Anthéa / LA BOHÊME - De Giacomo Puccini

Imprimer

Vendredi, 29 Avril 2016 20:34

Daniel Benoin a proposé à Anthéa quelques représentations de La Bohême qu’il avait créée à l’Opéra de Nice en 2003. Puccini avait situé La Bohême dans la période qui a suivi les « trois glorieuses », en 1830. Daniel Benoin prouve que l’oeuvre s’accorde à merveille avec l’après-68. Et c’est vrai ! La contemporanéité ajoute encore à l’intensité expressive de ce chef d’oeuvre qui trouve ainsi une approche moins traditionnelle et moins convenue.

 

Puccini s’était inspiré de Scènes de la vie de bohême, un roman du jeune Henri Mürger qui n’avait que 22 ans lorsqu’il en rédigea la première version. S’inspirant de jeunes artistes maudits, il décrit une réalité qu’il a lui-même connue, tout en laissant s’exprimer le lyrisme intérieur de ce monde de la bohême.

Spectacle

En situant astucieusement l’opéra de Puccini dans l’hiver du Quartier Latin de l’après-68, Daniel Benoin montre des étudiants artistes (poète, peintre, musicien, philosophe...) qui vivent d’amour et d’eau fraîche dans une chambre mansardée couverte d’affiches soixante-huitardes, telles qu’elles étaient alors placardées sur les murs de la capitale, ce qui fixe la période. Quoique sans le sou, tous décident de poursuivre la soirée du réveillon au café Momus, leur repaire attitré. Une scène grandiose se déroule dans ce lieu avec le choeur de l’Opéra de Nice et le choeur d’enfants du Conservatoire d’Antibes ajoutant une ampleur exceptionnelle à la splendide richesse mélodique de l’oeuvre. Pour évoquer la révolution culturelle chinoise de l’époque, s’ajoutent des gardes rouges semblables à des marionnettes. D’une énergie explosive, Musetta (Donata D’annunzio Lombardi) est une Parisienne émancipée dont Marcello (Giuseppe Altomare) tombe amoureux, dès qu’il l’entend chanter son air de valse au charme sensuel. Plus tard, il découvrira qu’elle n’est pas que la coquette qu’il croyait, mais qu’elle a aussi un coeur généreux.

Tandis que Rodolfo s’était attardé chez lui, une voisine frappe à sa porte et c’est le coup de foudre. Il est tout de suite séduit par la beauté romantique et évanescente de Mimi. Un des meilleurs atouts de la distribution vocale de cette production est la réunion de la soprano Nathalie Manfrino et du ténor Carlos Cosias. Leur âge est en parfaite adéquation avec les personnages qu’ils incarnent et leur travail d’acteurs se superpose à celui de chanteurs dans l’un des finales les plus bouleversants de l’histoire de l’opéra. Riches en nuances, leurs voix sont amples, liées à l’émotionnel. En lamentos séparés ou en duos, leur couple exalte les tourments amoureux et la souffrance soit de la jalousie soit de la maladie qui ronge Mimi. La voix de Nathalie Manfrino dégage une émouvante tendresse tout en exprimant sa douleur intérieure. Les intonations qu’elle trouve sur chaque mot, sur chaque note, rendent le personnage habité.

Specacle

La Bohême traite de la vie, de l’être humain, des sentiments, de la relation amoureuse... Cet opéra est unique, même dans l’oeuvre de Puccini. S’il ne met en scène pratiquement aucune action, il traduit l’atmosphère particulière des chambres d’étudiants du Quartier Latin. Le destin de Mimi s’accomplit sous nos yeux sans qu’elle ne fasse rien d’exceptionnel : elle aime, souffre et meurt. La réactualisation dans une époque aussi proche est tout à fait adéquate, d’autant plus que la direction d’acteurs est inventive, intelligente, ultrasensible et permet de retrouver le voltage dramatique initial.

Au 3ème acte, dans un décor de bidonville sur lequel tombe la neige, Mimi vient voir Marcello pour exprimer sa tristesse de la rupture de Rodolfo jaloux. Des affrontements avec les forces de l’ordre s’engagent alors que les ouvriers ont rejoint les étudiants dans leurs manifestations. La tendre mélancolie de cette Bohême est dès lors illuminée par une musique au sens mélodique sublime. La progression est constante et tout s’enchaîne avec émotion d’épisode en épisode.

L’accompagnement de l’Orchestre Régional de Cannes Paca est idéal de souplesse sous l’ample direction lyrique de György G. Ràth. Les décors de Jean-Pierre Laporte soulignent l’esprit de l’époque, tandis que les superbes costumes à tendance hippy, créés par Nathalie Bérard-Benoin, sont très évocateurs : bandanas et longues jupes indiennes.

Des instants d’émotion circulaient entre les interprètes – tous excellents - et le public. Les gorges étaient nouées et on entendait quelques reniflements dans la salle. On en ressort lessivé par KO émotionnel. Mais comblé !

Caroline Boudet-Lefort