YERAZ : un appel à la mémoire et à la reconnaissance

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Vendredi, 06 Février 2015 16:32

Alliant musique, chants, poésies, prières, revendications et espérance, YERAZ évoque l'Arménie et retrace l'incompréhensible génocide. Les spectateurs du Toursky ont salué le choix des textes et leur interprétation par un quatuor d'acteurs de grande envergure.

 

S'inscrivant dans le cadre de la commémoration du centenaire du génocide arménien, YERAZ projette le spectateur dans l'univers des poètes arméniens mais aussi dans le contexte historique à travers les témoins français de cette époque comme Jean Jaurès par exemple. Composé en une succession de tableaux (prologue, anamnèse, réminiscence, blessures, conscience et épilogue), le spectacle, conçu et mis en espace par Serge Sarkissian, conjugue musique et textes. Quatre interprètes de talent, Brigitte Fossey, Michael Lonsdale, Richard Martin et Catherine Salviat, accompagnés de la comédienne Kelly Martins, de Yerso au chant, d'Anait Sérékian au piano et de Michel Baldo au violoncelle, sont les artisans de ce voyage en Arménie.

Spectacle

Dès le début du spectacle, le ton est donné : Jean Jaurès s'est réincarné le temps d'un instant en Richard Martin, époustouflant de vérité, évoquant le rôle de l'Europe, 18 ans après les accords de Berlin. Plus intimiste, Michael Lonsdale lit la lettre ouverte d'Henri Verneuil à monsieur Dormesson.

Une alternance de moments d'émotion, de passages dramatiques ou de moments plus paisibles, de poésies pures ou d'intermèdes musicaux, ponctuent la représentation. Les morceaux choisis proviennent des écrits de poètes arméniens tels que Sayat Nova, Daniel Varoujan, Grégoire de Narek ou Hank Dink mais aussi d'auteurs français dont l'influence s'est ressentie jusqu'à ces terres lointaines comme Aragon, Racine, Victor Hugo ou Jean Baptiste Rousseau.

Ces bâtisseurs de mots arméniens font l'éloge de la liberté, de la justice, de l'espérance tout en dénonçant ce génocide qui a coûté la vie à plus d'un million d'arméniens. Ce crime contre l'humanité fut planifié et exécuté par le parti au pouvoir à l'époque, le comité Union et Progrès, plus connu sous le nom de Jeunes Turcs. Il dirigeait l'empire ottoman et était engagé dans la première guerre mondiale aux cotés des Empires centraux.

Mais l'Arménie se définit aussi par la tendresse, par l'amour comme le montre le choix du texte « Ma douce maman ». La représentation se termine sur l'espoir : « Les rêves deviennent parfois réalité au moment où on ne les attend pas », « I have a dream » de Martin Luther King.

De nombreux bravos assortis d’applaudissements ont salué la représentation.

« C'est excellent dans l'interprétation. Les poèmes sont très bien choisis » déclare une spectatrice en sortie de spectacle. « C'est joliment ponctué par la musique et le chant !; Les textes sont bien sélectionnés et se rejoignent. Nous apprenons des pages d'histoire et le discours de Jean Jaurès est très fort » renchérit une autre.

Yeraz est un rappel à se souvenir du génocide et une demande de reconnaissance mondiale de ce massacre mais aussi un hymne à l'espérance et à la vie.

Spectacle

Interview après le spectacle

Interview avec Brigitte Fossey

Jocelyne SILVY : Comment en êtes vous venu à jouer dans ce spectacle ?

Brigitte FOSSEY : Serge Sarkissian est venu me dire qu'il voulait faire un spectacle de musique et de poésie pour parler de la cause arménienne. J'ai dit oui tout de suite car c'est un ami de Michael Lonsdale et la cause est importante : l'extermination des peuples et la violence. Je trouvais intéressant que l'on ne se concentre pas uniquement sur des textes consacrés au massacre des arméniens mais aussi des textes de poésie qui parlent de justice, de liberté, d'amour et de tendresse. J'ai aussi beaucoup d'amis personnels arméniens.

J.S. : Hrank Dink, journaliste du journal Agos a été assassiné pour ses idées à Istanbul, est-ce que cela ne fait pas écho pour vous aux événements récents ?

B.F. : Ce journaliste était persuadé que l'utopie de la justice allait régner. Il fait partie des personnes courageuse comme Nelson Mendela ou Martin Luther King. Tout meurtre sanguinaire est inadmissible et inexplicable. Tout le monde doit se lier pour faire front et il faut être bienveillant mais pas angélique.

J.S. : Quels sont vos prochaines représentations ou projets ?

B.F. : Avec Danielle Laval, je présente actuellement un spectacle littéraire et musical sur les liens entre la musique classique et la gastronomie : La physiologie du goût.

Du 1er au 20 février aux Antilles, une lecture de lettres de Georges Sand sur des airs de musique de Chopin.

En mars, Le grand Meaulnes, un concert lecture avec François René Duchâble et Alain Carré à Sainte Maxime.

En mars également, La malle du poilu à Paris avec l'orchestre Pasdeloup et Amanda Favier au violon.


Interview avec Michael Lonsdale

Jocelyne Silvy : Pourquoi avez-vous choisi de jouer dans ce spectacle ?

Michael Lonsdale : Je connais Serge Sarkissian depuis longtemps et nous y pensions depuis un certain temps car lorsqu'il y a de telles horreurs, il faut les dénoncer et en parler pour les jeunes générations. Le massacre a duré de 30 ans et s'est terminé à l'extermination (ndlr : citons les massacres hamidiens de 1894 à 1896 où le nombre de victimes seraient d'environ deux cent mille ; les massacres de Cilicie, en 1909, où trente mille arméniens y laissèrent leur vie dont vingt mille pour le seul vilayet d'Adana et plus d'un million de personnes disparaissent en un an de 1915 à 1916).

Mais il ne faut pas parler uniquement du génocide. L’Arménie ne se réduit pas à cela, c'est un peuple plein d'amour. D'ailleurs le spectacle se termine sur une note d'espoir.

J'ai entraîné Brigitte Fossey et Catherine Salviat dans cette aventure.

J.S. : Quels sont vos prochaines représentations ?

M.L. : Entre ciel et terre, lecture d'extraits de l’œuvre de Charles Peggy et de lettres écrites avant son départ au front. Le montage poétique est de Pierre Fesquet. Les représentations s’échelonnent du 10 au 15 février, au Théâtre de Poche.

Et aussi la tournée de Yeraz.


Interview avec Catherine Salviat

Jocelyne SILVY : Quels sont vos motivations pour participer à ce spectacle ?

Catherine SALVIAT : Michael Lonsdale et Brigitte Fossey sont des amis de longues dates que j'aime énormément. Nous sommes une très grande famille et nous avons grand plaisir à se retrouver.

Serge Sarkissian m'a contacté par téléphone et la cause me plaisait car j'ai de nombreux amis arméniens. Je connaissais la cause mais mal. Cela m'a ouvert des horizons que je ne connaissais pas.

J.S. : Que pensez-vous des extraits de ce soir au vu des événements dramatiques récents ?

C.S. : Les textes qui ont cent ans sont encore applicables aujourd'hui. En ce moment je joue une pièce La double inconstance de Marivaux et je dis à la fin :« une injure répondue à une injure ne suffit point, cela ne peut se laver, s'effacer que par le sang de votre ennemi ou le votre ». Il semble que l'homme n'évolue pas et c'est terrible.

J.S. : Que faites vous en ce moment et quels sont vos projets ?

C.S. : Honoraire de la comédie française, j'y joue actuellement La double inconstance de Marivaux. je vais jouer dans Les enfants du silence au théâtre du Vieux Colombier, toujours avec la comédie française. Puis dans L'analphabète d' Agota Kirstof en juillet au festival off d'Avignon


Interview avec Serge Sarkissian

Jocelyne SILVY : Pourquoi avoir choisi comme titre Yeraz ?

Serge Sarkissian : Yeraz signifie songe en arménien. Le songe est le lieu du désir, des aspirations, d'une volonté... un lieu, à mon avis, où l'on peut envisager des choses. C'est une source d'aspiration.

J.S. : Pourquoi avez-vous sélectionné le texte « Ma douce maman » ?

S.S. : Il y a plusieurs niveaux de lecture Il y d'abord l'idée de la maternité qui renvoie à la nation arménienne, à la patrie qui a été broyée, martyrisée, affectée. Mais aussi cela renvoie à la mère, celle qui met au monde, synonyme de vie, et aussi dans la tradition arménienne, la femme est celle qui tient la société.

J. S. : Pourquoi choisir d'évoquer le thème de la foule ?

S.S. : Je suis comme Tocqueville : je ne crois pas au pouvoir de la majorité. La conscience n'est pas dans la masse, elle est dans l'individu. La foule est un concept compact, sans âme. Ainsi, je préfère travailler dans la relation avec des personnes. A ce titre les poètes sont des êtres qui s'adressent à d'autres êtres. Ce sont des consciences, et en ce sens, des précurseurs. J'ai donc choisi cette angle pour aborder la question du génocide arménien. J'ai sélectionné des extraits de poèmes arméniens mais aussi d'auteurs occidentaux, Victor Hugo et Racine par exemple, car ils ont nourri les aspirations des arméniens mais aussi leurs œuvres ont rayonné sur les consciences humaines.

J.S. : Quand sont programmées les prochaines représentations ?

S.S. : Le 21 février au Comoédia à Aubagne, le 13 mars au château de la Buzine à Marseille puis on envisage une tournée nationale et une soirée ou deux à Genève.


Jocelyne SILVY