Une famille ordinaire

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Lundi, 17 Janvier 2011 23:43

« Que se passe-t-il lorsqu’un père choisit le mépris pour dire à son fils combien il l’aime ? Que gardons-nous des blessures d’enfance ? À quel prix peut-on se réconcilier avec soi-même ? » José Pliya, en relatant l’histoire d’une famille allemande entre 1939 et 1945, renouvele une question majeure : savoir non pas de quelle façon le nazisme a été imposé au peuple allemand, mais plutôt comment les Allemands ont pu désirer le nazisme…..   Le théâtre, art d’organiser le scandale, doit révéler les obscénités que le monde tente de cacher ». La pièce est mise en scène par Hans Peter Cloos.

 

 

 

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Oskar, le père, trop âgé pour servir militairement, reporte sur son fils Julius tous ses espoirs d’héroïsme ; il le pousse à s’engager dans une unité spéciale de la police allemande du 3e Reich, déterminant ainsi le destin tragique de sa famille… une famille ordinaire. « Mon texte n’est pas une pièce historique ou une pièce de guerre. C’est une pièce sur l’amour, ses absences, ses défaillances.» C’est la découverte du livre Les bourreaux volontaires d’Hitler, les Allemands ordinaires et la Seconde Guerre mondiale de D. J. Goldhagen qui a amené José Pliya, auteur africain déjà ému par le génocide du Rwanda, à s’interroger sur les circonstances et le vécu de la 2e guerre mondiale au sein d’une famille allemande. Une famille ordinaire qui vit au rythme de la cuisine d’Helga, la mère, des frustrations de la belle fille et des jeux de la petite fille Vera. Le frisson glacé de la guerre leur arrive par la radio qui alterne musique et discours de propagande. « Je ne veux plus que ma fille aille chez des étrangers. Je ne veux plus que ma fille traîne dans une maison étrangère. Je ne veux plus que ma fille mange des plats étrangers. Je ne veux plus qu’elle dorme dans un lit étranger. Qu’elle joue avec une étrangère. Je ne veux plus » clame Julius lors d’une permission à propos de Sarah, la petite voisine juive.

 

 

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Car Julius, le fils raté sans travail, est engagé sans grande compétence, comme beaucoup d’autres jeunes, dans une unité policière qui sera longtemps réserviste et qui finalement va effectuer le travail « d’épuration », de massacre, dans le ghetto de Varsovie. Sollicité par son père qui aimerait qu’il lui raconte ses faits d’armes, le fils se tait mais, par contre torturé intérieurement, parle dans son sommeil. Et, sa femme Dorra délaissée propose un marché à son beau père : du sexe, contre le récit des actions de son fils. « Que se passe-t-il lorsqu’un père choisit le mépris pour dire à son fils combien il l’aime ? Que gardons-nous des blessures d’enfance ? À quel prix peut-on se réconcilier avec soi-même ? »

 

 

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La pièce de José Pliya Une famille ordinaire, mise en scène par Hans Peter Cloos menée par Roland Bertin, qui use de sa liberté après vingt au service de la comédie française, Christiane Cohendy et trois jeunes comédiens très prometteurs, vient curieusement en écho à une Femme à Berlin à l’affiche au même moment (voir notre article) : l’une décrivant le vécu de la guerre pour une famille allemande, la seconde se situant au moment de la défaite misérable. Mais, les deux pièces finalement, au travers des faits de guerre masculins, relatent aussi des histoires de femmes. « J’ai lu ce livre « Une femme à Berlin » explique Catherine Cohendy « Ce qui est frappant, c’est la précision, la lucidité avec laquelle cette femme qui était journaliste raconte, explique ce qu’elle vit dans Berlin en ruine et en flammes. Helga, la mère de cette famille allemande que j’interprète ici est une toute autre femme. Une femme simple, d’un autre temps, mais qui essaye également simplement d’assurer la survie matérielle et morale, ici celle de la famille dans la tourmente de la guerre. Elle aussi est du côté de la vie au sein de ce délitement progressif. »

 

 

