MEMENTO MORI

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Alors que s’ouvre à la galerie Patricia Dorfman, le troisième volet consacré à Michel Journiac intitulée JOURNIAC Vol.3 « Hommage à Freud », il se révèle intéressant de revisiter, sous un angle plus général, l'œuvre de Michel Journiac, l’une des figures les plus représentatives du Body Art.

 

Une salle à l’éclairage uniforme. ils sont là, alignés, une quinzaine peut-être, peut importe, chacun figés ici dans leur posture d’éternité, posture propre à chacun, certains assis sur une chaise, d’autres allongés. Tous dans leur blanche désincarnation… Laqués de blanc à même l’os, d’autre vêtus ,chemises et jeans, leurs habits blanchis eux aussi par un soucis de pureté ? D’autre plaqués d’or selon les clauses du contrat… Un simple alignement de squelettes, ici exposés, comme autant de vanités saisies dans leur intégralité, pas seulement la tête, mais tout le corps, pas un os ne manque à l’appel…

Exposition

De quel curieux contrat s’agit-il ? Contrat faustien. Non contrat passé avec Journiac. Devenir une œuvre d’art…

Curieuse métamorphose qu’est la mort. Mort qui vide le corps de sa substance et l’assèche…

Aucune autre trace, juste cette matérialité poreuse des os…

Nietzsche : « Corps suis tout entier et rien d’autre et âme n’est qu’un mot pour quelque chose dans le corps »

La porte se referme.

Cette salle n’existe pas, ou plutôt n’eut guère le temps d’exister. Pas de contrats, plus de Journiac.

Michel Journiac, considéré avec, entre autre, Gina Pane, comme l’un des initiateurs de ce que l’on a appellé l’Art corporel dont l’un des actes inaugural fut la Messe pour un corps en 1969 à la galerie Templon. Le corps devient le médium et le sujet principal de son travail. Inexact, il en était déjà le sujet dans ses peintures.

« Je peux considérer mon travail comme interrogation sur le corps considéré comme totalité de l’être » (Michel Journiac, Les cahiers de la peinture n° 30, février 1976)

exposition

Sans occulter son intérêt, abandonnons un peu le travail plastique de Journiac, quelques mots quand même, après abandon de la peinture vers 1968, séries de happenings Messe pour un corps où Journiac communie et distribue son sang sous forme de boudin, La lessive 1969, Stand de tir ou Piège pour un voyeur 1969, homme nu encagé par des grilles de néons, le public étant invité à venir prendre la place de l’homme, ou alors encore Rituel de corps interdit 1981, Action-meurtre 1985, Journiac tire à bout portant sur une statue de plâtre le représentant.

Importants travaux photographiques froid, noir et blanc, proches du rapport de police, comme Rituel pour un mort 1976, hommage à un ami disparu L’inceste 1976, Le Vierge mère 1982… Journiac parle d’actions photographiques pour cette série de travaux. Installations aussi Parodie d’une collection 1971, pastiches d’œuvre « à la manière de », Enquête sur un corps 1970, processus d’autopsie sur un mort, Rituels de transmutation. Un point commun : le corps.

Quelles interrogations nous propose aujourd’hui Journiac au sujet du corps ?

Que dit-il ?

« Le corps est premier, interrogation qui ne peut s’éliminer. L’entreprise dite créatrice renvoie fondamentalement, politiquement et matériellement à son propre corps et au corps de l’autre saisi comme un absolu qui accepte ou rejette, attire ou repousse ? il n’y a pas de corps indifférent ; il est l’origine et le moyen par lequel se peut mener l’enquête nommée création, s’exercer un incertain travail. C’est un constat existentiel, ce qui fonde une démarche, l’a-priori fondamental, le point de départ nécessaire »

Ce postulat fonde tout le travail plastique de Journiac : Le corps, son corps, art ultime ou art premier ?

Coïncidence ? Et petite digression, quasi simultanément à la rétrospective qui lui était consacré Strasbourg, sortait un film, celui de Mel Gibson La passion du Christ - Journiac fut séminariste dans sa jeunesse, curieux détail biographique - Le sujet et le traitement de ce film nous renvoie étrangement à ce que dit Journiac du corps. Dans ce film, le corps du Christ ne devient plus qu’une chair martyrisée, ensanglantée, sous les coups des fouets, des tortures infligées.

exposition

Et voici le mystère de l’incarnation qui revient au galop, Dieu s’est fait homme, la plus hardie des métamorphoses. Et Dieu-Fils de Dieu souffre dans sa chair… Et nous rachète…De quoi, on se le demande toujours et encore, surtout encore malheureusement…Foutaises… Voilà ce que voudrait nous faire croire Mel Gibson dans son horripilant happening sanglant et masochiste. Quoiqu’il en soit, une bien singulière et consternante interrogation sur ces fameux mystères de l’incarnation.

