VESTIGES DE L’AMOUR

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Pour sa 8ème biennale de la photographie, Only you, only me, Images de l’amour, amour de l’image, la ville de Liège se place sous le thème de la question amoureuse.

Cette manifestation aborde un thème différent à chacune de ses éditions. Après Territoires et Uncontroled en 2010, l’amour est ette année à l’honneur ! Un thème a priori moins centré sur les questions de société, cheval de bataille de cette biennale depuis sa création.

 

Exposition

Marina Abramovic et son compagnon, Abramovic tient l’arc que bande son compagnon, flèche pointée vers elle, la métaphore est frappante, forte dans sa simplicité. Cupidon, le couple, ses relations ambivalentes. Un condensé des rapports amoureux.

Comment et en quoi ce sentiment si personnel, si intime intervient-il dans les questionnements sur la société ?

Le titre de la Biennale offre des éléments, des pistes de réflexions. Only you, Only me pose la question de l’isolement qui suppose un état provoquant un écart entre deux êtres qui s’aiment et la société qui les incluent : l’amour est-il exclusif ? Provoque-t-il de l’exclusion ? Ou bien est-il régit par des règles qui dépassent cette illusion d’être seuls au monde ? Viennent aussi s’instituer, sous-jacentes, les déclinaisons amoureuses. Le sous-titre, lui, renvoie à une double confrontation. Images de l’amour : comment témoigner, rendre compte, à travers le procédé photographique de ce sentiment. En quoi la photographie répond-elle à ces questionnements ?

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Les réponses, parlons plutôt de tentatives de réponses, sont complexes. Amour de l’image renvoie d'abord à la place de l’image et de la photographie. Mais vient s’y glisser l’image de Narcisse, de la structure narcissique de l’amour. Mais répond aussi, avec une belle ironie, au fameux proverbe « L’amour est aveugle ».

A travers ce médium spécifique qu'est la photographie, le BIP 2012 prend le risque de questionner ce qui relève du sentiment, de l’insondable.

En quoi ce médium représente-t-il un risque ? Comment dépasser les clichés ? Les images d’amoureux s’embrassant, les regards aimants ? Évoquer la tendresse par des caresses, par l’image de l’acte sexuel ?

A priori, la photographie ne possède pas la force narrative, la souplesse des mots de la littérature permettant plus aisément de moduler, de déployer des stratégies d’écritures, qui rendent compte au plus près des déclinaisons de toute la gamme des sentiments amoureux : rencontre, jalousie, indifférence, perte...

D’ailleurs, le BIP rend compte de cette complexité en traitant la question à travers différents possibles, ou sous-thématiques, que symbolisent sept lieux différents, sans compter le festival Off qui vient se greffer aux manifestations officielles. Ces lieux donnent carte blanche à différents commissaires pour présenter différentes palettes de l’amour.

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Le BIP dresse aussi le constat de la difficulté d’embrasser la totalité et prend le parti de ne pas être discursif, laisser vagabonder nos yeux. Fragments d’un discours amoureux serait, pour reprendre le titre du livre de Roland Barthes, le cheminement le plus aisé à suivre au travers les méandres des nombreuses propositions, aller quérir sa propre image…

Que peut la photographie ?

La photographie s’engagerait-elle dans une aporie ? Pourtant, elle n’a de cesse de nous offrir pléthores d’images de l’amour : amour entre deux êtres, amour filial, amour mystique... Se pose aussi la question de la perte dans toutes les assertions du terme. Mais combien peut-il être révélateur de notre monde, de notre quotidien ? Le mot Amour embrasse un vaste champ de possibles : amour fou, amour simple du quotidien, amour impossible, ruptures, solitudes mais aussi bonheur, plénitude... Amour, amitiés, liens filiaux, amour des animaux... Le sujet semble bien loin d’être épuisé ! Le riche panorama que nous offre la biennale de Liège en est la preuve et il est loin d’être exhaustif et rend hommage à la photographe néerlandaise Van der Elksen.

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Comment, pourquoi cette incessante production ? Du côté du regardeur, l’imaginaire supplée à cette absence de narration que procure la littérature. Lui est alors grande ouverte, la possibilité de recréer pour son propre compte, une histoire, à travers un visage, un portrait, une attitude. Elle ne peut être que parcellaire face à l’insondable de l’amour. Elle ne peut, a priori, n’attester que des strates visibles : traquer des pistes, des avants, des après, des regards, d’en effleurer le tangible. Et ne joue bien souvent que sur le symbolique ou l’allégorie.

