Anthéa - FRACTUS V - Chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui

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Lundi, 26 Février 2018 16:20

Prodige de la danse contemporaine mondiale, le Belgo-Marocain Sidi Larbi Cherkaoui explore l’oeuvre de Noam Chomsky, le père de la contre-culture, dans sa chorégraphie Fractus V. Un fractus est un nuage en formation et décomposition, toujours en devenir comme peut l’être la danse de ce chorégraphe sans cesse dans l’innovation. V (cinq) parce qu’ils sont cinq danseurs, habillés « comme tout le monde », en jeans, tee-shirt et baskets, quand ils se livrent sur la scène à leurs mouvements bien calibrés.

 

La nouvelle création de ce brillant frondeur de la danse européenne a encore plus de force que ses précédentes chorégraphies (Play, Puz/zle, ...). Venu du hip-hop, du classique et de la danse contemporaine belge, mais toujours en recherche des techniques les plus éloignées des siennes (le flamenco, le kathakali...), il s’inspire dans son spectacle des textes critiques de Noam Chomsky sur la société de l’information et de la communication. Des extraits d’écrits du linguiste et philosophe américain - dits en anglais et traduits en français sur un écran au fond du plateau - mêlent passion brute et réflexion politique sur la manipulation par les médias. Sommes-nous devenus de consentantes marionnettes ? Sommes-nous plus « agis » qu’agissant ? Plus consensuels que rebelles ? Les situations dansées s’enchaînent ou s’exorcisent dans une violence réparatrice.

Spectacle

Les interprètes, seuls des corps d’hommes, foncent, ne se complaisent pas, vont au bout de leurs rêves, de leurs fantasmes, de leurs dénonciations sur la manipulation médiatique et sur le principe essentiel de la liberté d’expression. Cette liberté, Sidi Larbi Cherkaoui l’a prise au pied de la lettre, jusqu’à la transgression dans cette version fascinante, toute en gestes géométriques. Il y a de la matière, de la chair et de la sueur dans ces mouvements proches de l’expression tribale ou communautaire.

Les danseurs, recrutés aux quatre coins du monde, viennent d’horizons divers, du hip-hop, du cirque, ou du flamenco comme Fabian Thomé, particulièrement souple. Ils unissent leurs langages d’origine différente dans les gestes d’un jeu chorégraphique où les mains, les bras, et même les corps s’articulent et s’ajustent ensemble avec fluidité tout en respectant une radicale géométrie. La souplesse fait le lien entre le hip-hop et le flamenco qui s’entremêlent sur des musiques de l’Inde, de la Corée, du Japon, du Congo et même sur une traditionnelle chanson en provençal. Les musiciens, installés sur le plateau, passent de la voix à un instrument, et parfois s’ajoutent à la danse. Ainsi, les cinq danseurs paraissent-ils mille, tant ils tournoient et créent, avec une farouche intensité, leurs propres mouvements.

La géométrie des gestes est renforcée par des déplacements de panneaux triangulaires, noirs d’un côté et blancs de l’autre, qui, dans un jeu collectif, donnent un sérieux coup de fouet aux mouvements sur des ensembles rapides et musclés. Des scènes de violence, passant de multiples matraquages à des coups de feu, attirent les photographes avides de scoop. Quoique rien ne soit citation, tout est intention dans cette critique de la manipulation médiatique. Sans tricher ou se compromettre, la troupe s’inspire de situations réalistes pour y mettre le feu, les pousser à l’extrême. Les danseurs assènent la vie brutale sur le plateau où la provocation devient un langage et une espèce de délire, en utilisant des références qui les nourrissent, tel celui du polar cinématographique. La simulation de bagarres d’une brutalité féroce où plusieurs danseurs s’acharnent sur l’un d’eux qui tombe, tente de se relever et tombe encore. Nombre de sociologues ont analysé le phénomène et les manipulations que recouvre le conflit entre plusieurs ou avec soi-même. Sans doute, y a-t-il de l’exorcisme salvateur dans ce spectacle.

La simulation de ce monde réel maintient un suspense anxiogène à la mesure de la partition musicale et de l’effervescence gestuelle qui ne connaît aucun répit grâce aux corps incroyablement flexibles et acrobatiques des danseurs (dont Sidi Larbi Cherkaoui lui-même) et à leurs incessants mouvements tournoyants.

Dans cet univers intriguant, entre austérité et flamboyance, la danse parle de plein fouet au coeur du spectateur. A la fin de Fractus V, les applaudissements fusent ! Nul spectacle n’a été acclamé avec autant d’enthousiasme.

Caroline Boudet-Lefort