Woyzeck, ébauche asiatique du vertige

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Mercredi, 01 Février 2012 14:59

Prisonniers de l’espace exigu d’une petite ville de garnison, femmes, hommes, êtres interlopes se livrent à des jeux cruels et obscènes, sur une petite musique de fête, triviale, organique, dans un processus de déshumanisation qui conduit à la folie et au meurtre. Des jeunes comédiens thaïlandais et chinois incarnent le mythe Woyzeck.

 

 

Woyzeck. Crédit photos : Ping Hsu

Woyzeck, un jeune soldat, vit difficilement. Pour satisfaire aux besoins de sa femme, Marie et leur fils, il sert de cobaye au docteur et de subalterne au capitaine de la garnison. Petit soldat anxieux à l’air traqué, perpétuellement rabaissé par son entourage, ces mauvais traitements, cette soumission, le font de plus en plus tomber dans la folie. Lorsqu'il soupçonne Marie de fréquenter le tambour-major, il perd la raison et, par jalousie, tue Marie. On connait l’histoire de ce texte inspiré d’un fait divers écrit par Georg Büchner sous la forme de fragments et dont il n’a laissé aucune version définitive mais, tout au contraire, quatre versions distinctes, quatre ébauches plus ou moins longues, complètes, suivies, détaillées et superposables.

Restée inachevée après la mort de Büchner en 1837, chaque metteur en scène écrit sa propre adaptation de la forme en devenir arrêtée net par la mort de l’auteur alors que la pièce, aujourd'hui considérée - malgré cette nature éparse et lacunaire - comme un classique de la littérature allemande et emblématique du théâtre contemporain, a également inspiré la danse - l’on se souvient de la chorégraphie proposée par Josef Nadj en 1994 – mais aussi le cinéma où Woyzeck prit les traits frappants de Klaus Kinski sous l’œil de Werner Herzog.

Si Woyzeck n’est pas la première tragédie sociale dans l’histoire de l’écriture dramatique, elle est néanmoins la première apparition d’un héros qui n’est issu ni de la mythologie, ni des classes bourgeoises ou aristocratiques, mais du prolétariat. L’adaptation créée par des jeunes acteurs taïwanais et chinois à Taipei (TAIWAN) en septembre 2011 ne peut donc que susciter l’intérêt pour le regard d’une Asie contemporaine, écartelée entre libéralisme et militarisme, sur une œuvre en chantier qui a interrogé le monde occidental notamment sur ses cruelles errances du XXe siècle.

Woyzeck. Crédit photos : Ping Hsu

Questionnement obsédant

« Le monde de Woyzeck est exsangue » explique Franck DIMECH, metteur en scène de l’adaptation en chinois mandarin créée à Taiwan et qui se produit à Marseille puis Aix-en-Provence, avant de partir pour la Chine. « L’action a lieu dans une province peuplée de militaires qui ne sont pas en guerre. Ils vaquent chacun à leur oisiveté et paradent quelquefois dans les rues glauques. Étrangement, les femmes dans cette ville se comptent sur les doigts d’une main. Accoudées à leurs fenêtres, elles reluquent les braguettes des officiers. Lorsque les hommes ne paradent pas, ils s’enivrent dans les auberges, s’adonnent à de piètres bacchanales. Dieu a abandonné le monde. Chacun le sait, tout le monde s’en fout ». Jusqu’à l’ écœurement pour certains qui ont préféré quitter la salle. Et l’amusement pour d’autres, face à une forme théâtrale qui, voulant peut être marquer une volonté de sortie de l’étouffement de la liberté d’expression et de la créativité culturelle chinoise, pouvait paraître dépassée dans sa forme, dans un curieux mélange toutefois entre une recherche contemporaine et la lenteur que l’on sait au théâtre, à l’opéra asiatique qui rencontre ici l’inachèvement et le caractère répétitif des fragments épars du docteur Buchner sombrant dans la folie et dans ce questionnement obsédant sur la nature humaine et la marche inexorable du destin.

Franck Dimech, metteur en scène dans cette nouvelle adaptation s’est entouré de jeunes comédiens chinois et thaïlandais. « Ce Woyzeck est interprété en chinois, une langue que je ne parle pas et que je ne comprends pas. Tant mieux » indique le metteur en scène. Soulignons la performance. « Beaucoup plus que dans une répétition en langue française, nous nous sommes retrouvés les acteurs chinois et moi, dans une chambre obscure où ce qui nous sépare - l’incompréhension réciproque de nos langues - à fait naître à tâtons notre objet ». Ici, la nudité s’affiche avec des scènes qui pourraient choquer. Les comédiens asiatiques les ont interprété sans complexe. Reflet d’une commercialisation thaïlandaise sexuelle débridée avec pour terreau la misère, en miroir opposé à la rigide Chine Populaire ? (où l’on se demande, du reste, si les scènes dénudées du projet ne devront pas être lissées pour pouvoir y être présentées). L’intéressante expérience menée par Franck Dimech avec ces jeunes comédiens taïwanais et chinois, dont un jeune enfant de 11 ans d’une présence remarquable, gagnerait toutefois à être resserrée dans ces deux premiers tiers. Le dernier tiers de la mise en scène proposée, à savoir l’assassinat de Marie par Woyzeck et la conclusion, sont par contre d’un sublime rarement égalé.


Geneviève Chapdeville Philbert



Woyzeck. Crédit photos : Ping Hsu Woyzeck. Crédit photos : Ping Hsu





 

 

Woyzeck de Georges Buchner - Adaptation et Mise en scène : Franck Dimech

Théâtre de la Minoterie Marseille - 24 au 28 janvier 2012

Woyzeck a été créé au Théâtre Guling à Taïpei (TAIWAN) du 8 au 14 septembre 2011. Il sera en tournée en France, du 24 au 28 janvier 2012 au Théâtre de la Minoterie à Marseille, 1er février 2012 au Théâtre Antoine Vitez à Aix en Provence puis en Chine Populaire en septembre 2012 (Shanghai, Hong Kong et Pékin).

Traduction : LI SHI Xun et CHOU Jung-Shih

Costumes : HSU Yu-Chia

Avec : WANG Yigie, ZHOU YAN Yan, ZHENG Jung, LIU Yang, HU Yu-min, LIAO Yuan-cing, LE Syu-guang, LAI Uen-jun, GAO Chun-yao.

Représentations données en France en chinois mandarin avec sur-titrage français.

Une co-production Théâtre de Ajmer (Marseille), Guling Theater et Body Phase Studio (Taipei), Linc2 (Shanghai).