L’amour pose le problème de la dépossession de soi. L’amour est oblatif, il génère le don. Cette dépossession, chacun d’entre nous l’a ressentit. Soit dans le comblement, soit dans le manque d’amour, soit dans cette perte d’amour. Cette dépossession, Daniel Vander Gucht, dans Pirater les images du désir va jusqu’à considérer l’amour comme « une des forme absolue et absolutistes, totalisantes et totalitaires », il va même plus loin « L’état amoureux, c’est-à-dire en l’occurrence le besoin de d’amour, anesthésiant tout sens critique comme il abolit tout sens du temps, à la fois contracté par l’urgence et dilaté à l’infini ». Se pose ici la problématique de la photographie face au saisissement de cet état amoureux. Que peut la littérature devant l’image de la chair, des corps qui s’étreignent, de la sexualité, parfois effleurée, parfois mise à nue dans toute sa crudité ?

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Quelles stratégies emploient alors les photographes ? Elles prennent différents chemins, différentes procédures comme celui de la photographie documentaire, prises sur le vif, privilégiant l’intimité, le subjectif, bien évidemment Nan Goldin avec Ballad of sexual dependency, Arnis Balcus, Sabine Koe ou la toute jeune Lara Gasparotto, ou celui d’une photographie plasticienne, dérivant du conceptuel, images construites, mises en scènes et réalisées avec des procédures précises comme celles, dépouillées, posées dans un décor déterminé d’Anne-Catherine Chevalier, de Roland Fischer, Elina Brotherus, ou encore Sarah Mei Herman, ou cinématographique comme Erwin Olaf.

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Pallier, déjouer ou jouer cette carence où la littérature semble avoir imposé son diktat, est-il vraiment un objectif à atteindre ? Jouer, déjouer, feindre en reprenant le procédé du roman-photo, construire des amorces de narration comme Sybille Fendt avec le quotidien d’un couple âgé, de même que l’introduit Miyoko Ihara avec cette vieille femme et son animal compagnon. Pallier par la série, la répétition comme Sarah Mei Herman, avec ses couples d’enfants ou Roland Fischer avec ses portraits de la série Nuns and monks ou encore Anne-Catherine Chevalier avec Mothers and daughters. Jeux d’archives, avec Willy Del Zoppo qui replace de vieilles photographies dans un lieu et en reprend un cliché. La même pratique de récupération d’archives s’exerce avec Andrea Stultiens. Il montre, dans une subtile installation, un couple, photographié pendant ses vacances en montagnes, années après années.

De l’enfance au passionnel

Rappelons-nous de nos amours d’enfance, les serments faits au pied d’un arbre, dans le recoin d’une cour de récréation... Sur le chemin de l’école, syllabes timides, voyelles murmurées... Thomas Chable Luna et Salomé. Contes de fées, Cendrillon, La belle au Bois dormant, le Prince Charmant viennent peupler nos songes.

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Les contes s’évanouissent peu à peu. On y croit encore, peut-on y croire encore ? Le cinéma perpétue le mythe... Héros et héroïnes auxquels nous nous identifions.

Mais sait-on déjà ce qu’est l’amour ? Petits partages, un bombec, un gâteau, une madeleine...

Les petits couples de Sarah Mei Herman occupent cette place.

L’adolescence, les sens s’éveillent, premiers flirts, de ceux que l’on imagine définitifs, premiers rapports, premiers baisers échangés, premiers regards, premiers corps enlacés, premières déceptions...

Les amours naissent mais se délitent. Lara Gasparotto, du haut de ses vingt-deux ans, témoigne de cette vigueur, de cette insouciance, avec talent, n’omet pas d’en montrer les ravages, mêlant à ses images d’une jeunesse désinvolte, des portraits plus sombres annonciateurs de futurs moins roses...

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Osmoses des corps, des étreintes, des pensées... Encore un pied dans l’enfance... Attention : fragile ! Passion, éternité, passage ?

