Britannicus tragédie de la folie du pouvoir

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Jeudi, 19 Janvier 2012 16:46

Des personnages violemment détourés et mis en perspective : c’est au plus près de l’épicentre du cataclysme dévastateur que se propose de nous mener Tatiana Stepantchenko qui propose une mise en scène épurée de la célèbre pièce de Raçine. Un grand drapé circulaire gris diaphane pour symboliser le palais impérial, le lieu du pouvoir et puis, un banc, celui des confidences : c’est l’air empoisonné de la Rome intrigante qui emplit la scène et définit le décor, là où s’opère la singulière transmutation des êtres sous l’effet de la passion (amoureuse et politique) et où se conçoivent les pires déraisons d’État.

 

 

Britannicus

On connaît l’histoire : Mère possessive et manipulatrice, Agrippine n’a reculé devant aucun forfait pour placer son fils Néron à la tête de l’empire romain, au détriment du prétendant légitime au trône, Britannicus. Le puissant ascendant qu’elle exerce sur l’empereur en herbe fait d’elle, en définitive, la secrète détentrice du pouvoir à Rome, qu’elle exerce avec un admirable sens politique. Tout va pour le mieux entre la mère et le fils, jusqu’au jour où le jeune homme s’éprend de la belle Junie, l’amante de Britannicus. Il s’affranchit alors soudainement de la tutelle de sa mère pour laisser libre cours à ses passions et révèle ainsi son vrai visage, cruel et tyrannique. De l’aube à la tombée de la nuit – la tragédie n’attend pas – l’être pusillanime qui aura su faire preuve de « trois ans de vertu » va se métamorphoser sous nos yeux en un souverain brutal et sanguinaire, en un véritable monstre dont le destin sera désormais de « courir de crime en crime ».



Fragile et tranchant

Racine décide de montrer Néron la nuit de son premier crime. En tuant Britannicus, l'empereur se débarrasse de l'élément qui empêche à sa toute-puissance tyrannique de s'affirmer. Si le dramaturge a choisi d'intituler son œuvre Britannicus, donnant de l'importance à ce demi-frère fragile et sincère, le personnage central de la tragédie de Racine écrite en 1669 semble toutefois être le cruel Néron, qui s'affranchit, au cours de la pièce, de toutes limites et se métamorphose en monstre. Jacques Allaire créateur notamment en 2011 de « La Liberté pour quoi faire ? ou la proclamation aux imbéciles » d’après des textes de Georges Bernanos, trouve ici un rôle à la mesure de ce questionnement. Et, il campe un Néron à la fois fragile et tranchant, torturé tout autant qu’artificiel qui éprouve une jouissance sadique à voir souffrir les autres tout autant qu’il est dans l’opposition des passions, entre un amour fait de respect et de tendresse et un amour plus violent et dominateur. Maître absolu, qui fait usage de son pouvoir jusque dans l’intimité puisqu'il transforme Junie en victime qui n'a d'autre choix que de subir son amour, régnant sur les autres et étant le seul au fait de ses propres actions et intrigues. Néron trouverait-il par là une compensation à la tyrannie de son amour duquel il est en fait esclave ? Claire Mirande est une Agrippine tout autant déchirée dans sa maternité que sans remords sur le conflit entre les « frères ennemis » qu’elle a nourri. La comédienne tour à tour mère attendrie et maîtresse aiguisée gonfle d’énergie le personnage de la mère de Néron. L’ensemble de la troupe de jeunes comédiens qui les accompagnent apportent, à travers un jeu minimaliste la vivacité qui sied bien au sujet puisque les protagonistes originels étaient des adolescents ou jeunes gens.


Britannicus

La mise en scène de Tatiana Stepantchenko est par ailleurs remarquablement servie par un travail remarquable sur la lumière soulignant l’embrasement émotionnel qui assaille les personnages et les fait basculer dans la démesure jusqu’au point de non-retour. Pour cette création, où son ambition est de « rendre aux vers de Racine leur énergie vibrante, à l’acteur la capacité de les transformer en action physique maîtrisée et signifiante bien au-delà de la simple déclamation », l’artiste russe s’est adjointe la collaboration de la chorégraphe Geneviève Mazin et de la costumière -scénographe Marina Filatova qui a conçu des costumes en superposition, définissant un corps lourd de pêcher, et déchirés telle une peau en mue, peut être. Un Britannicus brut d’émotions.



Geneviève Chapdeville Philbert

 


 

Britannicus de Jean Racine mise en scène de Tatiana Stepantchenko

Avec : Claire Mirande, Jacques Allaire, Mathias Maréchal, Catherine Mongodin, Magaly Godenaire, Damien Remy, Laurent Letelier. Théâtre Toursky Marseille 13 et 14 janvier 202

En 1952 Jean Marais créait une mise en scène de Britannicus à la Comédie Française. Vidéo INA où le comédien en évoque les circonstances http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/I00019264/jean-marais-et-la-comedie-francaise.fr.html

Tatiana Stepantchenko, metteur en scène


Cherchant à se détacher d’un respect, selon elle, souvent trop académique envers l’écriture de Racine, Tatiana Stepantchenko puise dans la tradition théâtrale russe une expressivité du jeu qui exacerbe physiquement les sentiments et donne une ampleur renouvelée à la tragédie. Elle met également à profit sa formation de musicienne pour conférer à la langue pure de Racine une mélodie qui en accentue l’intensité et rythme l’intrigue par delà la beauté classique des vers. Le travail remarquable sur la lumière et la vidéo souligne encore l’embrasement émotionnel qui assaille les personnages et les fait basculer dans la démesure jusqu’au point de non retour.


Tatiana Stepantchenko grandit en Sibérie, suit une formation musicale à Yaroslav et rejoint ensuite Moscou où elle se forme au théâtre au GITIS. Elle débute sa carrière de comédienne au moment de la Perestroïka, notamment dans un spectacle musical La Punaise qui l’emmène à travers les capitales européennes. Elle participe depuis en tant que comédienne à de nombreuses productions dans des rôles principaux en Russie, en Allemagne et en France, pour lesquels elle est régulièrement récompensée. Depuis 2005, elle met en scène des pièces telles Démons de Lars Noren ou La Cuisine d’Arnold Wesker, l’opéra Kilda, l’île des hommes oiseaux et Fleurs Tardives un spectacle musical inspiré de Tchekhov. Parmi les acteurs de son Britannicus, on retrouve dans le rôle d’Agrippine, Claire Mirande, qui était la Traviata dans Night Shop et l’épouse du Réformateur les deux dernières créations de Jean-Marc Chotteau.