ARCADIA IN CELLE ou L’Arte ambiantale à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence

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Giuliano Gori, œil avisé s’il en est, s’inscrit dans l’histoire de l’art contemporain comme l’un des instigateurs de l’arte ambiantale. Cet amoureux fou d’esthétique, pour qui vivre dans la proximité de l’homme qui crée1 est une nécessité, a su se constituer depuis les années 50’ une collection unique au monde, qui fait corps, au cœur de la Toscane, avec les espaces extérieurs et intérieurs de l’immense domaine qu’est la Villa Celle.

 

 

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Cet ensemble d’exception recèle plus de quatre-vingt œuvres, sculptures, peintures et installations in situ qui sont toutes « le fruit d’une triple rencontre : l’artiste, le lieu, le collectionneur »1, en l’occurrence le collectionneur italien Giuliano Gori pour qui « collectionner ne se réduit pas seulement à réunir une quantité d’œuvres, mais consiste surtout à capter un ensemble d’émotions »1. Cette collection, qui témoigne d’une grande proximité avec les artistes, est donnée à voir pour partie ce printemps à la Fondation Maeght : un événement aux multiples résonances poétiques qui concrétise des années d’amitié et illustre, avec bonheur la passion partagée par deux familles d’esthètes…

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Sur les collines de Saint Paul, dans ce lieu de sérénité où, comme à la Villa Celle, nature et art se subliment réciproquement, a donc pris place jusqu’au 10 juin, parmi les Calder, Mirò et autres Giacometti, une trentaine de pièces de la collection Gori, toutes notablement chargées de sens et représentatives du meilleur de la production artistique moderne et contemporaine. Et, par la grâce de la remarquable scénographie imaginée par Olivier Kaeppelin, commissaire de l’exposition aux côtés de Miranda MacPhail, les œuvres de la Fattoria di Celle et celles qui les reçoivent entrent en dialogue et développent, dans la luminosité de l’endroit, un discours d’une cohérence et d’une pertinence saisissantes, offrant de fait à tous les amateurs d’art un parcours éblouissant.

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Le mur d’enceinte de la Fondation franchi, l’effet est immédiat. Le visiteur, entrant dans le Jardin des Sculptures, est pénétré d’emblée par la force paisible qui s’en dégage et perçoit instantanément, physiquement, quasi viscéralement, avant même que n’intervienne le cheminement de ses pensées, les principes de l’arte ambiantale. Car la nature, les œuvres et l’architecture sont ici en parfaite harmonie. Parmi les grands pins et les cyprès séculaires qui tracent les lignes de force du paysage, l’Albero Mecanico (2010-2011) d’Alessandro Mendini - dernière commande de Giuliano Gori - déploie ses larges feuilles aux tonalités franches autour de son axe-tronc métallique avec une précision mathématique. Il s’entretient avec les grands Personnages (1970 et 1972) et la Caresse d’un Oiseau (1967) de Mirò et discourt avec eux de la couleur tandis qu’à l’entrée du bâtiment, un Cavaliere (1956-1957) de Marino Marini rend un hommage discret à Peggy Guggenheim et adresse un clin d’œil à son homologue de Venise2. Dans le pré, de placides Pecore (1993-1994) de Menashe Kadishman - qui fut berger avant que d’être artiste - gratifient d’une touche de poésie bucolique l’aire verdoyante sur laquelle le Pépin géant de Jean Arp leur ménage une place de choix, face à la Sculpture spatiale (1965) de Norbert Kricke qu’animent des vibrations portées par la lumière azurée.

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A l’intérieur, agencées tout aussi savamment pour que perdure le dialogue, des œuvres historiques de la collection Gori sont exposées dans la Salle de la Mairie, comme la gouache d’Umberto Boccioni intitulée Rittrato della madre (1908) qui porte des signes avant-coureurs de l’abstraction, l’œuvre futuriste Bar San Marco (1914) d’Ottone Rosai, des tableaux surréalistes (1920–1930) de Giorgio de Chirico, René Magritte et Alberto Savinio ou encore le remarquable stabile-mobile de Calder The Hairpins (1939), les 7 bambini (1998) sans visage de Magdalena Abakanowicz ou les Femmes de Venise (1951) de Giacometti qui investissent l’espace que traverse d’un pas ralenti par la méditation l’homme qui marche de Giacometti – encore - et que fragmente la Velocità (1913) de Giacomo Balla.

