Palmarès du Festival de Cannes : le sujet avant tout !

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Jeudi, 06 Juin 2019 12:45

Une fois de plus l'annonce du palmarès du 72eme Festival de Cannes a été l'aboutissement d'un jeu de dupes ayant débuté dès l'annonce des films sélectionnés, six semaines et demie plus tôt. En attribuant d’emblée le rôle de favoris à la demie douzaine d'illustres cinéastes présents à Cannes, la presse a oublié deux règles de base de la compétition cannoise. D'abord, sont récompensés des films et non leurs auteurs. Enfin et surtout, on ne peut prédire ce que sera un palmarès qu'en connaissant les critères qui guident le jury. Or ces derniers varient d'une année à l'autre selon la sensibilité politique, philosophique, etc. de ses membres.

 

Rétrospectivement, il apparaît clairement que le jury présidé par le cinéaste mexicain Alejandro González Iñárritu a voulu récompenser à peu près exclusivement les films traitant de problèmes économiques, sociaux et environnementaux contemporains.

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Ainsi, le palmarès (1) peut se lire comme un large catalogue des misères du monde.

Seul le prix d'interprétation masculine échappe aux critères fixés par le jury. Il a été attribué à Antonio Banderas pour son rôle dans "Douleur et gloire" de Pedro Almodovar. Dans ce film, le réalisateur parle de lui même, de sa mère, de ses amants, de son addiction à la drogue, de sa panne d'inspiration et de bien d'autres sujets personnels.

Comme chacun sait, Pedro Almodóvar court après la palme d'or depuis 20 ans. Pour beaucoup de festivaliers, cette année, il avait beaucoup de chances de l'avoir. Pourtant, une fois de plus, il passe à coté et doit se contenter d'un lot consolation un peu ambigu :offrir un prix à l'acteur qui l'incarne dans le film. On peut expliquer cet échec par deux raisons. La première tient au fait que le sujet de son film n'est pas conforme à ce que le jury attendait de la palme. Pour nous la deuxième est sans doute moins avouable mais nous paraît plausible. Le Festival semble tenir à ce que les films en compétition ne soient pas diffusés en salle avant leur projection à Cannes. Or « Douleur et gloire » est sorti en Espagne le 13 mars 2019….

Même si le jury et certains cinéastes considèrent comme essentiel le sujet d'un film plutôt que sa forme, il serait absurde de ne voir ces œuvres qu'à travers ce prisme. Les longs métrages primés sont les composants d'une palette d'approches et de styles très divers. La richesse et la variété de cet éventail ont fait du Festival de Cannes 2019 un des plus réussis de ces dernières années.


Maîtres et serviteurs dans la Corée d'aujourd'hui (2)

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En donnant à Parasite de Bong Joon-Ho, la récompense suprême, le jury du Festival de Cannes a reconnu l'importance de ce cinéaste dont l’œuvre a su séduire à la fois les cinéphiles et le grand public. Les premiers l'ont découvert grâce à Memory of Murder (2004), un faux film policier mais un vrai constat sur la situation morale et politique de son pays, la Corée, au temps de la dictature militaire. Ses derniers films, notamment Snowpiercer, le Transperceneige (2013) et Okja (2017), sont des superproductions internationales ayant assuré sa renommée auprès d'un public mondialisé. Avec Parasite, il revient sur ses terres en abordant une situation qui n'est pas propre qu'à la Corée : le fossé en train de se creuser entre la classe aisée et les très pauvres.

Pour traiter ce thème, il prend pour personnages principaux, une famille de petits délinquants. Ils arrivent à convaincre une mère de famille aussi aisée que crédule de les embaucher. Une fois dans la place, une villa high tech, ils escroquent joyeusement leurs employeurs. Quand ils constatent qu'ils ne sont pas les seuls parasites à profiter de ces derniers, une lutte sanglante s'engage entre les gens d'en bas (dans tous les sens du termes) et ceux qui sont encore plus bas...

Face à un sujet surexploité jadis par la comédie italienne et plus récemment par le cinéma d'Amérique latine, Bong Joon-Ho a su trouver le ton juste pour capter l'intérêt du spectateur. Il passe de la satire sociale à la farce gore, voire au suspense, sans perdre sa légèreté ni son indulgence vis à vis de tous ses protagonistes, aussi peu reluisants soient-ils.

