RICHARD MARTIN, VINCENT BEER-DEMANDER, UN ACCORD SOMPTUEUX, UN JAILLISSEMENT À LA VERTICALE DE LA POÉSIE . Une soirée qui fera date au Théâtre Toursky.

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Pour débuter l’ouverture de la saison, sous la bannière de Faites de la fraternité, Richard Martin a proposé pour le 50ème anniversaire du Théâtre Toursky un spectacle offert avec un texte magnifique de Léo Ferré, La mémoire et la mer.

Cet oratorio lyrique, porté par l’Orchestre symphonique de Toulon, était dirigé sous la baguette de l’excellent Vincent Beer-Demander, artiste de renommée internationale, musicien mandoliniste classique et compositeur de grand talent.

Evénément

Dans la salle du théâtre Toursky archi comble Richard Martin a éclairé cette soirée d’un jaillissement poétique que la musique emporta et souleva comme une âme.

Il est toujours difficile de vouloir parler du réel pour saisir la présence et le sens magiques des choses, mais à quoi d’autre pourrait-on s’attacher pour tenter de transmettre le monde ? Comment l’incarner ?

La Mémoire et la mer est un texte unique, sublime, un engendrement qui ravive et bouleverse par les fulgurances de son élévation envoûtante. Les vieux clichés sont ici bousculés au profit d’une prosodie interne qui gronde et enfle comme une vague libre.

Léo Ferré s’y révèle tout à la fois poète, philosophe, démystificateur, un rêveur-visionnaire qui nous mène jusqu’aux confluences du style.

Cette poésie irruptive contient une réserve d’âme où la parole insoumise déambule dans les heures d’abandon ; c’est l’âme glanée des pauvres gens, une mémoire qui erre le long des grèves dans la mélancolie et dans le spleen, une accumulation de visions qui modifie la perception de l’œil au fil de l’exil du temps.

Le verbe de Léo Ferré porte une tendresse pétrie de musiques que l’on accueille à cœur ouvert, un rempart de solitude où l’on s’abrite les soirs endeuillés par l’absence et le vide.

Ce sont des évocations de femmes, passantes fragiles, odalisques façonnées dans le sable des granits, des portraits, des regards, des mains qui se touchent, des corps qui se cherchent quand le soleil se transforme au-dessus des flots en une rouge meurtrissure bouillonnante de fièvre ; et c’est la vie qui s’achemine dans la langueur des crépuscules, la vie à foison de l’autre côté du miroir de la mémoire.

Un exercice d’équilibre aux confins du monde et de ses ruines. C’est encore et toujours une parole à l’encontre de la haine.

La mémoire et la mer fait partie de ces textes faits pour devenir la caisse de résonance de l’esprit, un regard sans retour et sans illusion sur la solitude obstinée et lucide de l’artiste aux prises avec les affres de la création, une saillie éclairante traversée par le ressac des marées en un va-et-vient qui nous rappelle la cadence des vagues qui passent dans le frisson charnel des soirs.

Comme Rimbaud, Ferré est voyant.

Comme Rimbaud, il a l’intuition magique d’un temps qu’il bâtit avec un verbe âpre, rugueux, mais aussi tendre et sensuel.

À être trop présent dans son époque, on finit par la dépasser et paraître ailleurs, au-delà de la tyrannie des genres, au-delà des conflits et du remue-ménage culturels.

Ce texte inclassable œuvre dans l’aube des mots et leurs premières tentatives d’espérance ; il en remodèle les zones d’ombre et nous donne à ressentir une perception du réel trop longtemps galvaudée.

On est peut-être au début de cent mille nuits à venir, vers un de ces matins du langage, dans l’origine du sens de l’art, au centre d’un décor habillé de musiques, épaulé par la voix unique de Richard Martin, compagnon de route du poète, une belle et forte aventure fraternelle qui dure depuis un demi-siècle, et qui traduit une infatigable résistance à tous les traquenards de la vie et des pouvoirs, de sacrés coups de gueule pour défendre ceux qui n’ont d’autre espoir que la force des mots pour changer les choses et traquer la bêtise.

Richard Martin possède cette aptitude particulière à faire peau neuve pour se retrouver de l’autre côté du monde des apparences et des faux-semblants, sa manière à lui de s’effacer en recréant des ajustements et des scansions subtils, de susciter des accords délicats, de porter jusqu’à nous cette verve d’indignation qui cogne sans violence, cette simplicité à soulever et transcender un texte qui n’attend qu’un souffle pour s’envoler dans l’azuré profond où s’accorde l’étrange pouvoir de la mer.

