Rencontre avec Paul Chariéras Le théâtre c'est le miroir de l'âme humaine...

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Mardi, 07 Décembre 2010 15:42

Rendez-vous donné à la salle de répétitions du TNN, transformée pour la pièce. Nous entrons dans le dispositif scénique de L’Amateur de Geradjan Rijnders, aménagé par Jean Pierre Laporte pour la mise en scène de Paul Chariéras : une sorte d’arène, avec un bel espace, coin cuisine, un salon, une télévision murale.

 

Cet enclos est dominé par une rangée de sièges qui l’enlace, où une cinquantaine de spectateurs vont tout à l’heure se grouper.

 

Paul Chariéras


Brigitte Chéry : L’Amateur, semble une pièce difficile à mettre en scène ?

Paul Chariéras : Il fallait trouver le moyen d’exprimer au théâtre, la violence, et trouver des solutions pour exprimer les scènes très délicates de L’Amateur sans l’édulcorer. Essayer de traduire cette violence qui n’est à mon sens pas gratuite, et que l’on retrouve malheureusement dans la société actuelle. En une heure tout est dit, et en même temps il y a la désespérance, qui va jusqu’au suicide, d’un grand adolescent, que l’on trouve tous les jours en allumant la télévision.

B.C : Pour vous Paul Chariéras, le théâtre est-il le moyen de parler du quotidien, comme dans L’Amateur ?
P.C: Le théâtre, c’est le miroir de l’âme humaine. C’est l’exploration de l’âme humaine, il y a des côtés sombres, des côtés obscurs, merveilleux aussi. Le théâtre c’est le reflet déformé par le prisme de l’art, ce n’est pas la réalité, c’est la déformation de la réalité, et plus on la déforme, plus elle revient en réalité.

B.C : Vous posez-vous aussi la question du personnage et du comédien ?
P.C : Oui, c’est une vraie question, on se la pose tous les soirs, est-ce que c’est le comédien qui entre en scène, est-ce le personnage ? Pour moi, c’est réussit quand on n’arrive pas à savoir si c’est l’un ou l’autre. Quand on ne sait pas, on a atteint l’objectif.

B.C : Pourquoi avoir choisi de mettre en scène et de jouer L’Amateur ?
P.C : Pour le thème développé, et la forme particulière. Je ne vois pas d’autres exemples où sont mis en scène trois personnages - même Beckett n’a pas réussi à faire cela - trois monologues, dont deux muets, ou quasiment. Trois vies parallèles, qui n’arrivent jamais à se croiser, c’est ça le drame de ces personnages. Celui de l’homme qui est enfermé dans son art, qui ne voit pas ce qui se passe dans son propre foyer, dans son entourage. Ce choix, c’est aussi une recherche artistique. Travailler ce type de texte totalement atypique, dans cette salle de répétitions, permet de déplacer la barrière, même symbolique, et de mettre le spectateur au cœur même du spectacle. De lui donner une part plus active, de le mettre en position de spectateur –voyeur, mais aussi d’observateur. Comme s’il observait un cas clinique, là, dans une sorte d’arène.

B.C : Trois personnages aussi importants les uns que les autres ?
P.C : Le père est dans son univers, enfermé, les deux autres, sont en réaction. Lorsque nous avons commencé les répétitions, j’ai dit : Ne vous méprenez pas, le rôle principal, c’est vous. En particulier, la mère, interprétée par Christelle Rinaldi dans la mesure où la partition devient extrêmement difficile, il n’y a pas le repère du texte, cale sur laquelle on peut s’appuyer. Il faut investir le personnage pour reprendre les paroles de L’Amateur et l’amener jusqu’à cette espèce de frontière, qui n’est pas clairement définie, et si on s’y approche un peu trop, on risque de se brûler, c’est la frontière de la folie. C’est ce thème que nous essayons d’aborder dans le triptyque « Le théâtre est la poésie de l’espace, » Théâtre où l’art est toujours présent, où il y a une sorte d’interrogation sur l’art et la folie. (Suivra le Fétichiste de Michel Tournier, et L’art du délire ou le délire de l’art d’Antonin Artaud). Moi je suis très protégé par le texte, mais les deux autres sont complètement nus, en rapport direct avec le spectateur, qui est à 1m, 50. On ne peut pas tricher, ce sont chaque fois des séquences à la Alain Resnais.