Sur les six films présentés par la France, trois ont été distingués par le jury. Deux d'entre eux étaient des premiers films et le troisième est l’œuvre d'une réalisatrice d'à peine quarante ans. Les sélectionneurs ont donc eu raison de parier sur la jeunesse.


Atlantique ou l'Opéra de Ada et Souleiman

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La franco-sénégalaise Mati Diop a réalisé avec son premier long métrage Atlantique une ode à la ville fascinante qu'est Dakar, à l'Océan qui la borde ainsi qu'aux hommes et femmes qui y vivent.

Elle part d'une situation assez souvent décrite. On pense en particulier à Marius de Pagnol. Le film débute par un conflit social ordinaire. Les ouvriers du colossal chantier de construction d'une tour dans la capitale sont en grève. Ils ne sont plus payés depuis des mois et ne croient plus aux bonnes paroles de leur contremaître. Ils désertent le chantier. Parmi eux se trouve Souleiman. Il est l'amoureux caché de Ada, une jeune fille d'un quartier populaire de Dakar. Souleiman et ses amis partent clandestinement en bateau pour l'Espagne en quête d'un avenir meilleur. Ada n'a pas été mise au courant de ce départ. Très vite court la rumeur du naufrage de la pirogue. Rapidement, sa famille force Ada à se marier à Omar, fils d'une famille aisée faisant du commerce entre le Sénégal et l'Italie. Mais elle n'accepte pas le sort qui lui est imposé et se refuse à son mari. A ce stade, le film passe du style naturaliste au fantastique Entrent en scène les fantômes des naufragés, présents mais invisibles comme dans les films d'Apichatpong Weerasethakul.

Si nous nous permettons d'invoquer le génial réalisateur thaïlandais c'est que nous pensons avoir affaire avec Atlantique à un film de très haute lignée et nous nous abstiendrons de raconter la suite pour ne point gâcher le plaisir du spectateur. Nous dirons simplement qu'avec l'arrivée de fantômes le film devient un opéra où les deux amants prennent une dimension mythique et rejoignent au Panthéon Orphée et Eurydice, Tristan et Yseult et tous les couples pour qui l'amour est plus fort que la mort, même si c'est toujours elle qui l'emporte.


Un mélo pudique au temps des Lumières

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Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, tout comme Atlantique, se déroule au bord du l'Océan Atlantique. Il est également question d'amours interdites et de mariage arrangé. Nous ne pousserons pas plus loin l'analogie car cette fiction se situe en 1770 dans une île de Bretagne où une comtesse mène les tractations précédant le mariage de sa fille Héloïse (interprétée par Adèle Haenel) avec un comte résidant à Milan. Pour boucler l'affaire, ce dernier demande qu'un portrait de la promise lui soit envoyé. Or la fiancée est rebelle. Elle refuse de jouer le rôle que l'on attend d'elle et notamment de poser. Il est donc fait appel à une artiste peintre, Marianne (Noémie Merlant).

Afin de ne pas effaroucher son modèle, la portraitiste est présentée comme une dame de compagnie. Ses tentatives pour réaliser de mémoire le tableau ayant échoué, Marianne est obligée de dire la vérité à Héloïse. Dès lors, les deux jeunes femmes commencent à s'apprécier. Héloïse semble très sensible à la musique et Marianne tombe sous le charme d'une modèle plus intelligente et sensible qu'attendue. Tandis que la mère s'absente quelques jours, grâce à la complicité de la servante de la maison elles vont vivre pendant une courte période une intense relation amoureuse.

