Eric Pougeau dit sa messe (la vraie) à la Maison

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Lundi, 04 Octobre 2010 16:42

Eric Pougeau

 

« Les enfants, nous allons vous enfermer. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman » / « Les enfants, nous allons faire de vous nos esclaves. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman » / « Les enfants, nous allons vous sodomiser et vous crucifier. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard. Papa et maman » Etc.

 

Petits mots d’amour laissés sur la table de la cuisine ou collés au frigo... Mais ici d’amour à mort, dans des cadres, accrochés dans le « living », rangés, pour la postérité, pour se souvenir, par fierté, tels les tableaux d’une galerie des ancêtres dans un vieux château, fantomatiques. Amour/horreur, délices atroces, souvenirs de rien, mémoire du rien. Je t’aime, je te tue.

Ce à quoi, l’enfant répond (en chemise de nuit, sorte de Little Nemo, visage angélique, mains jointes, agenouillé au pied du lit, on l’imagine ainsi, forcément) : « Mon Dieu Faites que mes parents meurent ». « Mon Dieu Faites que je n’espère plus ». « Mon Dieu Faites que je pourrisse. » Les prières sont signées Eric. L’ensemble Eric Pougeau.


Eric PougeauDans Vita di Moravia, Alberto Moravia raconte comment l’idée de La Belle Romaine lui est venue, son désir. Il était dans la rue, à Rome, un soir. Il voit une fille, très belle, qui fait le tapin, vingt ans à peine. Ils vont chez elle. Dans la chambre, elle se déshabille. A ce moment, entre une vieille femme portant un broc d’eau chaude et une serviette. Fièrement, elle lance au micheton : « Dis-moi un peu, tu as déjà vu un corps comme ça ?... regarde, tu en as déjà vu ?...». Ils consomment. « C’était ma mère », dit la fille après.

Famille, ô familles, on s’aime, on se tue. L’horreur de l’infanticide est récente. Il y a peu, le père vendait sa fille au plus offrant. Ça se fait encore. Rixe à Pontaumur : une gamine de quatorze ans tue sa mère à coups de couteau. Sur un socle, dans la « chambre », façon musée, trois règles graduées, en métal, les deux extrémités taillées en pointe. Pour mesurer la douleur, se faire mal à deux. S’assassiner même qui sait. A quatre, à six (l’amour, le grand amour, c’est toujours deux par deux). L’époque est à la sacralisation mièvre et nauséeuse du familial. Qu’est-ce qui est le plus important dans votre vie, demande t-on aux Français dans les sondages : la famille. La famille, number one. Ils disent ça sans mourir de honte. « Mon papa », « ma maman », on entend ça à la radio. Des quadras, des quinquas, des vieux disent : mon papa, ma maman.


Evidemment, on pense à cette vieille guenille de Gide. Que disait le pontifiant ? Il écrivait (dans Les Nourritures Terrestres): « Au soir, je regardais dans d’inconnus villages les foyers, dispersés durant le jour, se reformer. Le père rentrait, las de travail ; les enfants revenaient de l’école. La porte de la maison s’entrouvrait un instant sur un accueil de lumière, de chaleur et de rire, et puis se refermait pour la nuit. Rien de toutes les choses vagabondes n’y pouvait plus rentrer, du vent grelottant du dehors. – Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » Lui qui ne chercha jamais que la route des honneurs, bordée de courbettes. Enfin passons. Tout dépend de l’angle de vision, d’où on se tient, où-qu’on-est par rapport au bonheur familial.

 

 Eric Pougeau

Prenez le bonheur de Noël, Noël en famille évidemment. Et celui qui n’est pas en-famille ? Il ne vomit pas du Noël ? Passons. Eric Pougeau lui est plus réservé, pas lyrique pour un sou, plus économe (et en même temps d’une radicalité extrême). Il dessine le plan d’une maison. Six pièces : « la torture », « la mutilation », « l’assassinat », « le suicide ». Deux ne sont pas nommées. En face, une page de cahier, badigeonnée de sang. Sans légende, pas un mot, rien, juste le sang.

L’artiste (le vrai) a toujours eu le choix : faire de l’art ou commettre un meurtre. Le meurtrier s’efface derrière le sang. Le sang versé fait œuvre. Eric Pougeau, lui aussi, s’efface. Mais c’est lui le mort. Ou plutôt, il fait le mort. Il écrit : « Ne me cherchez pas, je suis mort ». On ne le cherchera pas (on ne lui cherchera pas querelle). « La messe est dite », écrit Diane Pigeau. C’est lui qui dit la messe. En rouge et noir. Et ça nous fait croire en lui.

par Martin T.

Eric Pougeau « Au nom du père »
jusqu'au 25/04/2009
La Maison, galerie singulière
5 rue Jacques Offenbach
06000 Nice

http://www.galeriesinguliere.com/index.html
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