Inoubliable Clémentine Célarié dans Maupassant au Toursky à Marseille le 9 octobre 2021

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Vendredi, 15 Octobre 2021 14:33

La dame de Maupassant

Dressée, fière, altière à la proue d’une falaise, Clémentine Célarié part à la rencontre du roman de Guy de Maupassant, Une vie.

On est à l’aube ou au crépuscule d’une histoire promise à tous les emportements.

 

Spectacle

Jeanne Le Perthuis des Vauds est une jeune femme issue de la noblesse provinciale éprise d’emportement d’amour et de poésie. Quand elle rencontre et succombe au charme du vicomte Julien de Lamare, elle espère une vie pleine de toutes sortes de folies romanesques. Que nenni ! à peine mariée, Jeanne découvre un homme veule, ladre, brutal, un goujat dévoyé dont le seul intérêt se résume à profiter de son apparence bien servie par un regard empreint d’une éloquence passionnée, mais qui, à l’intérieur, est parfaitement vide.

Clémentine Célarié ajuste son talent à raviver les entrelacs de l’existence, sublimant tantôt la joie, tantôt la désillusion, incarnant l’image d’une femme rebelle, intense, délicate, fragile, irruptive et nostalgique, rêveuse, mélancolique, surprenante, extravagante, drôle et gourmande d’émotions, mais confrontée à une société uniquement faite pour les hommes. L’actrice s’enroule autour de cette triste histoire en lui donnant une ampleur démesurée. Elle est partout à la croisée des chemins ouverts sur toutes les étapes d’une vie enveloppant les sentiments les plus secrets, les plus ardents, ressuscitant avec un sens railleur de l’observation chacun des personnages qui peuplent ses longues années, de l’enfance à la vieillesse. Elle les interpelle, les évoque, les fait ricocher les uns contre les autres pour en mieux souligner la mesquinerie de leurs caractères.

Jeanne, Julien, Rosalie… la fresque s’agrandit et nous transmet avec une adresse implacable le style et le rythme de l’orfèvrerie littéraire de Maupassant.

Dans une magnifique performance de comédienne, Clémentine Célarié est effervescente, bouleversante, bousculant toutes les limites de son personnage pour nous faire entrer dans les profondeurs d’un roman tissées de heurts, de cassures, de contrastes et de retournement de situation.

L’écriture de Guy de Maupassant, disciple de Gustave Flaubert, nous ramène aux rêveries d’Emma Bovary et à l’enthousiasme grinçant et navré des grandes pages de L’éducation sentimentale. Comme son modèle, l’ermite de Croisset, il partage un goût râpeux pour l’effritement des destinées avec une précision réaliste où la hardiesse du style tonne contre la médiocrité de ses contemporains qu’il voue aux revers de fortune et aux coups de boutoir du destin.

La mise en scène épurée d’Arnaud Denis, accompagne le pouvoir des mots et des évocations ; Clémentine Célarié y est en tout point magnifique, de l’agrandissement des sentiments au plus infime détail d’une phrase chahutée d’un rire moqueur dont on découvre peu à peu sur quel terreau de malheur et d’abandon il a pris racine. Où commence le malheur ? Où s’arrête l’abandon ? Qui sort indemne de la poésie face au réel ? Personne peut-être, hormis les fous ! L’amour, la passion, les échecs, les illusions dont on ne revient pas, la fascination pour l’argent, tout cela constitue des morceaux de vie qui vont et viennent comme une sarabande que la comédienne fait voltiger dans sa grande robe aux couleurs d’automne. Que voulez-vous, devine-t-on à travers le pessimisme de Maupassant, c’est la loi inexorable du destin, la faute à la fatalité que d’être souvent le jouet des passions destructrices.

Clémentine Célarié ressuscite avec infiniment de simplicité et de légèreté ces lambeaux de vie, s’excusant presque d’un désir d’humanité jamais atteint mais qui bat dans son cœur de femme outragée.

Le temps, l’usure et l’intransigeance d’une société bouffie de la tartufferie de sa morale, fauchent les âmes sensibles dédiées aux émois et aux envols de la rêverie.

Par l’intensité de sa présence, Clémentine Célarié va nous chercher jusqu’au nerf le plus vif, nous faisant ressentir un frisson de volupté, et c’est sans doute cela qui lui donne tant de démesure.

Clémentine Célarié fait partie de ces comédiens qui osent se risquer dans les grands textes de la littérature française. Elle sait s’en emparer avec un talent au service d’une vérité sans afféterie, portant une voix dépouillée d’emphase mais affirmée et robuste.

À travers les conflits humains, l’attrait vers le gouffre baudelairien fait naître la tension d’un impressionnisme métaphysique de la nature où les ciels personnels se succèdent au gré des langueurs automnales qui font les soleils bas et caressants, tout empreints de sensualité et de bonheur fugaces, où tout s’éveille et s’émerveille, mais aussi se tend, s’assombrit et disparaît dans la rumeur de la mer dont le tourment des vagues ronge inlassablement les falaises normandes du haut desquelles le monde paraît plus vaste.

Dans l’azur où passe un nuage, comme un flocon de coton, Maupassant semble nous dire que seule la poésie permet de s’arracher aux turpitudes de nos vies.


Jean-Pierre Cramoisan