AUTRE TEMPS, AUTRE LIEU Véronique CHAMPOLLION, Francis PUIVIF au CIAC de Carros

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Dans le cadre majestueux du château médiéval de Carros, le CIAC présente simultanément et jusqu’au 29 mai une exposition consacrée d’un côté au travail de Véronique Champollion et de l’autre à celui de Francis Puivif.

Le vieux village de Carros est un lieu intemporel chargé d’histoire. L’imposant château, édifié au XIIe siècle aux confins de ce qui fut le Royaume de Provence, surveille, tel un vigile de pierre posté au dessus du Var, les monts et les vallées du Comté de Nice. Cet ancien fief des preux chevaliers de Blacas, qui embrasse dans un panorama grandiose les arabesques du rivage méditerranéen et les cimes du Mercantour, héberge depuis 1998 le Centre International d’Art Contemporain. Point de rencontre entre la création artistique et le patrimoine historique, le CIAC, outre de remarquables expositions, recèle de précieux vestiges ornementaux et dispose d’une importante collection d’œuvres reflétant la création sur la Côte d’Azur au cours des dernières décennies.

L’exposition AUTRE TEMPS, AUTRE LIEU investit actuellement le premier étage du château d’une manière duelle.

Dans l’aile ouest datant du XVIIe siècle, Véronique Champollion propose l’évocation et l’interprétation graphique des fragments historiques de peintures et autres scènes pittoresques des plafonds et leur bestiaire mythologique.

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Faunes, putti, cycle des saisons, symbole du phénix trouvent leurs prolongements dans des transcriptions en bas-relief posées d’emblée dans le registre du jeu par le recours au papier mâché comme médium.

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Pour dérouler son projet, l’artiste a donc prélevé dans l’existant du lieu, ici et là une grappe de raisin, des oiseaux étranges, des personnages sans tête, des fleurs d’acanthe, autant de motifs dont elle a décliné des répliques sur les murs et dans les espaces qu’elle a investi. Elles s’y animent et y dansent, dans un foisonnement de contes de fées, créant un effet de miroir avec les éléments architecturaux et décoratifs historiques dont elles procèdent. Dans cette ronde de symboles fantasmagorique et chatoyante défilent et se rencontrent des figures de légende d’autres temps et d’autres lieux mais aussi des évocations iconiques d’ici et maintenant.

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En recourant au détournement et à la duplication, Véronique Champollion prolonge la confrontation avec le lieu et l’Histoire. Dans une mise en regard de ses clones mythologiques avec des poèmes sur le thème des saisons, comme celui de La Primavera, un texte anonyme du XVIIe siècle ou encore de Sommer, un écrit de Scardanelli traduit par Hölderlin, elle fait advenir la cohérence. Le sens surgit soudain avec évidence et ces formes, ces êtres remontés d’autres temporalités semblent prendre vie et devenir actuels.

Car l’artiste conjugue ces face-à-face à tous les temps. Par exemple, elle n’hésite pas à introduire dans la place d’improbables sirènes aux allures de cover-girls. Une rencontre inattendue pour le visiteur qui se surprend à imaginer leur chant s’élever à nouveau et leurs sortilèges se redéployer dans cet entre-deux sans âge… Pour le charmer peut-être, ou séduire des personnages du voisinage qui n’attendraient que ça, comme ces Faunes avec lesquels, par l’usage du papier mâché, Véronique Champollion, là encore, surfe allègrement sur le temps et les époques, entre contes et légendes séculaires et faits divers des journaux.

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Elle revendique d’ailleurs le procédé : « Les sculptures en papier mâché », explique-t-elle, « comme les collages, utilisent des titres ou textes de quotidiens populaires qui partent donc d’une expression volontairement sensationnaliste et séduisante. Et il est intéressant de constater à quel point le glissement vers le registre du conte et du mythe se fait tout naturellement.»

Dans ces résurgences du passé actualisées elle nous amuse aussi, comme avec ses collagraphies dans lesquelles elle revisite le genre du portrait de façon inédite en nous donnant à voir la très jeune et innocente Louise de Savoie en nymphe et son vieil époux et oncle Maurice de Savoie en satyre.

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Elle précise : « L’utilisation du papier mâché comme médium […] me semble (d’autant plus) appropriée qu’il nous place d’emblée dans le domaine du jeu et du Carnaval, célébration de Bacchus/Dionysos. Les matrices des estampes en collagraphie, qui sont des reliefs en papier mâché, accentuent le côté brut des peintures dont elles s’inspirent. Enfin, les frises d’acanthes en acanthes photographiées et mises en relief, ou le mur des animaux de la chasse autour des jambes des Abondances sont encore des interprétations un peu ironiques de ces motifs. »

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Au final de ce parcours, Véronique Champollion nous enchante par la poésie de son installation Forêt, composée, comme elle l’explique elle-même, «  d’un certain nombre de modules aériens ou lianes de deux mètre et demi à trois mètres de long, fixées aux structures du plafond. Chacun de ces modules est un fil de nylon auquel sont accrochés des feuilles, des personnages ou des animaux fabuleux ou mythologiques ayant un lien avec la forêt : nymphes, faunes, Diane, chiens, oiseaux, dragons, chasseurs, loups, chaperons rouges, princes, Blanche-Neige, nains, etc.»

