Les Justes de Camus au Théâtre de la Colline : la poésie d’un théâtre de la pensée

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Mercredi, 20 Octobre 2010 15:57

Hiver 1905 à Moscou, un groupe de jeunes terroristes du parti socialiste révolutionnaire prépare un attentat à la bombe contre le grand duc Serge, oncle du tsar, pour hâter la fin de l’assujettissement du peuple russe. La préparation de cet attentat, les questions que pose le crime politique commis au nom de la liberté bafouée, le passage à l’acte, l’emprisonnement et l’enchaînement du terrorisme sont les principales étapes des Justes.



les justesA travers cinq actes poignants, le metteur en scène Stanislas Nordey fait entendre la puissance tragique des mots de Camus qui amènent à une vraie réflexion sur les limites et les contradictions de l’engagement politique et idéologique du terrorisme russe, sur les actes de résistance et sur la résonance particulière avec le terrorisme actuel. Pour cela il a choisi cinq comédiens de la distribution de la pièce Incendies de Wajdi Mouawad qui traite, comme Camus, avec son propre style de la question de la violence et de la légitimité du meurtre : Raoul Fernandez, Frédéric Leidgens, Damien Gabriac, Véronique Nordey, Laurent Sauvage auxquels s’ajoutent Vincent Dissez, dans le rôle de Yvan Kaliayev, le lanceur de la bombe, Emmanuelle Béart pour le rôle central de Dora Doulebov et Wajdi Mouawad qui interprète Stepan Fedorov, terroriste extrémiste. La scénographie est épurée, le décor est un espace contemporain gris, les comédiens sont en longs costumes gris stylés russes 1900, ils disent dans une interprétation grave et tendue leur solitude et leur engagement. La pensée circule, l’émotion fait jaillir des larmes, raidit les corps malgré les conflits intérieurs qui les taraudent.
Kaliayev, choisi par le groupe pour lancer la bombe, renonce lorsqu’il aperçoit les neveux avec le grand duc dans la calèche et s’en remet au jugement du groupe des terroristes. Peut on tuer des enfants à des fins idéologiques ?

 

 

les justesDans ce groupe, deux opinions s'opposent : Pour Kaliayev, venu à la révolution par idéalisme pour un avenir meilleur du peuple russe et par amour de la vie « tuer des enfants est contraire à l’honneur…/ il y a un honneur dans la révolution ». Tout en nuances, Vincent Dissez, interprète avec justesse ce personnage qui ne veut pas être un assassin mais un justicier. Il ne sépare pas son amour pour Dora de l’Organisation et de la justice et tuera deux jours plus tard le grand duc. La deuxième opinion est celle de Stepan Fedorov, révolté, détruit par le bagne. En lui, il n’y a de place que pour la haine. Il pourrait aussi bien remplacer la tyrannie par une autre. Rajdi Mouawad est Stepan l'enflammé : « Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera ». Poignant dans son rôle d’extrémiste passé au-delà de la souffrance, on se souviendra de la puissance de son cri, du cri de Rajdi « la Haine » à la demande de Dora dans l’attente du bruit de la bombe.
Frédéric Leidgens joue Boris Annenkov, chef du groupe, le plus ancien qui sait écouter mais aussi décider, discret, son émotion est parfois palpable, il porte sur lui toutes les divergences du groupe. Le pivot du groupe c'est Emmanuelle Béart. Elle sait recadrer chacun, malgré son amour pour Kaliyev qui sera condamné à être pendu. La scène d’amour avant l’attentat est très sobre et très belle. Elle interprète le personnage de Dora qui a fabriqué la bombe, elle a gardé une part d’humanité, parait calme, avec de longs silences, son amour pour le peuple la pousse vers l’action politique, son amour pour Kaliayev vers la mort.
Sans jamais se toucher, se regarder les comédiens portent une réflexion moderne. Jamais face à face, ils interrogent, ouvrent des questions. Leurs déplacements sur scène sont simples mais codés, la pensée est en action, rythme la mise en scène. Le phrasé très articulé permet à l’écriture ciselée de Camus d’être entendue. C’est un théâtre exigeant qui donne vie et intensité aux personnages, à ce moment de l’histoire où ces intellectuels n’ont pas de réponse aux questions qu’ils se posent sur l’engagement politique et les choix qu’il impose. Question toujours ouverte, en faisant le choix de la révolution contre la tyrannie, le justicier ne deviendrait-il pas l’assassin ?
Stanislas Nordey réveille le texte de Camus que l’on avait un peu oublié. L’esthétisme, le choix des couleurs, les silhouettes grises raidies dans leur désir de fermeté, la pureté du décor, restent très présents dans le souvenir. Ils participent à l’alchimie de la mise en scène de Stanislas Nordey qui apporte de la poésie à ce théâtre de la pensée.

par Brigitte Chéry

Théâtre de La Colline Paris 20° du 19 mars au 23 avril 2010
Tournée Théâtre des treize vents : Montpellier du 27 au 30 avril 2010
La Comédie de Clermont-Ferrand  du 4 au 6 mai 2010