TNN - LA FIN DE L’HOMME ROUGE - De Svetlana Alexievitch – Mise en scène par Emmanuel Meirieu

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Vendredi, 17 Janvier 2020 16:27

Prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Alexievitch, écrivain et journaliste Biélorusse, poursuit le projet de constituer une archive souterraine de la Russie contemporaine. Régulièrement attaquée par le régime, elle vit en Allemagne.

 

Pendant 40 ans, elle a parcouru la Russie et enregistré des centaines de témoignages qui racontent « la petite histoire de la grande Histoire ». D’abord un livre, « La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement », est devenu, grâce à Emmanuel Meirieu, un spectacle faisant résonner les voix de témoins fracassés par l’époque soviétique, survivants de Goulags ou de bourreaux, voix émouvantes de ceux qui ont cru au communisme comme à une religion et qui sont aujourd’hui orphelins d’un idéal. Adepte d’un théâtre de passage de paroles de personnes qui se racontent, le metteur en scène revient sur un procédé déjà adopté dans De beaux lendemains et dans Le Traite : un comédien, un être en chair et en os, seul face aux spectateurs. Les livres de Svetlana Alexievitch sont donc tout à fait adéquats.

Spectacle

Dans un décor de salle de classe en débris, les comédiens viennent, un à un face au public, délivrer leurs confessions. Comment survivre à un idéal qui les a modelés si longtemps ? Ils se sont battus toute leur vie pour cet idéal, qui pour eux n’était pas une utopie. Le communisme a été une illusion totale pour un grand nombre de Russes endoctrinés par le Parti. C’était une véritable foi, une religion qui devait remplacer toutes les autres alors proscrites, même l’Eglise orthodoxe était interdite. Après 70 ans de marxisme-léninisme - où l’argent était le mal -, après des millions de morts, après l’implosion de l’URSS, que reste-t-il ?

Svetlana Alexievitch a rencontré des survivants, des témoins désemparés de la tragédie qu’a été l’Union Soviétique. Des centaines d’humiliés et de voix brisées, que l’auteure a traqué pour qu’ils livrent leurs souvenirs éprouvants sur la guerre, les goulags, la misère... Elle crée un testament accablant de ces Russes qui vécurent la chute du communisme. L’avenir devait être radieux, mais c’était une utopie. S’il n’y avait pas de pauvres sous Lénine et Staline, il y avait des déportations et des exécutions massives de gens qui ne savaient pas pourquoi on les assassinait.

Au comble de l’émotion avec sa voix fragile et les larmes au bord des yeux, Anouck Grinberg exprime le point de vue de sa famille d’intellectuels soviétiques pour lesquels, après la Révolution, le communisme paraissait normal. Il fallait vivre pour une grande cause, « La mort est toujours plus belle que la vie ». Ensuite c’est Evelyne Didi qui dit le témoignage d’une femme qui a grandi dans un camp d’enfants entouré de fils barbelés et gardé par des soldats, au milieu d’une steppe du Kazakhstan, dans un désert sans fin. Toutes les mères devaient travailler et les enfants étaient parqués entre eux, sans affection, selon le désir de Staline, le « petit père des peuples », mais aussi « notre voyou de Georgie ».

Se succèdent ensuite Jérôme Kircher, Stéphane Balmino, Xavier Gallais et Maud Wyler, et pour terminer André Wilms sur un écran où ont défilé des photos d’alors. Chacun exprime son douloureux témoignage de survivants de Goulags, ou de décontaminateur de Tchernobyl :

« C’est l’homme qu’on arrache de l’homme, jusqu’à la dernière goutte ». Il fallait alors aimer son pays sans restriction, avec sa notoriété grâce à Gagarine et autres... Pourtant, « Tu as vraiment cru au communisme ? Autant croire aux extra-terrestres ! » interroge l’un à son père disparu. Non seulement ils ont perdu leurs illusions, mais tous ont gardé une peur permanente et des souvenirs qui les poursuivent comme des cauchemars. Tous les acteurs sont étonnants dans leur émotion et leur transmission de textes éprouvants.

Avec « La fin de l’homme rouge », Svetlana Alexievitch et Emmanuel Meirieu ont voulu rendre hommage à des gens qu’on ne regarde pas en général et nous inciter à les considérer autrement. Durant toute la pièce, les spectateurs restent incroyablement silencieux, noués par une émotion à la limite du supportable. Ils sortent brisés et épuisés par cette lecture éprouvante et essentielle. Un spectacle nécessaire !

Caroline Boudet-Lefort