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Des chaises empilées les unes sur les autres que l’on utilise et range ensuite à la demande de même que les tables, un mobilier dépouillé dans un décor minimaliste sur fond de vidéos mêlant propagande nazi et évocation de l’esthétique développé par Murnau ou Leni Riefenstahl  : la mise en scène de Hans Peter Cloos peut sembler flottante et manquer de précision dans la direction d’acteur, mais reflète tout à fait cette époque où le plancher se dérobait sous les pieds de ceux qui croyaient maîtriser leur destin. « La déconstruction est un élément très important » indique le metteur en scène qui semble rechercher une esthétique de l’éclat. «  Il ne faut pas tout raconter mais seulement des fragments par une technique de montage influencée par le cinéma. Mon intérêt pour l’esthétique vient de mon éducation, de ma vie. Je me demande comment impressionner quelqu’un par des mots, des structures narratives et des images. Dans notre société, les images, les icônes, sont importantes, elles prennent de plus en plus de place. Quand je veux faire du théâtre, je ne le fais pas pour moi tout seul, j’ai envie de le faire pour quelqu’un, j’ai envie que quelqu’un partage et regarde ce que j’ai fait. Que la personne aime ou non vient en second plan. Il faut d’abord le fasciner, l’attirer. Morceaux de musique, rock ou classique, images, oeuvres plastiques, films surtout, émotions esthétiques de ma vie, sont des éléments avec lesquels j’essaie de raconter quelque chose. Pas forcément une histoire. Je peux construire avec ces éléments une forme pour partager des angoisses ou des joies avec le public. La forme pour la forme ne m’intéresse pas, ni l’illustration. Je cherche à raconter des états intérieurs et le théâtre me le permet. C’est l’art fascinant où il y a tout : le corps du comédien, le texte, le son ou le chant, la danse, l’espace, la lumière. Mais, on n’est pas obligé de tout comprendre et le spectacle se fait dans la tête du spectateur. »


LE CREATEUR NE PEUT PAS FAIRE DE PROPAGANDE

« Car de toute façon, chaque spectateur se fait son propre spectacle. » indique encore Hans Peter Cloos. « Chacun arrive avec son monde à lui et le créateur doit le savoir : il ne peut pas faire de propagande, car il ne peut savoir ce que pensent les gens, il ne peut donner de "bonne" réponse comme un politicien, puisqu’en politique c’est la tendance. Le théâtre est plus démocratique que le cinéma dans ce sens. Car on peut travailler au théâtre sur la simultanéité. Le spectateur peut voir en même temps une danseuse qui traverse le plateau lentement, un vieil homme qui coupe l’espace et au milieu une chanson. Vous, moi, mon fils verront l’un ou l’autre... Quand on écoute les critiques positives ou négatives, on s’aperçoit aussi que comme créateur certaines choses nous échappent. Comme un tableau qui repousse ou fascine. »

 

 

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« En fait, le théâtre est pour moi l’art d’organiser le scandale auquel croyait Bertoldt Brecht. » conclut le metteur en scène. « Le théâtre doit révéler les obscénités que le monde tente de cacher : l’inégalité, l’injustice, la brutalité. Tout ça ne doit pas être camouflé ou oublié, mais droit être révelé. José Pliya, en relatant l’histoire d’une famille allemande entre 1939 et 1945, a renouvelé une question majeure : savoir non pas de quelle façon le nazisme a été imposé au peuple allemand, mais plutôt comment les Allemands ont pu désirer le nazisme….. Ce qui fait l’objet en Allemagne aujourd’hui du travail de toute une génération de comédiens et de metteurs en scène. J’essaie de donner au texte de Pliya toute sa beauté et toute sa force. Roland Bertin, Christiane Cohendy, Laure Wolf, Mathias Bensa et Bérangère Allaux s’emparent d’une écriture qui révèle, sous la tragédie, un humour féroce et une tendresse immense pour ses personnages. » Une pièce dont il serait intéressant de savoir comment elle sera reçue en Allemagne, si elle y est représentée.

par Geneviève Chapdeville Philbert


 


Une famille ordinaire

Théâtre Toursky Marseille 7 janvier 2011

La Comédie de Saint Etienne 18 au 21 janvier

Mise en scène : Hans Peter Cloos

Avec : Roland Bertin, Christiane Cohendy, Bérangère Allaux, Laure Wolf, Matthias Bensa

Coproduction : Théâtre Toursky/Marseille et L’Avant-Seine, Théâtre de Colombes


Hans Peter Cloos metteur en scène

Cloos en Allemagne à Stuttgart. Après un passage au Living Theatre de New York, il suit l’enseignement de la Schauspielschule du Kammerspiele et commence à pratiquer le théâtre à la Mama New York Il est le fondateur du groupe théâtral indépendant le plus important de la République Fédérale D'Allemagne des années 70 : le Rote Rübe. On a pu voir en France Terror, Paranoïa et Amour, Mort, Hystérie. et Die Dreigroschen Oper de Brecht/Weill (Bouffes du Nord – Paris 1979) qui obtient le Prix de la Critique. Depuis le metteur en scène n’a pas cessé de travailler en France et a exploré, illustré quelques oeuvres-clefs du théâtre allemand contemporain, des années 20 aux racines de l'écriture moderne, avec Fleisser, Horvath, Wedekind et Brecht...des Opéras et des oeuvres contemporaines, avec Achternbusch, Brasch, Jelinek, Heiner Müller et Harald Mueller...et des classiques avec Shakespeare, Goethe, Molière, Lautréamont .

Hans Peter Cloos présente simultanément actuellement en France une autre mise en scène : Solness le constructeur de Henrik Ibsen avec Jacques Weber et Mélanie Doutey créé en septembre 2010 au Théâtre Hébertot.