CASTRO PRIETO : ETIOPIA, AU DELA DES LEGENDES…

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L’Ethiopie perpétue un mythe depuis près d’un millénaire. Bien avant Rimbaud ou le Rastafarisme, ce pays mobilise depuis longtemps l’imaginaire européen, à l’exemple du royaume imaginaire africain du prêtre Jean, légende du moyen-âge, située dans cette partie de l’Afrique.

L’Abyssinie, ancien nom donné à l’Ethiopie, christianisée depuis le 4e siècle, fut très tôt reconnue par les Européens dans son histoire et en tant qu’État, a contrario des autres royaumes et empires africains : le seul pays qui ne fut pas (ou presque) colonisé en Afrique ! Il suffit de penser à Ménélik, victorieux des velléités colonialistes italiennes. Mais Rimbaud, poète maudit, trafiquant d’armes, d’esclaves, parchève notre vision, cristallisant tout les fantasmes occidentaux.
Le photographe et tireur Castro Prieto en a fait l’une de ses contrées de prédilection et ne cesse d’approfondir sa rencontre avec ce pays. Sa vision et sa grande connaissance du pays lui permettent justement de s’extraire de cette vision. De l’Ethiopie d’Epinal, que verrons-nous dans cette exposition ? Rien de spectaculaire, Castro Prieto ne montre pas l’image carte postale à laquelle le regardeur pourrait s’attendre. Pas de belles images donc d’églises millénaires et de leurs architectures spécifiques, de prêtres officiants un christianisme quasi millénaire, sauf sur une photo noir et blanc de Lalibela, l’un des lieux de culte les plus sacrés, considéré comme un berceau du christianisme en Ethiopie.
Cette photo prise en plongée montre une partie de l’église où apparaissent des silhouettes vêtues de blanc qui viennent contraster avec la grisaille des murs. C’est pourtant une photo-clef de l’exposition placée au centre d’un triptyque, un dispositif qu’il reprend plusieurs fois dans l’accrochage de son exposition. A la gauche, donc, de cette photographie, le portrait d’un homme, à sa droite le portrait d’un autre homme, flou, les yeux exorbités, nous fixant du regard, une statuette pointée vers nous comme pour nous jeter un sort. La prise de vue en plongée est significative à plusieurs points de vue. D’abord, ce choix de cadrage annonce, par antithèse, la couleur de la démarche de Castro Prieto. Celui-ci se refuse à montrer l’Ethiopie à la façon d’un reportage ; la plongée indique aussi qu’il entend s’éloigner des clichés sur l’Ethiopie, terre chrétienne millénaire, et choisira souvent la frontalité, les deux autres photos viennent en attester. Certes, ce choix n’empêche pas de créer une autre forme de cliché. Mais ici, dans ce tryptique, avec l’homme à la croix pointé vers nous, il relève le défi du face à face avec le regardeur.

 

exposition

Ce refus du reportage se confirme par l’utilisation quasi-systématique de la chambre photographique, matériel lourd et demandant du temps d’installation, à la différence du 24 x 36, appareil léger et privilégié du reportage. L’usage de la chambre grâce à son soufflet permet aussi à Castro Prieto d’utiliser des effets de mise au point, donnant des perspectives, des profondeurs particulières, souvent très élaborées. Enfin, elle implique une relation au sujet particulière, un travail d’approche, de contact, de confiance et de consentement entre le photographe et son modèle, d’autant que ce dispositif lourd implique un fort travail de mise en scène. Castro Prieto nous montre d’ailleurs l’envers du décor et l’implication forte de ce dispositif par une photographie prise par le reflet d’un miroir où apparaissent le photographe, l’appareil, et certainement ses assistants. Dans cette photographie, Castro Prieto, par le biais du miroir, d’une part, démystifie son travail et nous renvoie à notre propre situation de regardeur, crée une mise en abyme.
Que montre-t-il alors de l’Ethiopie ? Une pluralité qui bat en brèche ce fameux a priori d’un pays uniforme sur les plans religieux et ethnique, un pays où l’animisme côtoie l’islam, le christianisme et le judaïsme, où les ethnies sont multiples, différentes dans leur mode de vie, dans leurs coutumes. Mais aussi, comme beaucoup de pays africains, un pays à la croisée de la mondialisation et de coutumes anciennes encore très ancrées, où l’urbanisme contraste avec la campagne.