B.C : Le texte est quasiment sans ponctuation, et sans doute difficile à rythmer dans la progression de la tragédie ?
P.C : C’est en effet une tragédie des temps modernes. La difficulté n’est pas tellement dans le rythme, mais dans la difficulté à trouver la juxtaposition de ces trois vies parallèles dans le même lieu. Nous sommes tributaires les uns des autres et nous nous posons sans cesse la question : où est-il, qu’est-ce qu’il fait ? Nous nous sommes rendus compte que cela ne fonctionnait pas si je ne les regardais pas alors qu’ils sont en train de faire des choses abominables. C’est terrible, ils sont en face de moi, mais je ne les vois pas. C’est comme si là-dedans (il pointe son doigt sur son cerveau) il y avait un truc qui n’enregistre pas. Il parle, il est là, mais il ne les voit pas. Tout ce que L’Amateur réclame dans le théâtre, est là mais il ne le voit pas. Le spectacle est parsemé de petites références au cancer de sa femme par exemple, chaque fois il les envoie comme des coups de couteau, il ne se rend pas compte du mal qu’il lui fait. Il ne se rend pas compte non plus des tentatives de son fils pour lui dire : j’existe, je suis là, parle-moi, réprime-moi ? Il ne voit rien.

B.C : Le fils interprété par Samuel éponge tout cela ?
P.C : On sait ce qui se passe quand une éponge est trop pleine… Ici à un moment donné, il y a un trop plein et cela explose. Malheureusement, parce qu’on est au théâtre, on va dire, c’est énorme, c’est fou, mais la réalité est bien plus forte que cela. Hélas, c’est ce que dit l’Amateur, allumez simplement la télé. Le monde est plus fou que le théâtre. Le théâtre a ce don de sublimer les choses, la beauté d’une femme, mais aussi la violence d’une scène. On est envahi par la nudité dans notre société, au cinéma ou à la télévision, mais au théâtre, quand on met un corps nu, cela prend une dimension énorme. Cela ne veut pas dire qu’il y ait un corps dénudé dans le spectacle, mais tout cela est sublimé par l’acte même du spectacle, qui plus est, dans cette scénographie. Certains crient au scandale, d’autres au contraire… Ce n’est pas le genre de théâtre que l’on voit ici, c’est une des raisons du travail sur ce texte.

B.C : La violence de la pièce est-elle liée à l’auteur, à sa nationalité ?
P.C : Non, c’est un texte de la même époque, qui a la même origine que ceux de Sarah Kane, par exemple. L’émergence de ces sujets dont les auteurs se sont emparés, a amené apparemment une violence au premier degré, qui n’est que le révélateur d’un mal être. C’est un texte écrit en 1992 qui n’a pas pris une ride, bien au contraire, j’ai actualisé la mise en scène, en ajoutant uniquement un rapport à l’image. Maintenant tout est sur la toile, les ados se filment entre eux, y compris leurs pires avatars. L’image est partout dans notre société. Il y a vingt ans, quand une municipalité projetait de mettre des caméras dans sa ville, ça ne passait pas. Qu’est-ce que cela signifie une société qui est obligée de rentrer dans ce système-là ? C’est un aveu d’échec cuisant. Cela fait partie de ce débat que je lance, ces nouvelles lois qui sortent, cela fait partie du débat, nous sommes une société qui s’interroge mal et pas sur ses fondamentaux. C’est mon rôle d’artiste de remettre le débat sur la table. Pour moi, c’est cela un artiste.

B.C : De quelle manière l’exprimer ?
P.C : Il y a des choses que l’on a oubliées, qui théâtralement parlant ne sont pas si loin que cela. Entre les deux grandes guerres, il y a eu un genre qui a fait fureur, que l’on a appelé «  le grand guignol » des spectacles où on découpait des gens, avec du sang partout, de la viande, c’était un genre très prisé. Puis il y a eu la seconde guerre mondiale, on a vu les images de retour des camps, c’est curieux, cela marchait moins bien. Quelque part on a besoin de remettre un grand guignol social et politique dans nos débats. Regarder ce qui se passe et on s’endort gentiment sur nos canapés.

B.C : J’imagine, qu’il y aura une certaine poésie de l’horreur dans ce spectacle.
P.C :
«  Les chants les plus désespérés sont les chants les plus beaux » Il y a la poésie du texte, un texte formidablement écrit. Il est en fait d’une grande subtilité, dans l’horreur, d’une très grande subtilité et il y a un décalage, une distance, une confrontation entre le jeu et le texte. Le public vient aussi pour voir une performance d’acteur.

Propos recueillis par Brigitte Chéry
Photos Béatrice Heyligers


TNN
promenade des Arts 06300 Nice Tél. 04 93 13 90 90
Mercredi 24 à samedi 27 novembre 2010
à 19H 30