Regards croisés sur la Tondue de Chartres

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« Des jours et des nuits à Chartres » entretien avec Daniel Benoin, le 14 septembre 2010 au Théâtre National de Nice par Brigitte Chéry.
Photos Robert Capa et Béatrice Heyligers.

 


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Brigitte Chéry : Daniel Benoin, vous travaillez à la mise en scène de « Des Jours et des nuits à Chartres », de Henning Mankell, sur quoi l’orientez vous ?
Daniel Benoin : Elle est axée sur le regard du photographe d’origine hongroise, Robert Capa qui a pris la photo La tondue de Chartres, le 18 août 1944, à la fin de l’occupation allemande, cliché qui a fait le tour du monde et sur les questions que se pose ensuite Capa sur l’action et l’histoire qu’elle révèle ; la mise en scène est tournée sur le regard et les questions de Henning Mankell sur cette photo et cette reflexion, point de départ de la pièce. Il est plus éloigné de ces événements que Capa, qui lui était présent lors du débarquement et à la libération de Paris, car il est né en 1948, en Suède, dans un pays qui n’a pas été en conflit avec l’Allemagne. Pour lui cette photo est très exotique, il la voit avec un recul, une distance qui n’est pas celle que nous avons.

B.C : Et puis il y a un troisième regard, celui de Daniel Benoin ?

D.B : Regard qui n’est pas du tout le même que celui de Mankell. Je suis plus impliqué par la guerre de 39-45, bien que je n’étais pas né. J’ai fait une quinzaine de spectacles sur cette période et sur la shoah et une sorte de fin de parcours en 1990, avec l’écriture de Sigmaringen (France), avec une exception récente « Gurs » de Semprun, par amitié pour lui et en liaison avec la Convention Théâtrale Européenne. J’avais cessé alors de lire, de me documenter sur la guerre, de me poser des questions sur l’occupation, la résistance, la collaboration, la libération, l’épuration. Et puis tout cela est revenu à la découverte de la pièce de Mankell, car son regard à lui est très différent. Vues par lui, les choses apparaissent d’une autre manière, il sait que tous ces êtres sont très jeunes, les résistants se sont engagés à 17, 18 ans, ils ont 20 ans quand la Libération et l’épuration surviennent. L’épuration en France a été relativement peu importante. Je veux dire par là qu’il y a eu 10.000 fusillés, des exécutions sommaires de résistants et d’otages, dont 5.000 avant le débarquement, faites par la milice ou par les allemands et 5.000 après le 6 juin avant que les tribunaux ne se mettent en place, en octobre 44. Et ensuite il y eut 700 fusillés, suivant l’article 15 et 20.000 femmes tondues.

B.C : Les victimes expiatoires, pour éviter les effusions de sang dont parle Herbert Lottman ?
D.B : Oui, et beaucoup de gens pensent ainsi, y compris les chefs de la résistance. On analyse ainsi de manière un peu psychanalytique cette situation : le mâle français est défait en 40 pendant 4 ans, le mâle allemand est dominant et lorsque celui-ci est vaincu, les femmes qui étaient avec lui sont finalement désignées en premier pour redonner une certaine forme de force au mâle français, dominé pendant cette période. Cette analyse-là, terrible, est reprise très souvent dans l’idée que les femmes ont évité un massacre plus important. Elles ont sauvé la situation malgré elles. On estime que ce ne serait pas 5.000 mais peut-être 15.000 fusillés qui auraient suivi, tant le besoin de vengeance immédiate était énorme. En Allemagne pendant la guerre, les femmes allemandes qui avaient des relations sexuelles avec des prisonniers français, étaient tondues et promenées dans les villages, sans soulever d’intérêt parce que c’était un pays vainqueur. Cela n’avait pas de sens de tondre les femmes d'un pays vainqueur. Mais en France, on voit les gens rire, se moquer, insulter. La réaction première est d’enlever sa féminité à la femme, c'est-à-dire ses cheveux.

B.C : De la déshabiller ?
D.B : Elle est plus rarement déshabillée, avec des marques de croix gammées imprimées à la peinture ou pire au couteau. Il y a des photos terribles sur ces humiliations supplémentaires. Tout cela s’interrompt fin septembre en 1944, avec les premiers tribunaux de la résistance qui empêchent tout acte de ce type.

B.C : Comment mettre la lumière sur ces trois regards croisés dans votre choix de mise en scène ?
D.B : C’est compliqué. Mankell parle des tontes et des exécutions mais absolument pas de la shoah, je monte une pièce qui se passe fin août 44, et rien sur les Juifs, cela me dérangeait. Et en même temps il est vrai qu'au moment de la Libération, le plus important pour les gens c’est ce qui est en train de se passer dans leur ville ou leur village où il n’y a plus de juifs depuis longtemps. Je pense finalement être assez en accord avec l’histoire, en montrant qu’au moment de la libération de Chartres la première préoccupation n’est pas : que sont devenus les Juifs ? Ce triple regard est donc un peu compliqué, en même temps dès le début des répétitions j’ai été étonné par la force émotive de la pièce. Elle est extrêmement émouvante. Et cette photo, avec les six personnages, son microcosme, est très représentative du macrocosme de ce qu’est la France à ce moment-là. C’est une pièce sur l’ensemble de la société française et sur les conséquences de cette période sur la société française d’aujourd’hui. Je crois beaucoup à cette importance, même si on naît 70 ans après. Elle échappe un peu aujourd’hui, mais quand on fait quelques recherches, on voit, dans les structures mêmes de notre société, beaucoup de choses qui viennent de cette période. Actuellement, c’est l’évolution du numérique, qui change le rapport à l’Histoire.

B.C : Pourquoi êtes-vous particulièrement intéressé par cette période ?
D.B : C’est une question que je me suis beaucoup posée. Outre mon intérêt sur l’origine de la structure de notre société actuelle : le fait qu’il y ait eu 50 millions de morts et que l’extrémité de la brutalité et de la compassion soient nés à ce moment-là, cela suffit pour être fondamental pour moi. Dès le début de la pièce, on est au comble de l’émotion, parce que l’on est aussitôt dans une situation incroyable, elle est vraie. Cette photo est vraie. Actuellement il y a des sites sur « la tondue de Chartres », des gens qui cherchent à identifier les personnes, qui les numérotent, lancent des avis de recherches. On a accusé Simone d’avoir dénoncé des gens, puis on a retrouvé la personne. Il y a des enfants de mères tondues qui font des recherches de paternité, il y en aurait entre 100.000 et 200.000 et finalement 20.000 tondues, c’est peu. La vraie histoire de Simone existe, Hennig Mankell la connaît, mais la pièce ne raconte pas l’histoire réelle, il y a une part de fiction, de nombreux détails sont changés, mais les événements sont vrais.

Propos recueillis par Brigitte Chéry
Photos Robert Capa et Béatrice Heyligers.
« Des jours et des nuits à Chartres » de Henning Mankell,
au TNN Centre Dramatique National de Nice -Cote d’Azur
Promenade des Arts 06300 Nice
T : 04 93 13 90 90