ARNAUD COHEN : NOUS ETIONS AU BORD DE L’ABIME, NOUS AVONS FAIT UN GRAND PAS…

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Après son exposition Mes années Sarkozy, Arnaud Cohen poursuit son travail de décapage, post-pop. Voici Ruin of now, une archéologie du contemporain. Que restera-t-il d’un monde prêt à s’écrouler, au bord du gouffre ? La vision noire et pessimiste qui nous attend derrière les vitrines chamarrées de la galerie annoncent la couleur...

 

Cohen

Première impression, premier regard, deux vitrines où s’inscrivent des néons lumineux et colorés. Peep-show, Sex shop ou vitrine de prostituées que l’on trouve à Amsterdam, mais le rideau semble baissé. Deux inscriptions au néons restent allumées « Pay now, Buy later », pour toucher faut-il payer ? L’autre, « Tout doit disparaitre », la grande braderie de la fin de siècle ! N’oublions pas que certains prédisent la fin du monde pour 2012. Alors, l’exposition d’Arnaud Cohen, serait l’une ces ultimes ? Celui-ci prend les devants ! Entrons dans cet espace aux extérieurs interlopes…

Dès le premier regard, une rupture de taille frappe notre regard. Autant les vitrines sont clinquantes, autant à l’intérieur domine le gris. Un gris mat, sans brillances, rien ne semble se détacher. Dans cet intérieur, un temple nous attend, déchu, laissé à l’abandon… Le sentiment de pénétrer dans un site archéologique, une cité perdue, abandonnée des hommes. Trois colonnes grises brisées occupent l’espace et captent notre regard… Ephèse, Tipaza, ou mieux, dans les vestiges d’une Rome en ruine. Arnaud Cohen ré-agence l’espace à la manière du 18ème siècle lorsque les ruines de temples grecs faisaient florès dans les tableaux des peintres, gagnées par la nature triomphante. Mais cette Rome n’a rien d’antique, ce temple semble être l’épicentre d’un empire récent. Le regard se précise.

Le témoignage d’une civilisation avancée s’offre à nous. Le regard se pose, cette civilisation abandonnée, en ruine, c’est la nôtre. Colonnes brisés, dispersées dans l’espace, en fait, une bouteille de Coca-cola brisée en trois. Sur l’une de ces colonnes, une chèvre trône. La nature reprend-t-elle ses droits ? Arnaud Cohen est passé maitre dans l’art du simulacre. La reprise d’un genre du 18 ème n’est pas innocente, le siècle des Lumières annonce les prémisses de la révolution française. La fin d’un monde et l’avènement de la bourgeoisie. Ironie aussi sur le post-modernisme et sa capacité de recyclage permanent des genres, des époques… Le travail en volume d’Arnaud Cohen est là pour en témoigner, reprise en ronde-bosse, des paysages à deux dimensions. Les matières ne sont pas nobles comme la peinture à l’huile, moulages où la main de l’homme n’intervient pas dans le façonnage, où les empreintes, les indices n’apparaissent pas. La forme se fait industrielle, technologique.

Arnaud Cohen

Artefact, ersatz, décor…

Quel contraste avec ces vitrines extérieures, faites pour attirer le badaud, racoleuses à souhait. « Pay now, Buy later », l’indication est précise ! Arnaud Cohen nous vend les ruines de notre propre production ! « Tout doit disparaitre », cette phrase vient prendre tout son sens, argumentaire de vente, nous sommes soldés ! Cette solde fait référence à la fétichisation de la marchandise, concept cher à Marx. Une fétichisation qui ne produit et ne vend plus que ses propres ruines futures, marchandises destinées à notre propre disparition. Le fond est tragique.

