L’arbre qui cache la forêt postmoderne

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Mardi, 05 Octobre 2010 09:39

Double présentation en Languedoc des œuvres d’Anne Slacik. D’une part ses travaux récents, exposés à la galerie Trintignan à Montpellier, continuent de cerner la notion de paysage dans une optique d’ouverture et de relecture ; d’autre part, une installation à la Chapelle des Pénitents bleus à Narbonne permet de mieux percevoir au travers de ses livres peints, les relations nouées entre peinture et écriture, ponctuée de multiples lectures d’auteurs.

Sans oublier de l’autre côté du Rhône, au Monastère de Saorge, dans le haut pays niçois, la continuité d’une exposition de ses œuvres. Un parcours dans la sphère privée et publique tout à fait exemplaire, facilitant grandement la réception de son œuvre par un large public.

 

 

Travaillant par séries, l’artiste a choisi à Montpellier, chez Hélène Trintignan, de présenter celle inspirée des arbres et de leurs reflets. Et comme point central, une toile consacrée à la mémoire de Jean-Pierre Pincemin, trop tôt disparu, intitulée « Sienna », d’après la représentation d’un arbre présent dans le « Saint Jérôme pénitent», huile sur bois de Piero Della Francesca, datée de 1450 et visible à la Gemäldegalerie de Berlin. Réminiscences. Il faut percevoir ici la recherche de sa peinture comme un dessaisissement du sujet perçu au travers d’un désépaississement de la matière pour retrouver une certaine évanescence. Glissements. Retrouver cette « maigreur » de la peinture qui se trouve alors mise en mouvement, allégée donc devenue aérienne, rendant l’opposition entre abstraction et figuration totalement caduque.

La mise en regard de ces abandons plastiques semble obtenue par des adjonctions liquides qui diluent les pigments jusqu'à retrouver des références informelles. Arbres d’interrogation. Des silhouettes suggérées de masses appartenant au règne végétal flottent, comme en lévitation. Cette peinture par dépôt et fluidité offre un mouvement de plans qui s’interpénètrent. Diverses parentés apparaissent ; avec la peinture abstraite américaine d’après-guerre et plus spécifiquement Helen Frankenthaler mais aussi avec tout l’héritage français du côté de Monet. La problématique d’un jardin conceptuel, traversée par les courants d’art où les traits de composition à peine perceptibles positionnent de façon lumineuse une représentation brouillée. Impressionniste ou impressionnante ?

 


Néanmoins si son travail se sert de ces citations, intégrées et inspirantes, c’est pour toujours mieux poursuivre sa voie propre. Revenons à la série des « Piero », ces peintures ramassées pour certaines, diluées pour d’autres, en expansion ou en rétraction, où les couleurs semblent flotter jusqu’au séchage, avant de s’installer dans leur cadrage définitif. Travaillant au sol, Anne Slacik présente ensuite ses toiles au mur, de façon traditionnelle ; pourtant dans ce phénomène de redressement intervient un changement de perception paradoxal où l’irréalité du sujet reprend sa pleine mesure. Il existe dès lors un phénomène de mise en abyme où la superposition des diverses couches enrichit l’ensemble de ces territoires mouvants, optant radicalement pour un processus de refonte, extrêmement contemporain.


En ce qui concerne les livres peints et la dénomination d’installation pour Narbonne, remarquons que l’artiste parcourt la France et l’étranger depuis de nombreuses années pour la monstration des résultats de cette activité. La mise en scène semble essentielle puisque sur le fond le public cultivé connaît le principe de l’œuvre croisée où interviennent de concert un peintre et un écrivain. Dans la chapelle des Pénitents bleus, les livres suspendus tissent une toile nouvelle et incongrue au premier abord. Ils prennent possession de l’espace, laissant circuler le spectateur dans une troisième dimension. La spatialité le dispute ainsi à la picturalité. Comme le souligne Anne Slacik : « … peindre des livres est important et j'y consacre une partie non négligeable de mon temps. » Tirés à peu d’exemplaires avec des auteurs très connus comme Michel Butor, Bernard Noël, James Sacré, Bernard Vargaftig, etc. et bien d’autres moins connus, cette activité lui permet de relier une fonction extérieure à elle (la poésie ou la littérature) et d’y intégrer son travail plastique. L’apparition d’une osmose entre les deux consacre la réussite de chaque opération. A souligner l’importance du caractère manuel de la graphie et des tracés picturaux au travers de la notion de rencontre. Un travail permanent et intime qui semble nourrir ses préoccupations picturales, une sorte de délassement, au sens où l’entend Jean Le Gac, sieste toute mentale, sous un arbre, peint bien entendu.

par Christian Skimao




Expositions Anne Slacik Peintures récentes
Exposition personnelle
Galerie Hélène Trintignan
21, rue Saint-Guilhem Montpellier
T. 04.67.60.57.18
Du 8 février au 8 mars 2008

et
Excepté peut-être une constellation
Installation de livres peints

Chapelle des Pénitents bleus
Place Salengro, Narbonne
T. 04.68.90.30.
Du 8 février au 30 mars 2008

et enfin
Pigments, peintures et livres peints
Centre des monuments nationaux
Monastère de Saorge
Du 13 octobre 2007 au 31 mai 2008