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Ainsi que le constate Patrick Rosiu dans le catalogue de l’exposition, « ce que réveille en nous (le travail) de Véronique Champollion, c’est la marque du temps opérant son action et emmenant l’œuvre dans la puissance de son destin. […] L’univers que propose l’artiste est lien, prémisse, enchantement, […] Nous ne pouvons le mesurer en nous que par le truchement du récit et de l’œil, […] (hors) des sentiers battus de l’histoire de l’art, dans (le champ) insolite de sa pratique artistique qu’elle transforme en terrain de jeu enivrant. Les lieux, les figures, les récits s’ajustent et semblent en suspens dans cet espace muséal. Nous sommes embarqués vers Cythère, car se présente dans l’œuvre de Véronique Champollion un parfum de rencontre entre muses et contes. »

Dans l’aile est du CIAC, une autre expérience attend de surprendre celle ou celui qui s’y aventure. Francis Puivif s’y livre à la délocalisation de son propre atelier et en recrée ainsi l’univers.

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Certes, il s’agit là d’une installation qui se visite mais qui est aussi habitée par l’artiste lui-même et permet de ressentir l'ambiance d’un atelier, d’éprouver son évolution et ses transformations, de voir ce qui s’y voit mais qui dévoile aussi ce qui ne se voit pas : les moyens, les matériaux, le travail, le désordre, le hasard à l’œuvre au cours d’un processus de création artistique.

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Francis Puivif a donc installé son terrain de jeu dans l’une des salles du château, sur un tapis vert, le temps de l’exposition. S’y côtoient, du sol au plafond, les matériaux constitutifs de sa palette colorée : des jetons de casino, des petites voitures, des dominos, des boîtes métalliques patinées par les années, des globes terrestres, des cartes, des cadres en bois, des pots de peinture, etc. Son vieil établi, ses meubles, ses outils et ses pinceaux sont aussi présents. Et ses œuvres peuplent les étagères et les murs : les petits personnages évoquant le côté malicieux de l’artiste, les tableaux-reliefs et les assemblages. L’atelier se déploie et invite au voyage, géographique et temporel, à la rêverie, à la poésie et murmure doucement la nostalgique de l’enfance.

Car à la naissance de Francis, les dés sont jetés. Sous les doigts de sa grand-mère et de sa mère, les objets de récupération, détournés de leur fonction initiale, se métamorphosent en créations originales qui transforment les tourments et difficultés de la vie. S’offre ainsi à lui pour l’émergence de son futur univers artistique un creuset qui le familiarise avec le milieu des salons et des foires d’expositions de Paris. De sa grand-mère artiste, il a gardé un morceau de papier sur lequel elle avait écrit une citation de Diderot. « Tu la mettras dans ton atelier » lui avait-t-elle demandé. Il s’y trouve effectivement, et le visiteur peut y lire : « Le génie est un sujet autonome, libre créateur de ses propres lois. Toute règle ou contrainte efface sa puissance créatrice à produire le pathétique, le sauvage et le sublime. »

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La série des toiles marouflées sur bois dont surgissent des éventails de pinceaux, jeux, partitions et méthodes scolaires se déroule et projette ses couleurs sur les murs du CIAC. Francis Puivif la commente ainsi : « Les pinceaux regroupés telle une armée, le travail, l’argent, la surconsommation, le ras-le-bol, les outils s’affolent, le marteau casse mais l’humanité avance, représentée par les objets vissés sur la toile ».

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Et du désassemblage méticuleux de pièces d’horlogerie dont ne sont conservés que les cadrans, naît la série des Maîtres du temps. Émergent alors des visages expressifs et des corps en mouvement réalisés avec des mètres pliants.

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Selon Andrea Visconti, « tel un insurgé sur les barricades de l’espoir, Francis Puivif décompose et recompose, exprime sa rébellion et se dévoile, nous dévoile. L’art comme cheval de bataille, comme arme de reconstruction massive. Les couleurs pour unique rempart. Chacune de ses créations est une action qui tente de bouleverser les idées établies. Mais derrière tout bouleversement ou révolte se cache une lutte contre soi-même. Une quête menée au quotidien pour atteindre et franchir ses propres limites. Au travers de ses œuvres, et puisque rien ne dure vraiment, c’est l’éphémère des choses que Francis Puivif honore et transgresse. Une mise en boîte de la temporalité de l’élément, de la matière, de la vie. »

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Propulsé en une errance délirante dans son navire, Francis Puivif nous embarque au hasard de ses pérégrinations. Et l’atmosphère musicale dans laquelle apparaissent ses œuvres nous incite à conjurer le sort en misant sur son sourire afin qu’il l’emporte sur la noirceur ambiante d’un avenir incertain.

Catherine Mathis,

D’après les textes écrits et sélectionnés par l’équipe du CIAC pour les catalogues de l’exposition. La partie sur le travail de Francis Puivif en constitue presque intégralement une reprise

AUTRE TEMPS, AUTRE LIEU

Véronique Champollion, Francis Puivif

du 12 février au 29 mai 2022

CIAC

Château de Carros
Place du château
06510 Carros village

Tél. 04 93 29 37 97
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Entrée libre

Ouvert du mardi au dimanche
10h-12h30 et 14h-17h30
Fermé lundi et jours fériés