Laisse béton : un sitcom signé Fluxus !

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Wolf Vostell, enfin ! Première exposition muséale consacrée à l’artiste en France depuis sa disparition en 1998. Dix ans déjà. Une cinquantaine d’œuvres essentielles couvrant son parcours. Artiste d’origine allemande, il a débuté sa carrière en France en 1958 où paradoxalement il est assez peu connu du grand public.

 

Co-fondateur du mouvement Fluxus, il va participer à de nombreuses manifestations et happenings, tout en participant avec Nam June Paik à la naissance de l’art vidéo. Une possible insertion de l’artiste dans des problématiques d’avant-garde, liées à l’héritage de Dada, l’ont conduit à privilégier les notions de collage et de décollage pour les mots et les images, à partir d’un fait divers, la lecture d’un article du journal Le Figaro daté du 6 septembre 1954 à propos de la chute d’un avion Superconstellation dans la rivière Shannon. Glissement sémantique fondateur pour lui (cf. l’exposition «Coll/age et  dé-coll/age » en 1961) qui va l’entraîner dans une féconde utilisation de toutes les techniques, tant traditionnelles que nouvelles, afin de mixer les images du monde et de leur trouver un sens face à cette collision d’évènements et d’affects.

 

A la fin de l’exposition se trouve une grande installation de l’artiste intitulée « Endogene Depression » (1980) où une quarantaine de téléviseurs, en partie coulés dans le béton, agonisent tandis que certains diffusent encore des images animées. Si le béton symbolise pour lui l’emprisonnement et le manque de liberté, il permet aussi l’établissement d’un lien. Une pièce murale comme « Paris-béton II » (1971), reprenant le plan de la ville de Paris et l’enserrant dans deux blocs séparés d’une crevasse – la Seine – laissait déjà augurer une démarche de cet ordre. Ce qui se trouve pris dans sa lourde masse disparaît mais se trouve également immortalisé pour le futur. La métaphore d’une société prise à ses propres pièges, dont les membres-téléspectateurs se trouvent absorbés par ce magma total ouvre la voie à une écriture du désastre. Il y a bien sûr un désenchantement actif à l’œuvre dans toutes les réalisations de Wolf Vostell, une critique souvent corrosive du monde mais aussi davantage qu’un simple engagement contre la doxa du monde occidental.

 

Bien des œuvres offrent un panorama grinçant où règne l’humour noir au sens où l’entendait la galaxie surréaliste. La dimension contestatrice de cette œuvre protéiforme offre souvent de terribles surprises. Ainsi en va-t-il de « Sara-Jevo Pianos » (1994) où un ensemble de pianos se retrouve accompagné d’objets redoutables hors de leur contexte (boules de bowling, motos et tronçonneuses,…), parfois agrémenté de bruits stridents qui doivent mettre le spectateur en condition. Il y a de l’intolérable dans cette dénonciation de la guerre civile en Bosnie où l’instrument de musique subit les assauts de la Barbarie. Performance optique, tactile et musicale où l’artiste n’oublie pas de convoquer la violence du son en des effets étudiés. A l’œuvre aussi dans d’autres réalisations consacrées à la dénonciation de la guerre du Vietnam comme le très ironique « Flower Power » (1968) et des rapports de force qui déshumanisent l’individu tout en l’empêchant de prendre conscience de son oppression.

 

Avec les « Millionen-kasten » on se trouve en présence d’un projet de 1989 mais datant à l’origine de 1958. Réutilisant des photos d’époque de la Chancellerie du Reich remaniée par Albert Speer, y introduisant un écran de télévision, il pose physiquement à travers des briques, le problème de la Shoah. Au cœur des ténèbres allemandes, en son sein même, où le fanatisme de certains a commis le pire, Vostell s’interroge. Et nous interpelle sur l’incontournable de la faute. On peut être tenté d’établir un parallèle avec le questionnement posé actuellement par Anselm Kiefer sur cette problématique et y voir deux réponses en apparence différentes. Avec en arrière-pensée la difficulté de créer à partir d’un évènement d’une telle radicalité, suivant ce qu’Adorno nommait « la déchirure d’Auschwitz ».

 

La mise en formes et leur déconstruction participe donc de cet activisme créatif où l’on retrouve les racines de Fluxus : faire exploser les limites des diverses pratiques artistiques et abolir les frontières entre les arts tout en bâtissant un lien relationnel et incontournable entre l’art et la vie. En cela Vostell se trouve très proche de la pensée de Beuys. Si une mention spéciale pour Mercedes Guardado Olivenza devenue Mme Vostell en 1959 et active collaboratrice depuis lors, ainsi que pour le Musée de Malpartida en Espagne s’impose, on pourra néanmoins regretter la disparition du créateur dans cette monstration car existe toujours, de façon diffuse, un sentiment d’abandon face à ses œuvres, fussent-elles intelligemment exposées, lorsque l’artiste a pratiqué la performance comme un art de vivre. Et de mourir.

par Christian Skimao

Exposition Wolf Vostell
Carré d’art-Musée d’art contemporain
Place de la Maison Carrée, Nîmes
Du 13 février au 12 mai 2008
Tél. 04.66.76.35.77.