Dans cette nuit de la scène, dans l’embrassure des lumières qui se reflète sur la ferveur étreinte des cuivres, Richard Martin affine ce verbe aux entrelacs précis ; il sait donner de l’âme à cette prosodie de caractère, hissant des mots encore trempés d’encre saline dont il tient entre ses mains force et vigueur ; il en brandit la dérision, en capte les fièvres et les exaltations. Car ce sont eux qui nous permettent de tenir debout.

La défaite du langage, c’était hier, ce qu’il nous faut aujourd’hui ce sont des cris d’alarme pour réveiller ce qui dort.

Richard Martin possède ce timbre de voix chaud et forgé, cette douceur ciselée dans la générosité, ces inflexions de mélancolie, ce mal d’être prisonnier de la dépouille du temps.

Puis il y a cette musique qui monte vers un ciel joyeux : les cuivres prolongent les mystères de la nuit, les archets des violons ouvrent les fenêtres de la rêverie et rythment les fugues de la pensée ; et tous ces sons étirés tracent leur sillage, s’enroulent et se fondent dans l’autre résonance des mots en un accord parfait.

Et voilà que tout s’enflamme dans des envolées qui vont jusqu’à figurer l’image d’un cortège imaginaire de tous les fantômes de la nuit, quelque chose qui traduit le passage fugace d’une mascarade véhémente inscrite dans une métaphore de carnaval rythmée de stridences, hérissée de suppliques, parcourue par les frissons des mandolines qui s’égrènent, montent et éclatent en une émotion funèbre-allègre, ébouriffée, baroque, lyrique.

Pour Richard Martin, cet habituel équilibriste des exercices de style, il lui a fallu une longue patience pour se saisir des phrases pénétrantes du poète et nous en transmettre la clarté dissimulée dans le repli des mots.

Il lui en fallu du temps pour accorder sa respiration et nous faire revisiter la puissance de cette métrique superbe et nous faire partager ce chant d’amour et de clairvoyance.

Lui qui accompagne l’œuvre de Léo Ferré depuis tant d’année a bien compris l’importance qu’il fallait réserver à cet espace de liberté où se dévoilent des pans entiers de l’âme du monde.

À la suite de sa voix, il nous embarque à travers la force des mots jusqu’à la lisière du vertige ; il nous les transmet et nous les offre comme autant de cadeaux de bouts de nuit avec toute la parure de leur mystère ; il fait de ce verbe généreux et ardent un oratorio métaphysique, une œuvre de chair et de sang.

En se faisant passeur d’un soir, il nous confronte à un texte dont les beautés profondes prolongent la rêverie de Ferré.  Il se fait tour à tour éclaireur et gardien de ces folles saillies de langage.

La musique, reliée à la fougue et aux emportements de Vincent Beer-Demander, suit le rythme et la coloration du verbe qu’il sait si bien mêler aux sonorités des instruments de l’orchestre.

Les mots sont les sentinelles de notre vigilance.

Ils aimantent notre ardeur, éclairent et confortent nos espérances.

À se vouloir miroirs mouvants de nos piteux destins, ils nous entraînent au plus profond de leur transparence dans une virginité absolue, seule capable de réinventer la vraie galaxie de l’amour.

Dans cette lucidité verticale ravivée par la clarté lascive des sunligths, Richard Martin jongle avec les intonations qu’il emporte dans une colère parfois magnifique, un savant mélange de vigueur et de tendresse.

Il se donne, large et généreux, avec des accents mordants comme des vagues, et la voix de ses indignations roule et résonne comme le tempo d’un tam-tam : la voix du cœur, sans doute.

Au pays de la poésie, les couleurs ont des matités de chair ; elles portent des noms : mélancolie, tendresse, amour, fraternité, infini, éternité…

Au pays de la poésie, les sonorités portent des hardiesses particulières et toute la suavité des parfums de varech. Elles interrogent sur le devenir de l’art, la destinée de l’artiste, sa charge, son fardeau et son labeur. Elles ont la douceur des plaintes et l’ivresse des hymnes à la liberté.

Richard Martin a bien compris ce que signifie l’homme debout, ce qu’il nous souhaite à tous ; il sait trouver le ton exact et relever la plus exacte formule pour exprimer l’humain dans la totalité de sa révolte face au monde du lucre et des faux-semblants, un humain au devenir forgé dans une parole qui ne tremble jamais.

Et comme s’il ne fallait point que la soirée eût de fin, Richard Martin a tenu à amplifier la ferveur unifiée du public par un message de résistance – dont nous avons grand besoin en ces temps chahutés – avec cet autre grand texte de Léo en forme de manifeste de l’insoumission : Il n’y a plus rien…


Jean-Pierre Cramoisan