LA COMPAGNIE DE MONTE CARLO

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Vendredi, 29 Juin 2012 00:21

Pour le printemps, les Ballets de Monte-Carlo ont proposé une programmation plurielle de sensibilités variées avec trois chorégraphies dans des styles totalement différents.

 

Après la première présentation en 2006, suivie du tour du monde, Jean-Christophe Maillot a repris le merveilleux Altro Canto 1. Ce ballet magique élève chaque spectateur vers des sommets sublimes par son judicieux choix musical, dont un extrait du Magnificat de Monteverdi aux accents dramatiques. Cette puissante musique religieuse devient ainsi musique de danse, ce qui demande aux danseurs une dimension sacrée et des mouvements d’une perfection absolue. Les corps ondulent, vibrent, vacillent et s’élèvent, revêtus d’étranges costumes asexués conçus par Karl Lagerfeld. Une rangée de bougies dessine le décor, éclairant les corps d’une ambiance feutrée et mystérieuse, voire mystique. Lorsque les bougies s’éteignent peu à peu, d’autres apparaissent dans un nouveau dispositif favorisant la géométrie des corps et leur pureté gestuelle. Dans des successions incessantes de duos, de trios, ou en groupe, des mouvements purs dialoguent avec la musique choisie. En douceur la danse s’étire, respire, mais ne saute pas, même si les jetés sont nombreux. Cette oeuvre admirablement sereine procure une intense émotion.

Dans un registre très différent, Marie Chouinard a accepté la reprise par une autre compagnie que la sienne de sa recherche originale, bODY_rEmix/les_vARIATIONS_gOLDBERG, pièce emblématique de la chorégraphe canadienne qui a connu un succès retentissant dès sa création à la Biennale de Venise en 2005. Les Ballets de Monte-Carlo ont exécuté cette oeuvre qui demande de véritables prouesses techniques aux danseurs. La danse s’exerce avec différents accessoires : béquilles, planches à roulettes, cannes, cordes, prothèses, harnais, barres horizontales... Il y a même des siamoises collées ensemble, des hommes en lutte, un troupeau de danseuses à quatre pattes qui se déplacent comme des insectes, un danseur attelé comme une bête de somme. Malgré toutes ces sortes d’infirmités ou de handicaps, la danse est là, expressive, dynamique, on en retrouve des repères à travers des pointes, des portées de bras, des gestes en rupture, des chutes,... Ses multiples fragments se cognent au gré de «variations sur les variations» Goldberg  de J.S. Bach telles que les a interprétées Glenn Gould en 1981, avec diverses déformations de la voix de ce dernier pour donner des sonorités insolites, presque animales. Marie Chouinard montre son amour démesuré pour le corps en mouvement, l’utilisant comme un orchestre, avec ses diverses parties qui s’harmonisent, se rejoignent et se croisent. Les bras gémissent, les mains parlent, les jambes percutent les sons, les résonances plastiques, désincarnées, expriment la souffrance. Dans cette adaptation pour 20 danseurs d’une oeuvre originellement conçue pour 9, tous ces infirmes nous offrent leurs poignants pas de deux.

Retour à l’enfance avec Kill Bambi de Jeroen Verbruggen, danseur aux Ballets de Monte-Carlo et aussi chorégraphe. Cette pièce bascule dans le temps des films d’animation de Walt Disney, dans l’univers de la fantaisie et du fantasme. Bambi serait-il ce centaure d’inspiration mythologique ? ou bien ce lapin avec un boléro rose fuchsia ? ou encore serait-il l’enfant qui reste toujours en chacun de nous ? Dans le décor fabuleux d’une forêt profonde, un seul danseur sur le plateau, pas de musique jusqu’à l’arrivée du second personnage qui pousse des cris comiques provoquant une réaction amusée dans le public. Est-ce une société primitive qui entame une danse rituelle ? ou un univers sylvestre surréaliste, avec effets de lumière, de sons d’orgues, de bourdonnements d’insectes ? Un certain bric-à-brac à l’esthétique voulue, choisie, procure un sentiment ambigu au spectateur. Serait-il question d’animales relations familiales où, au cours de tableaux, il faudrait décrypter de complexes métaphores sur l’évolution de l’enfance et ses rites d’initiation ? Après avoir traqué le silence, la musique ne laisse aucun répit et produit une tension sourde. Les danseurs traversent la scène comme pour s’échapper. Où s’en vont-ils ? Cherchent-ils à éliminer leur enfance ? Surgissent des personnages inquiétants, moitié Magritte, moitié Ensor, pour un cérémonial funeste passant de la splendeur des corps à leur anéantissement.

Cette triple sélection chorégraphique, placée sous le signe du merveilleux, de l’inédit et du surprenant, a enchanté le public de Monaco!


Caroline Boudet-Lefort