Si le film de Céline Sciamma n'était que la description d'une brève rencontre charnelle dans un milieu très corseté, ce serait déjà bien mais finalement pas très nouveau, la littérature et le cinéma ayant décrit cette situation à de nombreuses occasions. L'originalité de Portrait de la jeune fille en feu tient, selon nous, à la description de petits faits en apparence secondaires donnant à l'histoire toute sa profondeur et sa richesse. Ces petites touches permettent au récit de dépasser le cadre sentimental et sexuel de la relation. Ce qui se joue entre les deux jeunes femmes, pendant ces quelques jours, tient autant aux regards qu'aux paroles échangés et touche aux domaines de la sensibilité artistique et du spirituel. La force du lien unissant Héloïse et Marianne, qu'elles ont dû taire pendant le reste de leur vie, devient éclatant dans un non-dit sublime se déroulant à l'opéra, une vingtaine d'années après les faits, alors qu'est exécutée l'ouverture du Don Juan de Mozart et que le mélodrame, évacué tout au long du film, revient en force. On pense alors à la scène finale de Mirage de la vie de Douglas Sirk quand s'impose le chant de Mahalia Jackson.


Les Misérables entre film de genre et film dossier

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Le festival de Cannes a depuis longue date accueilli des films sur la banlieue, dont les plus fameux sont Do the Right Thing de Spike Lee (1989) et La Haine de Mathieu Kassovitz (1995). Ces films appartiennent à un genre répondant à des codes spécifiques (une progression dramatique aboutissant à une explosion sociale, une forte masculinité, une fin ouverte, etc.). Ladj Ly, le réalisateur de Les Misérables bénéficie d'une légitimité certaine pour parler au nom des habitants des cités du 93. Il est natif de Montfermeil et y vit toujours. Il a filmé sa ville depuis son plus jeune âge et y a réalisé quelques documentaires et courts métrages. Pour son premier long métrage de fiction il n'a pas eu besoin d'aller très loin pour en trouver le thème, les décors et même les acteurs.

Les Misérables respecte presque tous les codes du genre film de banlieue. Il décrit avec efficacité les rouages de la catastrophe à venir : à partir d'une grosse bêtise faite par des enfants, survient une bavure policière débouchant sur une émeute. L'intrigue est bien construite, le langage savoureux et les protagonistes regroupés en tribus sont plus vrais que nature. Le film est donc très réussi et a mérité d'être récompensé. Néanmoins il accuse une certaine faiblesse due sans doute à la grande proximité de l'auteur avec son sujet. Pour éviter tout manichéisme, il a traité avec équité tous ses personnages. Pour lui, tous sont victimes de la misère sociale, les policiers comme les jeunes. Or le genre film de banlieue comme le western à sa grande époque doit désigner quels sont les gentils et quels sont les méchants. Si par contre, il voulu réaliser un film dossier sur la vie dans les cités, il manque quelques protagonistes, les femmes, les enseignants, les travailleurs sociaux, les élus et d'autres catégories de résidents.

A ce jour, aucun syndicat de police n'est allé dénoncer la manière dont ces fonctionnaires étaient traités dans les Misérables. Ceci devrait alerter Ladj Ly.


Un village du Sertão, symbole d'un Brésil qui résiste

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Le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho avait créé la surprise au Festival de Cannes 2016 avec le baroque Aquarius, moitié fiction sur les manigances de promoteurs immobiliers à Recife, moitié reportage sur la vie quotidienne de l'actrice Sonia Braga. Cette année, accompagné d'un coréalisateur, Juliano Dornelles, il revient avec un film encore plus étrange, Bacurau. Il s'agit ici d'une pure fiction censée se dérouler dans un futur proche. Bacurau est le nom d'un village du centre de l'état de Pernambouc, dans le Nord Est brésilien où s'étend le Sertão.

Le film s'ouvre par la lente progression d'un camion citerne venu apporter au village l'eau nécessaire à sa survie. On sent une menace diffuse dès cette entrée en scène. Elle ne se dément pas avec l'arrivée dans le bourg ou l'on découvre une population survoltée qui célèbre les funérailles d'une fameuse guérisseuse, Carmelita. Au cours d'une première partie dans laquelle il ne se passe pas grand-chose, le spectateur se familiarise avec le village, ses personnages, sa culture et ses problèmes. Les personnalités marquantes de Bacurau sont Dominga, la doctoresse, elle aussi guérisseuse (interprétée par Sonia Braga), Lunga un homosexuel justicier et probable criminel en fuite, un préfet démagogue venant périodiquement distribuer quelques babioles et beaucoup de bonne paroles. La culture de cette bourgade est très imprégnée par un surnaturel omniprésent ainsi que par la magie. Les nombreuses apparitions sont amplifiées par l'intense consommation d'un psychotrope local. Les problèmes que connaît cette communauté tiennent au manque d'eau sans doute provoqué par de grands propriétaires terrien, à la disparition du village des cartes et du GPS et enfin à la proximité d'un groupe hostile dont la présence est attestée par le survol d'un drone ayant l'apparence d'une soucoupe volante.

