WAR SWEET WAR, LA GUERRE EST EN NOUS

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Une maison, une famille des plus normales, l’anniversaire de l’enfant de la famille… Une soirée qui s’annonce sous les meilleurs hospices. Mais, tapi dans l’ombre du profond de notre être, le War sweet War élimine le Home sweet Home, idéal de cette famille modèle. Pourquoi ? Parce que la guerre est ici, présente en chacun de nous, perceptible mais nous ne la voyons pas ! Elle ne nous cerne plus, elle ne rode plus à pas de loup, elle nous possède, insidieuse, larvée... Et puis un jour, elle éclate ! Alors le tragique sourd du quotidien de ce terrible huis-clos et laisse le spectateur anéanti.

 

« Demain la guerre se construira une nouvelle demeure au milieu de nos meubles. Elle habitera chez nous sans trop de bruit, ni trop de sang »

Jean Lambert-Wild

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Jean Lambert-Wild, le plus jeune directeur de Centre Dramatique National, celui de Caen en l’occurrence, se fait vite reconnaître comme metteur en scène par ses partis-pris radicaux ; une appropriation spécifique de l’espace scénique où se mêlent, à parts égales, tant dans le fond que dans la forme textes, musiques, chorégraphies. Les ressources des nouvelles technologies sont bien souvent mobilisées. Dans cette conception de spectacle total, Jean Lambert-Wild aime le travail collectif et ses spectacles ne sont jamais signés de sa seule main, mais collectivement. La pièce est ainsi signée à part égale. Il se considère juste comme celui qui tient la barre, maintient le cap. Il compare l’espace scénique à un navire qui vogue à la recherche de nouveaux océans. L’argument de ce spectacle est tiré d’un fait-divers réel dont Jean Lambert-Wild s’empare comme prétexte pour nous tendre un miroir, un terrible miroir piégé. Ici, la tragédie n’a plus besoin de dieux, elle joue sans eux. Nous sommes seuls face à nous-même et nos tréfonds ne sont pas beaux à voir.

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War sweet War, le monde est en guerre, nous en portons les stigmates. Pour sortir de ce cycle infernal, quel texte dire ? Quelles paroles énoncer face à cet état de guerre permanent ? Comment l’exorciser ? L’extraire, l’éradiquer ? Jean Lambert-Wild choisit le silence des mots : pas de dialogues, de textes, de voix Off. Seuls interviennent des comédiens-danseurs, le décor et la musique. Un comble, pour cet homme de l’écrit qu’est aussi Jean Lambert-Wild ! Il nous laisse naviguer à l’aveugle, dans un entre-deux, entre théâtre et chorégraphie. Peut-on parler de performance et de performeurs concernant les acteurs ? Nous n’en sommes pas loin !

Omniprésence du double

Le double marque de sa présence obsédante le parcours dramatique de Jean Lambert-Wild et War sweet War ne déroge pas à la règle.

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Commençons par la scénographie signée Stéphane Blanquet. Le décor, un appartement ou une maison dédoublée sur un étage à l’identique ; mêmes pièces, même configuration, séparé par une bande noire. Les différentes pièces cloisonnées par des panneaux s’offrent aux yeux du spectateur comme une œuvre de Gordon Matta-Clark. Une maison que chacun d’entre nous pourrait habiter...

Ce décor est maintenu à escient à une certaine distance du public, nous verrons plus loin que cette mise à distance, possède une réelle importance dans la perception du spectateur. Hormis cette habitation, rien d’autre sur le plateau. Bien vite, l’on s’aperçoit qu’ils sont marqués de différences. Les pièces sont les mêmes mais autant l’étage supérieur est vivement éclairé, les murs immaculés, autant la base est plongée dans la pénombre, des objets, des appareils ménagers manquent. Les murs, les meubles sont maculés d’une matière noirâtre et poisseuse qui dégouline du plafond, c’est-à-dire de l’étage supérieur. Le dédoublement indique, ici, une idée de temporalité, un avant et un après.

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Deux personnes vivent dans cette habitation : un homme et une femme. Eux aussi sont dédoublés. Ce qui porte le nombre de personnages à quatre. De ce fait, Jean Lambert-Wild nous pose ici une drôle d’équation, un plus un n’est pas égal à deux. Cette équation semble souligner une aporie, une impossibilité d’échapper à la tragédie.

Un homme et une femme, quatre personnages ! Une magie de l’ubiquité ? les performeurs sur scène sont jumeaux dans la vie réelle : deux jumeaux, deux jumelles.

Il faut, d’ailleurs, saluer ici le superbe travail effectué par Jean Lambert-Wild et le chorégraphe Juha Marsalo avec ces quatre performeurs. Les deux couples, hommes et femmes ne se voient pas, n’ont pas de points de repères, jouent à l’aveugle et pourtant leurs jeux et leurs chorégraphies sont calées à la perfection. Nous sommes plongés dans le dédoublement, avec une extrême finesse : qui joue qui ? Qui joue où ? Nous voilà entrainés dans une douloureuse et accablante perturbation, d’autant que de nombreuses scènes se jouent simultanément. Voilà pourquoi le décor est placé à une certaine distance du public ; une juste la distance pour semer la confusion.