Quand on aim' c'est jusqu'à la mort
On meurt souvent et puis l'on sort
On va griller un' cigarette
L'amour ça s'prend et puis ça s'jette

« Avoir vingt ans » Léo Ferré

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Les petits bonheurs du quotidien avec Capitaine Lonchamps ou Chris Verene se transforment en habitudes, en lassitudes avec Jean-Claude Delalande.

Le temps des ruptures, des jalousies, du déclin, les corps se détachent l’un de l’autre au moment du sommeil. La fusion perd de sa magie… Tromperies, duperies, faux-semblants…

Moments où l’on résiste, où l’on y croit encore, moments où l’on endure, empreintes marquées dans la chair... Chez Nan Goldin ou Elina Brotherus.

Incompréhensions… Distorsions... L’harmonieuse idylle se désaccorde… Une confiance rompue, rongée, mais indicible, invisible, inexprimable… Une fatigue.

Pourtant l’on croit toujours, l’être que l’on aime, que l’on a aimé ne peut être ainsi... Passions jusqu’au-boutistes, prêt à tout subir, emportements, tempêtes intérieures, chaos extérieur... Cicatrices... Seuls... Il est temps de consumer la rupture... Solitudes, les pleurs enfouis au fond du lit, où la présence/ absence se fait sentir, où l’on cherche encore le corps de l’autre... Traitées avec une terrible et attirante froideur dans les grands formats d’Erwin Olaf.

« Effondrement énergétique, une sorte d’épuisement général qui affecte autant le physique que l’intellectuel et le moral. Tout effort parait alors hors de portée... »

Clément Rosset Route de nuit

Alors, il faut sortir de ce cercle vicieux, un amour chasse l’autre, parait-il ; Retrouver son corps ; l’estime de soi ; reprendre le chemin de l’amour ; mais il a laissé des traces ; indélébiles ; années après années ; depuis l’enfance ; depuis ces premiers échanges...

Daniele Buetti célèbre une liberté retrouvée ! Fardons-nous alors, d’abord sans illusions, juste pour le fun, exorcisons le sort jeté et lançons nous dans l’aventure. Avec un sentiment mêlé de méfiance mais surtout de plaisir, faisons-nous plaisir, l’amour restera jeté aux orties pour quelques temps, fera son chemin parmi les mauvaises herbes, pensons d’abord à nous, à notre propre plaisir, trop longtemps délaissé pour l’Autre...

Et puis un amour chasse l’autre !

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Enfin la vieillesse heureuse ou malheureuse, solitaire ou sous l’œil du compagnon bienveillant, où l’amour se rime avec tendresse chez Sybille Fendt. La solitude, les prémices de la corruption de la chair chez Chrystel Mukeba.

Et l’autre versant de l’amour, l’amour mystique, la Thérèse du Bernin, les poètes soufis, le Cantique des Cantiques, un amour oblatif, un amour abstrait ; un amour qui se fait chair dans le Christianisme ; l’amour e(s)t le don de soi ; Sam Taylor Wood et Roland Fischer. Comme cet amour de l’image qu’ont portés en eux, le cachant aux des autres parfois, des artistes dits naïfs comme Morton Bartlett, Lee Goodie ou Miroslav Tichy...

Quelques soient les modalités, les procédures, chacun des photographes présents traitent de ces thématiques, de ces passages, de ces escales entre bonheur et tristesse, entre plaisir et souffrance.

A travers chacun d’entre eux circule la question de la place accordée aux sentiments individuels, donc à la place de l’individu dans cette société. L’amour isole-t-il ? Protège-t-il d’un univers qui laisse l’espace privé de plus en plus sous contrôle ? Sous quel régime fonctionne-t-il à notre époque ? Celui-ci s’est évidemment transformé.

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La question amoureuse est une problématique sur notre société. Quelles sont les parts laissées à l’amour, à la liberté de l’amour, plus précisément pour reprendre la thèse de Michel Foucauld à propos de la sexualité dans La volonté de savoir, tout doit être quantifiable, mesurable, contrôlable et planifié. En est-il ainsi de l’amour ? Résistance ou soumission ?

L’amour ne dure qu’une vie, une nuit, qu’une heure, qu’un instant, le temps d’un regard...


Valery Poulet


8th international
biennial of photography
and visual arts | liege 2012

ONLY ME, ONLY YOU

Images de l'amour, amour de l'image | IMAGES OF LOVE, LOVE OF THE IMAGE

LIEGE / 10.03>06.05.2012