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Que dire aussi, en poursuivant dans les autres salles le parcours historique, des nombreuses maquettes d’installations in situ de la villa Celle qui donnent la mesure du projet de Giuliano Gori, et en particulier de celle de l’incroyable chef d’œuvre de Daniel Buren, cette Cabane éclatée aux quatre salles (2005) dont la façade revêtue de miroirs et les murs intérieurs aux couleurs vives questionnent et bousculent notre rapport à la réalité ? Comment ne pas user de superlatifs pour évoquer la magie des sculptures de lumière de Piero Fogliati ou la délicatesse extrême de celles de Fausto Melotti et décrire le subtil équilibre de la composition d’Anselm Kiefer, Cette obscure clarté qui tombe des étoiles (2009), œuvre assortie de deux techniques mixtes qui s’apparentent à des palimpsestes ? Comment ici ne pas qualifier d’admirable la Ceremonia del tè (2012) de Dani Karavan ni s’extasier devant les devant les créations de Michelangelo Pistoletto ou Richard Serra, Emilio Vedova, Sol Lewitt, Richard Long, Marta Pan, Lucio Fontana, Bukichi Inoue, Joseph Kosuth, Beverly Pepper, Henri Moore, Dennis Hoppenheim, Nam June Paik, James Rosenquist, Andy Wahrol … La liste n’est pas close qui dit l’acuité du regard de Guiliano Gori.

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Mais c’est dans la cour Giacometti qu’Olivier Kaeppelin, démiurge éclairé et généreux, propose à nos sensibilités un crescendo d’émotions qui peut, dans le silence et le recueillement, les porter à l’acmé. Là, par l’action d’une mise en scène magistrale, corps est donné, dans un improbable colloque, à une sidérante célébration de la Femme. Quatre sculptures y exacerbent et y magnifient leurs différences : une plantureuse Vénus de Robert Morris y introduit la figure paléolithique de la Vénus de Willendorf et convoque ainsi la fécondité cependant que la Pomona (1940) de Marino Marini affirme selon les canons de la statuaire antique la beauté et la grâce, autant de signifiants féminins dont a été amputée par l’ignominie la Femme debout II de Giacometti, laquelle témoigne de l’insoutenable devant l’Ambone (2001) muet de Robert Morris. Tandis qu’au-dessus d’eux,  signant le dernier acte, l’œuvre éthérée de Luigi Mainolfi, Per quelli che volano (2011) – un simple banc bouleversant de sobriété et de puissance poétique - prend de la hauteur et s’immobilise au bord de l’infini pour accueillir l’être impalpable auquel ce ready made est dédié. Et là, lestés du quotidien dans une limpidité intemporelle, nous ne sommes pas loin d’apercevoir cette présence captée qui attend, dans l’éclatement du soleil, l’appel de Dreams et Desir, les gongs de Jaume Plensa, pour prendre son envol. Présence qui n’est – peut-être - rien moins que le souvenir ailé de Pina, l’épouse regrettée de Giuliano Gori…

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Catherine Mathis

 

1 – Olivier Kaeppelin et Miranda MacPhail, texte du catalogue de l’exposition


2 – Une autre sculpture de Marino Marini, L’angelo della città (1948), est exposée de la même manière, à l’entrée de la Ca’Venier dei Leoni qui abrite la Collection Peggy Guggenheim à Venise.


ARCADIA IN CELLE

L’art pour la nature, la nature pour l’art

Du 31 Mars au 10 Juin 2012

Fondation Maeght

Saint Paul de Vence

04 93 32 81 63

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