Comment savoir qui est qui ? Dans ce jeu de l’indistinction, nous voici piégés !

La perspective est faussée malgré la frontalité du dispositif scénique. En effet, que suivre, qui suivre ? La partie haute, la partie basse ? Il n’y a plus de point focal auquel se référer. Et la musique, oppressante et incessante de Jean-Luc Therminarias, autre complice du metteur en scène, nous entraine dans ce maelström, nous laisse sans répit et contribue au malaise général.

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Le parti-pris de cette mise en scène est loin d’être strictement formel. De fait, ce dédoublement paradoxalement se joue à trois. Les deux personnages, leurs doubles spectraux ‒des zombies selon les termes même du metteur en scène‒ et le spectateur. Encore une équation paradoxale que nous pose Jean Lambert-Wild : un plus un égale trois. Le spectateur, mis à distance, ne sait plus le comment ni le pourquoi et éprouve dans son corps même les éclaboussures de cette gangue noirâtre, de ce sang, de cette violence inexpliquée, nous plonge dans nos propres dédoublements ; comme les mains de Robert Mitchum dans le film La Nuit du Chasseur où sont tatoués hate sur l’une, love sur l’autre.

Le fait accompli, le geste accompli

L’implacable machinerie dans laquelle nous emporte Jean Lambert-Wild tient sa force du fait accompli en jouant du hors-champ où l’horreur a pris naissance. Cette maison transformée en un labyrinthique split-screen, dans ce huis-clos où s’engluent les personnages, pas d’explication préalable ; rien auquel nous puissions attacher prise. Pas de psychologie donc ! Nous restons exsangues et impuissant, devant ces séquences où les personnages tentent de laver leur crime, de le faire disparaitre. Tout geste, toute tentative mène dans le sens de l’enfermement. Les murs, les meubles des pièces sur lesquelles ils se frottent, se heurtent, rend impossible toute échappatoire. Le travail de Juha Marsalo se trouve là ! Faire parler les corps, partir des gestes, mais ne surtout pas chorégraphier…

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L’immaculé du second niveau se transforme à mesure du temps, une terrifiante abstraction à la Trouble Every Day provoquée par les corps qui s’expriment dans les deux assertions du terme noires : Plus le couple tente désespérément d’effacer les traces indélébiles, plus le blanc, l’immaculé de l’innocence se couvre de traces, se noircit. Chaque frôlement, chaque coup de chiffon vient étaler plus encore l’abomination du crime perpétré. Les corps de l’homme et de la femme se couvrent de la noirceur du sang, de la noirceur du monde. Les mots ne seraient alors que symboles bien dérisoires d’un reste d’humanité. D’humains en zombies, Jean Lambert-Wild joue avec les limites du grotesque, ainsi dans cette scène où l’homme accumule des seaux qui ne vident rien. Mais le grotesque n’a-t-il pas partie liée avec la tragédie ? La tragédie antique n’a jamais refoulé le comique.

D’humains, nous sombrons dans l’inhumanité de l’aveuglement, comme cet homme et son geste absurde d’accumulations de seaux, propres, blancs, sortis du magasin ou de l’usine ‒Les temps modernes de Charlot‒ l’accumulation vient se dessiner en filigrane.

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La guerre tend paradoxalement à rendre la mort invisible. Comment voir celle-ci puisqu’elle est en nous ? Souvenons-nous de la première guerre du golfe, pas de cadavres ; de notre système économique, pas de victimes. Anonymat parfait d’une guerre qui ne dit plus son nom ! interventions, pacification, assistances, secours sont les mots creux qui font état de cette guerre qui n’a pas lieu pour reprendre Baudrillard. Spéculation, profit sont les mots qui résonnent dans cette danse de guerre.

Que reste-t-il à faire ? Dans une scène, l’homme et la femme s’essuient mutuellement. Leur peau nue apparaît, tentative désespérée de se laver de leurs crimes, de retrouver une dignité dans l’ignominie de leur acte. Y aurait-il une rédemption maintenant que la tragédie n’appartient plus aux dieux ? Non, la seule solution à ce marivaudage tragique sera de se donner la mort et nous, spectateurs, de tenter d’’échapper à ce cauchemar pourtant bien réel de cette Médée contemporaine.

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V. Poulet


WAR SWEET WAR

Spectacle de Jean Lambert-Wild, Jean-Luc Therminarias, Stéphane Blanquet et Juha Marsalo.

Interprètes : Olga et Elena Budaeva & Pierre et Charles Pietri

Production déléguée Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie