LA MOUETTE, d’Anton Tchekhov, mise en scène d’Arthur Nauzyciel

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Mardi, 07 Mai 2013 16:41

Présenté en avril au Théâtre National de Nice, La Mouette avait déjà pris son envol, dans la même mise en scène d’Arthur Nauzyciel, sur le fameux plateau de la Cour d’Honneur du Palais des Papes d’Avignon en juillet.

 

Loin du bord de lac d’une propriété russe fin XIX° siècle, le décor est au contraire futuriste, doté d’un mur métallique (peut-être la carcasse d’un avion écrasé qui aurait foudroyé une mouette) tandis que des projections du premier film des Frères Lumière rappellent que la pièce est contemporaine de la naissance du cinéma.

Arthur Nauzyciel démontre un intense compagnonnage avec le texte sur lequel il a beaucoup travaillé avant de mettre en scène le destin de la Mouette, Nina (Marie-Sophie Ferdane), jeune apprentie actrice avalée sans résistance par l’écrivain, médiocre mais célèbre, Trigorine (Laurent Poitrenaux) ou la rage de Tréplev (Xavier Gallais), parti en guerre contre sa mère, comédienne comblée (Dominique Reymond). Pour sa première pièce datant de 1896, Tchekhov avait précisé aux acteurs, au cours des répétitions : « L’essentiel, c’est d’éviter le théâtral... Il faut que tout soit simple... Ce sont des gens simples, ordinaires... » Cette consigne n’a pas été retenue par Nauzyciel qui a préféré que ses comédiens insistent sur la qualité du texte en l’articulant : on entend comme jamais les propos de l’auteur sur les cycles du temps ou la place de l’art dans la société. Les personnages, généralement joués plutôt larmoyants, ont cette fois une inhabituelle puissance. Ce qui pourrait n’être qu’un mélodrame construit autour d’un cortège d’amours impossibles (personne n’aime celui qui l’aime) devient un bal funèbre et métaphysique qui parle « d’art, d’amour et du sens de nos existences », comme l’a dit le metteur en scène.

Opéra

Tout débute par un coup de feu suivi de la chute d’un homme imitant un oiseau abattu en plein vol. Nauzyciel inaugure la longue plongée dans la société fin de siècle par une danse où les acteurs, tous masqués de têtes de mouettes, se suivent en de lents mouvements sur des mélopées synthétiques et la voix mélancolique de Matt Elliott. Tout en tâtonnant une danse maladroite, les comédiens transportent le mort à bout de bras au-dessus d’eux, comme c’est l’usage dans certaines cultures orientales. Une fois le rituel accompli, ils en gardent la trace, dans des gestes (initiés par le chorégraphe Damien Jalet) proches de ceux d’un oiseau. Autant d’indices inhabituels dans l’univers de Tchekhov. Ainsi, c’est la mère de Tréplev qui la première dit « Je suis une mouette » avant que Nina ne le répète, tel le reflet déformé l’une de l’autre par un jeu de miroir. Le cri nous déchire le coeur : chacun serait-il le double de l’autre ? Nous sommes tous des mouettes victimes de la perte de nos illusions. Nina, après ses échecs de comédienne, l’a compris : « Je suis devenue mesquine, insignifiante, je jouais en dépit du bon sens. Je ne savais pas quoi faire de mes mains, je ne maîtrisais pas ma voix... » Elle ne s’en remettra pas. Après elle, ce sera Tréplev.

En déplaçant le texte vers des territoires inattendus, Nauziciel donne une vision forte, dérangeante pour certains, de l’œuvre devenue classique et que nous croyons bien connaître. Mais, avec cette mise en scène contemporaine et l’expressivité renforcée du texte, il l’inscrit dans un théâtre qui parle d’aujourd’hui, sans jamais oublier les ombres du passé, même s’il doit convoquer revenants ou fantômes. Sans aucune analyse psychologique, qui aurait enlevé à Tchekhov ce léger brouillard poétique qui lui est propre, on voit, on sent, on comprend comment tout se noue dès le départ entre les personnages. Leur vie entière est ramassée en quelques instants et derrière leurs mots se cache la « musique humaine ».

Les comédiens sont pour beaucoup dans la densité de ce qui se joue sous nos yeux, donnant une intensité profonde au texte en détachant chaque mot comme une vibration émotive traversée par l’acuité même du drame. Mention spéciale à Dominique Reymond en mère indifférente, imbue de ses succès sur scène, et à Marie-Sophie Ferdane, brune et terrienne, accentuant la complexité de Nina, mouette qu’on imaginait blonde et délicate. Deux femmes à mettre en regard l’une de l’autre dans leur rapport au théâtre et leur questionnement sur la nécessité de l’art dans nos vies. L’émotion est prégnante quelle que soit celle qui dit « Je suis une mouette, non ce n’est pas ça... » Nous sommes tous des mouettes dont les illusions se perdent au cours de la vie.


Caroline Boudet-Lefort