DANSE EN HIVER

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Cet hiver, le Monaco Dance Forum a invité de nombreux artistes à se joindre aux danseurs de la compagnie des Ballets de Monte-Carlo qui présentaient Lac, la nouvelle version du Lac des Cygnes qui a inspiré Jean-Christophe Maillot. Composé de pièces récentes ou inédites, de master classes et d’une importante exposition interactive, Dancing Machine, le festival a débuté par un hommage mérité au chorégraphe Jerome Robbins, le célèbre auteur de West Side Story, décédé en 1998. Cette programmation, exigeante et risquée, a démontré une fois de plus l’attachement historique de la principauté à l’art chorégraphique.

 

Avec un spectacle désordonné et poignant, rythmé de chants et de danses, la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin a visité l’un des mythes de l’Afrique du Sud, son pays, qui est aussi celui de Saartjie Baartman surnommée la «Vénus hottentote», monstre de foire à Londres et à Paris au début du XIXe siècle, devenue bien malgré elle le symbole de ces êtres humains sacrifiés au nom des thèses eugénistes. En choisissant d’intituler ce spectacle ...Have you hugged, kissed and respected your brown Venus today ? Robyn Orlin opte pour un ton décalé, entre moquerie et bienveillance. Avec de larges jupons qui augmentent les hanches, des corsets qui offrent les seins, des chapeaux à corolles de merveilleuses, quatre opulentes danseuses-actrices - plusieurs Saartjie Baartman - attendent le spectateur dans la salle pour le haranguer : «Cuvier était un scientifique intéressé par moi. A ma mort il m’a disséquée et a conservé mes organes génitaux dans du formol.» Le malaise s’installe immédiatement et durera en dépit des rires malencontreux que prouve l’extrême limite de tension de ce spectacle plein de rage sur les zoos humains d’hier et les clichés d’aujourd’hui. Transformant le spectateur en voyeur sans chercher à susciter l’empathie avec l’ancienne esclave, l’interprétation renforce le trouble que déclenche cette femme opprimée par le regard des autres jusque dans la mort. Aujourd’hui, il en est fini de l’héroïne résignée, assimilée à un singe, « Je suis belle, noire, chaude, sexy... » et c’est lascivement qu’elle avale des bananes dans un tourbillon de danse endiablée.

Proche des arts plastiques, le chorégraphe de la danse contemporaine italienne, Virgilio Sieni, a fondé à Florence une Académie sur l’Art du Geste. La nature des choses est une pièce inspirée d’un poème, puissant et sensuel, écrit il y a quelque 2000 ans par Lucrèce, philosophe latin à la morale épicurienne. De rerum natura prône la tranquillité de l’âme dans un monde mouvant. Giorgio Agamben a collaboré à la dramaturgie de cette chorégraphie captivante et mystérieuse. Dans un décor éthéré de voiles blancs et d’un épais brouillard, une Vénus improbable porte trois masques successifs pour représenter, en désordre, diverses étapes de la vie. Avec des mouvements saccadés et mécaniques, elle avance sa tête qui semble immense, disproportionnée par rapport à son corps. Quatre hommes gravitent autour d’elle en la maintenant à bout de bras et en prévenant sa chute, jusqu’à ce que le «grand âge» la laisse clouée au sol. Les danseurs manifestent leur rivalité masculine dans un combat tout en souplesse et en mouvements légers. Virgilio Sieni approfondit l’énigme de la perspective et celle du temps qui, ici, n’a rien de chronologique comme dans la mémoire où les souvenirs sont en vrac et sans hiérarchie. Son travail sur le geste est étonnant, très cérébral, et cependant d’une poésie exceptionnelle soulignée par une musique envoûtante, lancinante, hypnotisante. Les corps, que le chorégraphe met en mouvements dans un monde fluide et désincarné, semblent tous liés à une recherche visuelle et à une ambiance sonore qui sont aussi étranges qu’intenses et oniriques.

Josette Baïz a créé la Compagnie Grenade où l’âge des danseurs oscille entre 7 et 35 ans, avec des origines éclatées entre l’Europe, l’Asie, l’Afrique... Grâce à une pédagogie perçante d’intelligence, la chorégraphe éveille la créativité des enfants et les incite à créer leurs propres mouvements d’où une interprétation rigoureuse et parfois virtuose. Après quelques mois d’improvisation, elle a imaginé la chorégraphie très narrative d’Oliver Twist. Le personnage du roman de Dickens symbolise l’enfance opprimée entre orphelinat, privations et mauvais traitements. Il vécut dans un monde cruel où seules comptaient la lutte et la force. En uniformes gris, de jeunes danseurs, âgés de 7 à 13 ans, manifestent, avec des gestes saccadés et des cris de rage, l’humiliation du pensionnat. Des mouvements de tête et des oscillations suffisent à signifier leur souffrance, au dortoir ou autour de la table d’un réfectoire. Oliver Twist est au centre d’une croix symbolisant le martyr de l’enfance maltraitée, thème de prédilection de Josette Baïz. Très efficace au niveau des émotions, malgré une grande sobriété, c’est dans les bagarres de garçons que les jeunes danseurs se surpassent en vitalité, virtuosité et plaisir du rythme.

Lac est un immense défi que Jean-Christophe Maillot a lancé en donnant sa propre version du Lac des Cygnes. Le chorégraphe a fait appel à l’écrivain Jean Rouaud afin de créer une dramaturgie contemporaine à cette pièce mythique inspirée d’une ancestrale légende nordique sur l’opposition jour/nuit, cygne blanc/cygne noir. Le double identitaire domine cette nouvelle chorégraphie où la dualité conflictuelle entre les deux héroïnes (Odette et Odile) devient un mimétisme complexe. L’illusion de toute perfection que représente le cygne blanc s’oppose à l’incarnation plus réelle – et sexuelle - d’une femme imparfaite, le cygne noir. Ce dernier est autant victime que représentant du mal. Le cygne blanc, transformé en animal le jour, redevient femme chaque nuit. Cette métamorphose renoue avec nos peurs enfantines où la nuit risque de l’emporter sur le jour. Dans cette relecture passionnante, la Reine de la Nuit (merveilleusement incarnée par Bernice Coppierters) remplace Von Rothbart, le maléfique sorcier de la fable originale. Collaborateur de longue date le plasticien Ernest Pignon-Ernest a signé (cygné ?) la scénographie, bien sûr en noir et en blanc. Le lac formé par les larmes des parents d’Odette après son enlèvement est le territoire d’un jeu de miroirs identitaires pour les deux danseuses qui incarnent les cygnes avec à la fois différence et similitude absolue. Philippe Guillotel a créé des costumes très (trop ?) colorés, trahissant peut-être par leur bariolage ce ballet tout en clair-obscur. Sur la célèbre partition de Tchaïkovski, Jean-Christophe Maillot a magnifiquement su imaginer un fascinant corps à corps entre la musique et le mouvement.


Caroline Boudet-Lefort