Malgré cela, Arnaud Cohen réussit à distiller de l’humour dans sa vision désespérée du monde. Dans un coin, des boites. Elles correspondent à celles que les pharaons emportaient avec eux pour leur vie dans l’au-delà. A chacune de ces boites correspondent des objets scénettes, représentatives d’artistes contemporains qui constituent un must pour tout grand de ce monde. Damien Hirst versus Jeff Koons, ou encore Maurizio Cattelan versus Anish Kappour. Il faut préciser que chaque scénette illustre un combat fictif, un affrontement. Ces boites, ce que pourrait emporter un François Pinault dans sa tombe. Arnaud Cohen affleure le thème des vanités et de notre héritage de façon très fine. Quid de ce qu’il restera dans quelques siècles de notre ère post-moderne ? Quid de la question de l’art et de sa valeur symbolique ? Quid de la valeur de ces œuvres ? Œuvres ou produits, si l’on se replace sur la problématique posée du « Tout doit disparaitre ». Vanité des artistes, vanités des grands de ce monde ? Ironie encore avec cette chèvre empaillée en position dominante sur ce vestige de Coca Cola, Rauschenberg dominant Jeff Koons ? Et ce triptyque photographique incongrue d’une bouteille de Coca, couchée, laissée à l’abandon dans une clairière au fond d’une forêt ? Rappel à la peinture de genre ou s’immisce une réflexion sur nos restes, nos déchets. Car tout n’est pas que poussière et tout ne retournera pas à la poussière…

Comme Arnaud Cohen joue de l’exploration archéologique, plus précisément de la mise en espace de ces vestiges. La galerie devient mausolée, musée, conservatoire. Cette mise en espace nous mène vers un second espace, Arnaud Cohen trace un chemin qui, avec une grande intelligence, nous mène du visible, de l’évidente apparence vers une seconde strate, où se joue une partie plus intime.

Arnaud Cohen

Cheminement qui rappelle les strates des fouilles archéologiques mais qui mène à un lieu qui tient du mausolée, du laboratoire, des entrailles de la machine. La lumière devient semi-pénombre, un passage aux enfers, dans le sens religieux et bibliothécaire du terme ?

Deux bustes posés sur des socles, les cranes portent des traces de trépanations d’où surgissent des tuyaux, un mannequin de femme reliée par un tuyau de son sein à la bouche d’un enfant d’où surgissent aussi d’autres tuyaux placés de la même façon que sur les bustes. Même traitement de la matière que les colonnes, corps et têtes sont recouvertes de cette même résine grise et mate. Corps momifiés ou pétrifiés comme à Pompéi, des touches de verdures rehaussent le gris un bras tendu aussi traité de la même façon. Celui-ci tient une arme pointée droit devant elle, menaçante, nous indiquant aussi une direction, celle de notre propre mort vers laquelle nous nous précipitons. Pour preuve, ce bras est évidé, à l’intérieur est inséré une maquette d’avion, sa carlingue, plus exactement. Carlingue vide de passagers et de pilotes. Un avion fou qui guide ce bras, une référence aux Twins Towers évidente. Le titre des œuvres fait référence directe à la période nazis. Le triptyque, où se dessinent des smiley constitués de pièces de monnaies dont certaines sont frappées de la francisque. La lumière ne permet pas de les distinguer de façon immédiate et vient marquer ici notre manque de discernement, notre aveuglement. La fin de la modernité, des idéaux des Lumières ne prendrait-il pas naissance en fait avec le nazisme ?

Nous pénétrons dans notre propre mausolée, dans notre propre musée contemporain, dans notre propre histoire que nous refoulons. L’obscurité voulue par Arnaud Cohen devient notre miroir ! L’arme pointée, notre point aveugle ! Sur lignage de notre folle inconscience ! L’inhumanité de notre condition, de ces prémisses d’avant-guerre vient prendre toute sa cohérence avec l’ironie d’Arnaud Cohen. Musée, conservatoire où centre de la matrice ?

Sur le mur du fond de cet espace, trône là aussi, un objet symbolique : un ready-made. Une offre combinée de chez Toys'R Us, le best seller du rayon filles de Noël 2010 : conservé dans leurs boites d’emballage non ouvertes, un aspirateur Electrolux miniature surplombe le kit en modèle réduit de la parfaite petite ménagère avec ses ustensiles de boniche. Image de la femme-objet, qui aurait scandalisé bien des féministes, il y a quelques années. Cette offre de Noël condense à elle seule la régression dans laquelle nous plonge l’idéologie économique libérale. Arnaud Cohen nous confronte à une vision pré-apocalyptique du monde, mais avec une pirouette dont il a le secret. Cet aspirateur dans son emballage ne nous fait-il pas immanquablement penser à une œuvre de Jeff Koons en miniature ?

Arnaud Cohen

Arnaud Cohen « Ruins of know, une archéologie du contemporain »

7 janvier – 17 février

Galerie Laure Roynette

20 rue de Thorigny

75013 Paris

http://www.galerie-art-paris-roynette.com


Valery Poulet