La deuxième partie est une sorte de western où le village affronte des envahisseurs surarmés avec pour seul moyen de défense la magie et sa capacité à disparaître. Précisons que le bacurau est un oiseau nocturne du Sertão sachant très bien se camoufler dans des arbres.

En jouant sur deux registres, le naturalisme et le fantastique comme de nombreux film du Festival, les réalisateurs courent le risque de désorienter le spectateur. Les ennemis des villageois sont peu définis. Sont-ils des dégénérés qui chassent l'homme comme ils chasseraient un animal ? Ou bien des mercenaires ? Dans ce cas, qui sont leurs employeurs ? Quel est le rôle des autorités ? Toutes ses questions sont sans réponses. Ce manque de clarté est d'autant plus regrettable que les réalisateurs sont franchement opposés au nouveau président du Brésil et au retour annoncé de l'exploitation des ressources du pays sans égard pour ses habitants et pour la nature.


L’élégance du désespoir d'Elia Suleiman

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It Must Be Heaven d'Elia Suleiman a été projeté en toute fin de festival, alors que tout le monde était fatigué voire assommé par des dizaines d'heures de projection. Il se trouve également tout au bout de la liste des films primés avec une mention spéciale, récompense dont nous avouons humblement ne pas connaître le contenu précis. A nos yeux, cette récompense serait une sorte de mémento signifiant n'oublions pas les Palestiniens. La remise de ce prix aurait pu d'ailleurs être une des séquences de It Must Be Heaven car son caractère un peu absurde est tout à fait en harmonie avec la tonalité des sketchs qui composent le film.

It Must Be Heaven donne à voir des saynètes indépendantes les unes des autres, à la manière de Jacques Tati ou Buster Keaton. Le témoin muet en est le réalisateur lui même. Elles se déroulent en Palestine (Ramallah ou Nazareth), à Paris et New-York. Ces courts récits sont souvent drôles, presque toujours poétiques et jamais amers. Parfois, ils font allusion à la situation politique de la Palestine, comme celle décrivant le comportement d'un voisin ayant pris possession du jardin du réalisateur. Là, l'allusion aux colonies israéliennes est transparente. Ils s'en prend également aux islamistes quand il met en scène deux barbus assis dans un troquet reprochant au restaurateur d'avoir servi à une cliente attablée un peu plus loin un poulet préparé avec du vin. Grâce à leurs menaces, ils obtiennent que le patron leur offre la bouteille de whisky qu'ils étaient en train de déguster.

Ah! On aimerait tant que nos télévisions publiques fassent appel à Elia Suleiman pour remplacer les franchouillardes mini séries suivant le journal de vingt heures par de petits bijoux semblables à ceux de It Must Be Heaven...


Bernard Boyer


(1) Palmarès :

Palme d'or : Parasite de Bong Joon-Ho ;

Grand prix : Atlantique de Mati Diop ;

Prix de la mise en scène : Le jeune Ahmed de Jean-Pierre & Luc Dardenne ;

Prix du jury ex-æquo : Les Misérables de Ladj Ly ;

Prix du jury ex-æquo : Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano ;

Prix d'interprétation masculine : Antonio Banderas dans Douleur et gloire de Pedro Almodóvar ; Prix d'interprétation féminine : Emily Beecham dans Little Joe de Jessica Hausner ;

Mention spéciale : It Must Be Heaven d'Elia Suleiman :.


2) Date de sortie des films cités :

Parasite : 5 juin 2019

Atlantique : 2 octobre 2019

Portrait de la jeune fille en feu : 18 septembre 2019

Les Misérables : 20 novembre 2019

Bacurau : 25 septembre 2019

It Must Be Heaven : 4 décembre 2019