Le corps souffre évidemment dans sa chair et Dieu n’a pas grand chose à voir dans l’affaire. Journiac recentre le débat : « Le corps est le lieu de tous les marquages, de toutes les blessures, de toutes les traces.

Dans les chairs s’inscrivent les tortures, les interdits des classes sociales, les violences des pouvoirs, dispersés mais jamais abolis. Aujourd’hui seuls les exclus créent. Car c’est leur corps qui parle, énonce le refus.

Le cri NO FUTURE – si ce futur est le présent continué – est cri d’espoir.

Du tiers exclu au tiers monde surgit le désir du corps communication et nécessite une nouvelle forme de création. Un corps sujet du mot est mort, un corps lié à l’ordre du désordre, au Dieu de la morale du travail, de la famille, de la patrie.

Ici et maintenant

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La parole du corps est corps. Son insurrection de viande-consciente vers le sacré, vers l’autre, naît peut-être simplement de la fulgurance ontologique de la caresse. »

Et encore : « Le meurtre de Dieu est accompli, mais son cadavre est encore présent et pue, attendant peut-être quelque chair où s’incarner, à moins que ne se soit la nouvelle question qui nous délivrera des réponses. D’hier naît l’ordre de la torture, des cheveux empilés, tissés en couverture, des savons en graisse humaine, des corps démembrés, des mépris qui sont meurtres, des baignoires où l’on ne se baigne pas, des électrodes brûlant les sexes. D’aujourd’hui naît, dans la négligence de l’omniprésente survie des tortures, un ordre de l’oubli, du refus de toute interrogation, de destruction de toute inquiétude, de totalité tranquillisante : l’Ordre de la domestication du bétail. »

L’œuvre de Journiac s’oppose à tous ces contempteurs du corps, nouveaux apôtres de la morale, intégristes de tout horizons qui évacuent la question en niant, en cachant, En castrant…

Mais de façon paradoxale, Journiac n’ajourne pas le sacré ou plutôt le rapport de l’homme au sacré… Une démarche proche de Georges Bataille, un sacré sans mysticisme ? Le grand écart ? Une tentative vouée à l’échec ? Nous ne savons toujours pas.

Le travail de Journiac est politique, il oppose aux idéalismes la matérialité du corps, le corps est social, plutôt il le considère comme métaphore sociale…

Journiac est communiste…

Si il y a stigmates, elles sont là ! dans ces aliénations sociales… Se pose alors le problème identitaire du corps, corps métamorphosé par le travail devenu le réceptacle de toutes les souffrances, mais ici encore, le corps ne rachète rien ! Il se vend ! Le travail infiltre insidieusement sa corrosion, mains calleuses, déformées, défoncées, petites mains du tiers-monde, arthroses, cancers, silicoses, tranquillisants, excitants, la liste est longue… Depuis longtemps…

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Corps soporisés, éteints, absents, tués… « Cachez ce sein… »

Revenons encore aux corps métamorphosés : Journiac est homosexuel, il pose une autre question, un corps est-il le déterminant d’un sexe ?

Il refuse le dogme freudien d’une anatomie destinale. Journiac nous renvoie cette interrogation de façon magistralement dans Piège pour un travesti 1972, action photographique Journiac se transforme en Rita Hayward ou Greta Garbo, dans Les substituts 1969 où il suffit à l’instar des anciens dispositifs photographiques de foire où il s’agit de passer sa tête au travers un décor figurant un homme et une femme nue ou encore dans « Marie-France et le Saint vierge » 1973.

Quête de l’identitaire, homme, femme, autre ?

« La peau est décevante[…]. Dans la vie on n’a que sa peau […]. Il y a maldonne dans les rapports humains parce que l’on n’est jamais ce que l’on a[…].J’ai une peau d’ange mais je suis un chacal[…], une peau de crocodile mais je suis un toutou, une peau de noire mais je suis un blanc, une peau de femme mais je suis un homme ; je n’ai jamais la peau de ce que je suis. Il n’y a pas d’exception à la règle parce que je ne suis jamais ce que j’ai . »

Orlan, De l’art charnel au baiser de l’artiste,

Autre manière, mais données similaires.

La salle s’éteint. Restent ces squelettes humains privés de lumière, l’or ne brille plus, le blanc n’irradie plus, œuvres d’art exposées dans l’obscurité, vanités imparfaites…

De la carnation à l’incarnation… Il ne restera finalement que des os.


Valery Poulet


JOURNIAC Vol.3

Hommage à Freud

Jusqu'au 25 février 2012, Galerie Patricia Dorfmann, Paris