VOYAGEURS IMMOBILES

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Les voyageurs immobiles du titre sont-ils les spectateurs calés dans leurs fauteuils ? Car, sur scène, les sept comédiens - plus une marionnette aussi grande qu’eux - font beaucoup de chemin, même si ce n’est qu’illusion. Des danseurs se déplacent de mer au désert, sans oublier d’hallucinantes mégapoles.

 

Rêveur ultrasensible qui bouscule les objets et les anime de ses propres fantasmes, Philippe Genty trouve le ton juste entre émotion et cocasserie, l’une et l’autre retenues, pour mettre en scène, avec Mary Underwood, la terrible histoire de l’être humain au quotidien. Quand il ne s’agit que de vivre ou, pire, de survivre. Voyageurs immobiles est un intrigant spectacle, réussi et troublant, sur les petites et grandes cruautés de la vie. Au carrefour de la marionnette, du théâtre d’objets et de la danse, cet artiste, véritablement singulier, poursuit sa démarche d’exploration d’un langage visuel où la scène est le lieu de l’inconscient. Il multiplie les images stimulantes, mais souvent inconfortables : papier s’animant de vie en se crispant, homme recollant son identité, moignon synthétique se révoltant, têtes monstrueuses ricanant dans leurs emballages, homme de papier s’enfonçant un couteau dans le crâne, bébés fabriqués à la chaîne comme des produits standardisés... Une immense vague de tissu bleu, une mer déchaînée de plastique blanc puis rouge, les tableaux se succèdent pour raconter cet énigmatique voyage. Philippe Genty s’est fait l’inventeur d’une grammaire nouvelle et se révèle un grand performeur de merveilleux chaos fait de papier, de plastique, de kraft et de carton, bref des matériaux banalement utilisés pour emballer. Au milieu de ce fatras, des voyageurs traversent le temps et l’espace dans un univers qui appartient à l’imaginaire de paysages mentaux ou terrestres qui dénoncent la cruauté du monde actuel. Avec des zigzags incongrus, ce voyage file droit vers ses ardentes et insidieuses interrogations. Les étranges arpenteurs avancent vers leurs désillusions sur un monde dominé par l’uniformité et la consommation.

En perpétuelle métamorphose, les acteurs-manipulateurs de Voyageurs immobiles savent tout faire avec un incroyable talent de bricolage, de l’artisanat de plateau au jeu d’illusions, se régalant de l’improbable et cultivant la dérision. Une confusion s’installe entre marionnettes et humains, comme si tous étaient mécanisés, manufacturés, calibrés, homogénéisés... Pour échapper à son statut de marionnette, celle-ci s’agite à l’unisson des acteurs, manipulateurs, danseurs.

Une gestuelle chorégraphiée, des imbroglios cocasses et burlesques et des métamorphoses étonnantes créent la magie de cet étrange voyage. Avec trois fois rien, des comédiens très dynamiques et un décor de bouts de ficelle et de cartons d’emballage, ce spectacle plein de poésie, de fantaisie et de vie, a enchanté le public du Palais Croisette à Cannes.


Caroline Boudet-Lefort