Naples millionnaires ! Un théâtre populaire qui nous fait la leçon

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Avec Naples Millionnaires ! Edouardo de Filippo nous plonge dans un monde tragi-comique, à travers l’histoire d’une famille napolitaine, sur fond de guerre des années 40-45. Cette pièce, écrite en 1944, a été adaptée au cinéma, à la télévision et à l’Opéra dans le monde entier. Il lui manquait cette création inédite en France au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Paris-Vincennes.

L’histoire :

La pièce s’ouvre sur un décor de cinéma néo-réaliste italien. Une famille napolitaine s’affaire dans une maison d’un quartier populaire. La mère mène d’une poigne de fer un trafic de marché noir, tandis que les enfants marchent au pas et que le père, philosophe et anticonformiste, désapprouve mollement sa femme. Après quelques scènes de genre illustrant, sous l’occupation et le fascisme ambiant, le quotidien difficile de la famille entourée des personnages qui gravitent autour de la maison, on assiste à l’apothéose de la première partie de cette pièce construite en trois temps : la veillée funèbre par la pseudo-famille réunie, qui feint de pleurer le père défunt sur son lit de mort — sous lequel les produits trafiqués sont stockés ! — pour détourner l’attention du brigadier venu les arrêter. La mascarade tourne court quand les sirènes et les bombardements retentissent. Le policier, non dupe, mû par un sentiment mêlé de compassion et de respect pour le culot « têtu » du Père Jovine, lui laisse sa chance… Pris dans une rafle quelques jours après, ce dernier disparaît, laissant la famille sans nouvelles. Amalia Jovine reprend son commerce illicite jusqu’à la déraison durant deux années de guerre en association avec son prétendant. Pendant que sa maison prospère, elle tient son monde misérable à ses pieds, commande, vitupère, délaisse ses enfants pour ne jouir que de son nouveau pouvoir. Mais le jour même où son acolyte amoureux décide de fêter son propre anniversaire chez elle, le père revient des camps et de son effroyable odyssée en laissant tout le monde perplexe, sans voix et surtout désireux de ne rien savoir pour ne pas gâcher la fête ! Il assiste, impuissant, à cette déliquescence des siens et décide par sa seule volonté morale de rétablir l’ordre dans ce chaos intérieur après l’avoir vécu de l’extérieur. Il remet son fils sur le droit chemin, tient à sa femme un discours charitable mais sans concession et lui pardonne.

spectacle

Les personnages chez Filippo :

Sans tomber dans le manichéisme, l’auteur trace des portraits aux caractères bien trempés : d’un côté la mère revêche, avide d’argent et incapable d’amour filial, la fille rendue acerbe par son sort, le fils corrompu aux affaires louches, les connaissances intéressées, le prétendant amoureux sans scrupule ; et de l’autre, une grand-mère et une jeune voisine serviles, un homme de peine aux ordres de la maison, un voisin qui implore pitié pour sa famille et enfin le père, seul digne représentant de l’intégrité humaine. Si les personnages campent tous des profils types, au point de faire dire au père de famille, que l’« on naît voleur ou pas », les êtres humains ne se définissent pas moins par rapport à leur milieu et aux circonstances dans lesquels ils évoluent. On serait alors tenté de penser qu’il ne reste à l’individu qu’une bien faible marge de manœuvre dans ce schéma tout tracé de l’acquis et de l’inné ! Pourtant, l’auteur semble laisser une place à l’utopie (forme élégante du désespoir), en démontrant par les réflexions de son héros ordinaire, que le libre arbitre et l’intégrité sont possibles par une prise de conscience volontaire et qu’elle est affaire de chacun.


La mise et scène et le jeu des comédiens :

La scénographie soignée et les ambiances musicales viennent habiller une mise en scène souvent ingénieuse et haute en couleurs. Les chassés-croisés dans un rythme soutenu illustrent les destinées incertaines de chacun et la vie grouillante et interlope que l’on imagine derrière les portes jalousement gardées de la maison. Et quel plaisir d’être face à une troupe de comédiens nombreux à se démener comme des diables sur scène ! Notons la prestation tout en nuance de Sacha Petronijevic, le père (évoquant le jeu de Patrick Chenais) qui passe avec finesse de la désinvolture lunaire affichée au début de la pièce à un comportement sombre et déterminé à son retour des camps. Une seule petite réserve : certains moments forts s’étirent malheureusement en longueur et le texte parfois larmoyant (les plaintes du voisin, les discours moralistes du père) gagnerait à une mise en scène moins appuyée pour éviter le mélo et rester dans une certaine commedia del arte, chère à l’esprit de l’auteur.


Aurèle M.



 

Naples millionnaires ! de Eduardo De Filippo

du 20 janvier au 19 février 2012

Adaptation française : Huguette Hatem

mise en scène Anne Couture

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie

Route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris

Tél. 01 43 74 94 07 ou 01 43 65 66 54

Pour informations et réservations :

http://www.la-tempete.fr/spectacles/presentation.php?ref=salle2_naplesmillionnaire&lang=fr