 

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Revenons sur la photographie de cette femme au masque blanc, tenant une ombrelle. Que veut nous montrer le photographe ? Un jeu formel entre le rouge de l’ombrelle, le blanc du visage, le bleu du ciel ? Explication formaliste qui n’adhére qu’en partie au sujet. La thématique principale reste cette lente érosion d’un monde , une explication peut-être simpliste dans la démarche du photographe mais parlante…   Comment analyser cette photographie, faisant également partie d’un triptyque ; une femme, vraisemblablement, une prostituée, allongée sur un lit, les seins nus, tenant dans sa main posée sur son ventre nu, trois petites poupées, fabriquées de bout de bois et de chiffons ou jouets d’enfants, fétiches ? Témoins d’une innocence perdue ?  Castro Prieto ne nous livre pas plus d’indications, laisse la part belle à notre interprétation. Sur le mur d’en face, une femme seule, devant un fond bleu, assise sur une chaise de jardin blanc fait pendant à la première. Deux autres chaises placées à côté d’elle sont vides… Femme victimes d’une urbanité, d’un monde trop rapide pour elles ? Une dernière photo s’oppose aux deux autres, celle de trois femmes assises par terre, à l’intérieur d’une case en pisé aux murs sombres et dont les moindres craquelures apparaissent avec netteté, voire sont surlignées à escient par le photographe. Ces femmes paraissent surgir d’un autre monde. Les trois petites poupées de la femme aux seins nus seraient-elles un lointain rappel d’un monde perdu ? Les fissures, les craquelures des murs de la case, le symbole d’un monde voué à la disparition ? Cette série de trois photos nous questionnent sur le regard que porte Castro Prieto sur ce monde : est-il nostalgique d’un monde ancestral à l’inéluctable disparition, cette interprétation reste bien évidemment une hypothèse, Castro Prieto nous laisse là aussi dans l’interrogation.

 

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Les points de vue frontaux mettent principalement en évidence des portraits de groupes ethniques, bien souvent absents de notre imaginaire construit par ce mythe d’une Ethiopie chrétienne. Les photographies d’un monde aux coutumes ancestrales évitent le regard spectaculaire, les clichés d’expositions universelles ou encore une illustration du mythe du bon sauvage chère à Rousseau. Elles se confrontent aux prises de vues urbaines, où la vitesse, le flou, à l’exemple de cet homme, au premier plan qui traverse une rue, le visage aux traits indistincts par un effet de vitesse d’obsturation, cette femme aux deux chaises vides…  Une autre réalité de l’Ethiopie nous est montrée. Sans sombrer dans la figure nostalgique, elle cerne plutôt une réalité plus complexe.
Castro Prieto est à l’opposé d’un Salgado qui, sous couvert de dénonciation, esthétise à outrance la misère humaine. Ici l’humain est respecté dans toute sa condition, dans toute sa force comme sur cette photo où un homme, le visage maquillé de blanc, dresse fièrement la tête, accompagné dans son geste par un bras qui surgit du hors-champ. Ou encore ce jeune adolescent nu, marqué de taches blanches, les bras en croix, allongé, qui se minéralise littéralement, devient osmose avec le sol qu’il habite, à ses côtés, deux portraits d’adultes eux aussi le visage, le torse couvert de striures blanches, ils se détachent nettement d’un fond unis, et inspirent une fulgurante vision contemporaine. Maquillages ethniques ou coiffures sont les expressions d’identités propres et nous renvoient à nos propres codes urbains vestimentaires, piercings, looks dans lesquels le marquage d’une identité, d’une appartenance se pratique aussi, à l’exemple des punks, rappers, gothiques… Groupes minoritaires eux aussi mais intégrés au sein de notre propre société….

 

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Castro Prieto nous montre un pays pluriel qui, au-delà, des famines, des guerres, d’un régime totalitaire, celui de Mengistu, dans toutes ses composantes, ses contradictions et mais qui reste ce peuple fier, jamais colonisé (ou presque). Castro Prieto nous invite donc à réfléchir sur les mutations d’un pays, où les marques physiques ne sont pas encore tombées dans le folklore touristique comme dans un pays voisin, le Kenya, où de faux Massaï, loins de leurs territoires, viennent poser sur les plages de Mombasa pour satisfaire la soif d’exotisme du touriste en goguette. Il pose un regard en miroir sur notre propre société.
La photographie prise chez un coiffeur avec toute la finesse de son jeu de miroir où l’on ne voit que le dos du client, où l’on devine un miroir hors-champ face à lui, la présence d’une télévision allumée ramène l’Ethiopie à cet universel mondialisé où nul pays, nulle contrée n’est épargnée. Cette photographie s'oppose, dans l’espace d’exposition au monde déjà révolu d’un pays ancestral. Une cohabitation difficile !

 

 

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Castro Prieto nous parle simplement d’un pays pluriel, qui au-delà, des famines, des guerres, du régime totalitaire de Mengistu, joue de ses composantes et reste symboliquement le peuple d'Afrique qui n’a jamais été colonisé.
Un pays à la croisée des chemins.

 

Valery Poulet

 

Galerie VU'
Hôtel Paul Delaroche,
58 rue Saint-Lazare
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Tél:01.53.01.85.81
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/Etiopía/
Du 03/02/12 au 31/03/12