L’univers fascinant d’A.R. Penck

PDFImprimerEnvoyer

Rugueuse et anguleuse, la peinture d’A.R.Penck n’en est pas moins intensément humaine. Une belle exposition permet de mieux cerner l’œuvre de cet artiste qui a donné à l’expressionnisme les dimensions de la peinture d’histoire.

 

Les vastes salles du Musée d’art moderne de la Ville de Paris se prêtent particulièrement bien à l’organisation de grandes rétrospectives. On se souvient notamment de la belle exposition « Mark Rothko » qui s’y était tenue en 1999 ou de la récente rétrospective Dan Flavin. C’est aujourd’hui le travail d’A.R. Penck qui est présenté, non seulement ses peintures mais aussi des sculptures, des carnets de croquis et des livres illustrés. L’oeuvre de Penck est en effet prolifique et pourrait paraître hétéroclite si le graphisme et le geste de l’artiste n’étaient pas si reconnaissables.  Brut, massif et spontané, le style de Penck est en effet très poignant visuellement, comme si la peinture avait vocation, justement, de devenir un système.

 

On a beaucoup écrit sur les implications historiques et sociales de son œuvre. Le fait est que Penck, d’origine allemande, à vécu à Dresde, en RDA, jusqu’en 1980, avant de s’expatrier à l’Ouest. Il est certain que ses compositions se fondent souvent sur des oppositions de personnages ou sur des confrontations de formes, qui font sans nul doute référence à la vision d’un monde divisé, celui des deux Allemagne et de la Guerre froide. A.R.Penck accumule les figures et les signes jusqu’à obtenir des compositions très denses, souvent oppressantes, au sein desquelles les personnages cherchent à surnager.  La figure humaine est peinte de façon schématique, comme si elle devenait elle-même une sorte de graphisme signalétique en quête d’individualisation. Ces personnages, du reste, sont peints dans des postures souvent dynamiques, les bras tendus, les mains ouvertes, les jambes pliées sous l’effort. Aucun statisme ici : le mouvement est peut-être ce qui permet à ces figures de s’imposer au sein des images surpeuplées imaginées par Penck. Croix, chevrons, cercles ou zig-zags occupent en effet le reste de l’espace ; la peinture, chez Penck, devient un monde à part entière, une sorte d’univers gigantesque, chaotique, à la fois primitif et futuriste, rugueux et onirique. La communication entre les figures paraît difficile, gênée par les autres signes, à moins que cette densité même soit une nouvelle richesse pour l’homme, encore inexploitée.

 


Confronté aux grands formats, le spectateur est comme happé par ces visions dont on ne sait si elles évoquent un monde perdu ou un monde à venir. Au-delà de tout message politique, c’est cette présence de la peinture qui, chez Penck, impressionne. Les enjeux de la grande série Standart (1970-1972) restent en effet hermétiques, presque obscurs : ce qui est clair, en revanche, c’est l’impact visuel de ces 31 tableaux sur fond gris sur lequel se détache, avec une étonnante régularité, une figure humaine hautement schématique, tracée avec hâte et entourée de signes rouges (croix, flèches…) en faible nombre (une « aération » qui reste rare chez Penck). L’exposition du Musée d’art moderne, par sa scénographie et son amplitude, rend bien hommage à cette puissance des peintures de Penck. La salle des carnets de croquis, à mi-parcours, constitue une pause appréciable avant de se confronter à nouveau aux grands formats, si intenses visuellement. Les travaux des années 1990 attestent d’une vigueur inégalée, à l’instar de cet « Homme-mouvement » qui clôt le parcours : un personnage nu, peint en blanc sur fond noir, le regard en avant, prêt à bondir. Pour qui aime la peinture, l’exposition Penck est incontournable.

par Yannick Le Pape

A.R. Penck. Peinture-système-monde
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, jusqu’au 12 mai 2008.
Mardi-dimanche 10h-18h ; le jeudi jusqu’à 22h.