéresse : laisser à l’observateur la liberté de sa propre interprétation.
- Pensées comme des rencontres entre le savoir traditionnel japonais de Suzuki Morihisa et ta pratique contemporaine très libre, comment ces pièces ont pris vie?
Suzuki Morihisa est la seizième génération utilisant la technique ancestrale du “nambu tekki”, de la fonte du fer qui impose un rapport au temps très particulier. La création de ses moules demande patience et précision. Traditionnellement, cette technique est transmise de père en fils, mais dans son cas, c’est sa mère qui lui a légué ce savoir-faire. Cela m’a beaucoup émue, en tant que femme évoluant dans un milieu encore très masculin. Je pense que cela lui a apporté une sensibilité particulière.
Face au poids des générations précédentes, son travail est guidé par la nécessité de perfectionner la technique. De mon côté, dans ma démarche personnelle, la technique est toujours au service du propos. Nous avons donc deux rapports singuliers à cette notion, et c’est précisément ce qui a rendu la collaboration si intéressante.
Le Japon est un pays très particulier. Il y a à la fois quelque chose de futuriste, de rapide, presque frénétique, et en même temps des lieux où le rituel et les gestes du quotidien conservent un lien profond avec l’essence des choses. Ils semblent hors du temps, tout en étant au cœur d’un paysage contemporain. Il existe une attention portée à ce qui nous entoure, même dans les gestes les plus simples, et cela m’a profondément marquée.

- Le métal, élément central de vos propositions, relie ici l’univers Suzuki Morihisa et le vôtre. Ce matériau cristallise la tension entre tradition et invention. Quelle était l’importance pour vous que l’on puisse y déceler les traces visibles de la fabrication?
J’ai longtemps cherché une forme de perfection dans l’objet. Et plus je m’en approchais, plus je réalisais que ce n’était pas ce que je souhaitais montrer. On ne mesure pas toujours la force physique que demande le travail de ces matériaux, cela relève parfois de l’épuisement. Il me semblait dommage d’essayer d’effacer ces gestes.
Comme dans le concept de “wabi-sabi”, il y a une vraie beauté dans la soudure, dans la cicatrice. L’esthétique de l’imperfection me touche. Le fer est aussi un matériau vivant : il rouille, il change de couleur, il évolue avec le temps. J’aime cette idée d’assemblage, très présente dans les pièces exposées, où les traces de fabrication deviennent de véritables clés de lecture des œuvres.
- Votre travail réaffirme une mémoire commune dans un langage contemporain. De plus, les matériaux que vous utilisez sont issus de la nature, ancestraux, et vous survivront. Cela permet une expérience du monde redéfinie, une conception nouvelle de l’archive. Quel rapport entretenez-vous avec la notion de transmission?
Ce que je trouve fascinant avec l’acier, c’est que ses premières utilisations remontent à l’Égypte antique, où il était considéré comme un matériau divin, notamment après la découverte de météorites. J’aime beaucoup l’idée que l’on retrouve les mêmes matériaux à la fois au centre de la Terre et dans l’espace.
Ce sont ces matériaux qui ont accompagné l’humanité depuis ses débuts, et j’aime aussi l’idée qu’ils ne soient pas excessivement transformés. Nous sommes simplement de passage, alors qu’eux restent.
La transmission, pour moi, se fait principalement à travers les rapports humains ou les personnes qui m’accompagnent dans certains projets. Il ne s’agit pas seulement de techniques, mais aussi d’histoires de vie, de gestes, de manières d’être au monde. Ce que l’on reçoit, on le diffuse à son tour, dans une forme de circularité.
Je pense qu’une œuvre doit transmettre quelque chose. Elle est une extension de moi, mais une fois terminée elle ne m’appartient plus vraiment. L’art permet ces dialogues. Le 19M s’inscrit pleinement dans cette idée de transmission active, dans ce rapport à l’autre et cette générosité de l’inclusion. Les ateliers ou “maisons” permettent elles de conserver l’héritage, car si il n’est pas transmis, il se perd, il s’oublie.

- Les œuvres exposées, dans un premier temps à Tokyo puis à Paris, pour l’exposition “Beyond our Horizons” sont issues de multiples collaborations, rencontres. Véritable dialogue entre l’artisanat, le geste et la matière, dans ce contexte, est-ce qu’il y un projet utopique, non réalisé, que vous souhaitez dévoiler?
J’aimerais beaucoup que ce projet continue et que ce dialogue puisse se prolonger. Je n’ai pas encore eu l’occasion de me rendre dans l’atelier de Suzuki Morihisa, et nous aimerions vraiment que cela puisse se faire à l’avenir, pour retravailler ensemble, différemment.
Grâce au 19M, nous avons mis le doigt sur quelque chose d’unique. Parfois, il est nécessaire de laisser les choses se décanter, de prendre du recul par rapport au projet. Cela ne me dérange pas que ce soit pensé sur un temps long. L’idée de réaliser une pièce en fonte, à quatre mains, serait pour moi un projet absolument idéal.
29 janvier – 26 avril 2026
Le 19M
Lieu des Métiers d’art, de la mode et de la décoration
2 place Skanderbeg
75019 Paris
Entretien réalisé au sein du 19M, par Ainhoa Vernet, curatrice, en janvier 2026.
