Entretien Philippe Jaroussky et Silvia Valensi

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SILVIA VALENSI : La pureté de votre voix trouble car elle semble provenir du temps de l’innocence et appartenir à l’espace du sacré. Votre succès confirme que cette voix appartient à notre époque et qu’elle colle à notre réalité. Comment l’expliquez-vous ?

PHILIPPE JAROUSSKY : Oui, je pense que la voix de contre ténor correspond à l’envie de garder la voix de l’enfance. Mais elle prend aussi en compte certains aspects modernes de notre société, comme par exemple le fait qu’un homme ne puisse pas seulement avoir une voix grave. C’est en ce sens que la voix de contre ténor est actuelle, elle est justement le reflet de l’évolution et de la réalité de notre époque.

 

S.V. : Votre voix qui est le symbole du don et du prodige technique représente-t-elle la maîtrise totale du souffle ?

P.J. : La maîtrise totale du souffle est un idéal, une utopie. D’autant plus que le répertoire des castrats a été écrit sur la base de leurs dons. Il s’agit donc d’adapter ma voix dans une direction bien précise, de manière à rendre justice du mieux possible ce répertoire. Je m’entraîne depuis plus de dix ans pour avoir donc la plus grande longueur de souffle. C’est un véritable challenge.

Jaroussky

S.V. : La voix est l’instrument le plus personnel par sa capacité d’émotion, de tendresse ou de pathétique. Que recherchez-vous en priorité, pour vous approprier l’œuvre ?

P.J. : Je recherche d’abord la relation du texte et de la musique. Comprendre ce rapport permet de donner la force juste au chant. Il est toujours intéressant de savoir qu’un compositeur a écrit telle musique pour tel texte (Métastase). La mélodie m’accorde aujourd’hui cette opportunité :en chantant dans ma propre langue, j’instaure un rapport plus intime, plus personnel encore.

S.V. : Pourriez-vous nous définir votre voix ? Quelle est sa particularité ?

P.J. : J’ai une voix de contre ténor dont la qualité est de pouvoir s’adapter à des tessitures différentes. Cela me permet de chanter aussi bien des parties plus altos qui des parties plus aiguës. Elle a la particularité d’être très claire avec beaucoup d’harmoniques aigus alors que la voix de contre ténor est, en général, beaucoup plus sombre. Je rappelle que je chante des musiques pensées et écrites exclusivement pour castrats aux 17ème et 18ème siècle. Je n’hésite donc pas à refuser des propositions dont je ne pourrai pas honorer les exigences requises.

On peut constater que bien après les musiques de Haendel pour le castrat Carestini, les compositeurs comme Benjamin Britten ont de nouveau été inspiré par la voix de contre ténor. Cette renaissance s’affirme d’ailleurs dans les années 50, avec George Deller.

Je suis très heureux pour ma part, que de nombreux compositeurs inspirés par ma voix , me proposent leurs créations.

S.V. : Votre répertoire de contre ténor s’affirme comme « une aberration dans la musique baroque ». Quel est, aujourd’hui l’étendue de votre répertoire ?

P.J. : Mon répertoire comprend des musiques très diverses. La musique baroque bien sur, avec Vivaldi et Monteverdi (le Couronnement de Pompée), Bach (Les Passions), et le dernier fils de Bach :Jean Chrétien. Le répertoire religieux, Haendel que j’aimerai chanter davantage à l’Opéra, ou Purcell qui a, lui beaucoup écrit pour la voix de contre ténor. La mélodie (Debussy, Fauré) correspond à présent à mes nouvelles énergies. J’ai le désir de m’approprier d’autres partitions que je ressent pour ma voix. Mais c’est aussi l’envie d’exprimer les songes, les voyages, la spiritualité qui recouvre une notion universelle et qui est le signe du tournant d’une époque.

Son dernier album Opium chez Virgin Classique est consacré à la mélodie française


copyright le 13 janvier 2012


Petite histoire des castrats

 

La voix de contre ténor s’inscrit dans une tradition qui remonte au chant des castrats des opéras baroques. Avant même celle de castrat, la voix de contre ténor avait été utilisé au Moyen-Age, dans les églises où elle était mélangée à des voix d’enfants, puis au 17ème siècle où on composa finalement pour elle seule. Ce sont les Papes de l’époque eux-mêmes passionnés d’opéra qui autorisèrent la pratique des castrats pour célébrer la gloire divine. Au 18ème , la voix de castrat avec ses potentialités supérieures, remplace la voix de contre ténor(ou contre alto). En effet, les castrats possédaient des cordes vocales très courtes puisque la croissance de celles-ci avait été fermées par la castration.

Cela donnait une voix d’une très grande puissance, très aiguë due à la taille adulte de la cage thoracique. Ainsi le castrat pouvait sauter du grave à l’aigu sans que l’on entende le moindre passage entre les registres.

La messa de voce fût l’artifice suprême et inégalable de l’art des castrats, il consistait à poser un son pianissimo puis à l’enfler jusqu’au paroxysme avant de le diminuer et de le faire mourir dans un souffle. Il faudra attendre le Pape Clément XIV pour interdire la castration qui mettra fin à l’adulation et l’ascension des castrats.

Avec la redécouverte du chant baroque , le répertoire des castrats est aujourd’hui chanté par la voix de contre ténor, sur différents terrains d'expressions, Le dernier castrat Alessandro Moreschi est mort en 1922.


BIOGRAPHIE

Philippe Jaroussky est né le 13 février 1978 .

Violoniste de formation, il obtient en 2001 son diplôme au Département de Musique ancienne du Conservatoire National de Région de Paris avec les félicitations du jury.

Depuis 1996, il étudie le chant avec Nicole Fallien.

Ses référence d’artistes sont Henri Ledroit, Gérard Lesnes, James Bowman, David Daniel qui a contribué à élargir le répertoire de contre ténor à l’opéra.

Révélation Artiste lyrique Victoire de Musique 2004, Artiste lyrique de l’année à celle de 2007, il est à nouveau distingué par cette académie en 2008 pour son récital Carestini, consacré Enregistrement de l’Année.

Parrallèlement, il accède au statut de disque d’or pour son album Héroes consacré aux airs d’opéras de Vivaldi avec l’Ensemble Matheus sous la direction de J.C Spinosi.

Les MIDEM Classical Awards l’ont élu « Artiste Lyrique de l’Année » et lui attribuent le prix « du Meilleurs Album de Musique Baroque » pour son enregistrement dédié à Carestini.

Promu Chevalier des Arts et des Lettres en janvier 2009, Parrain de l’association IRIS Fondation pour l’Enfance consacrée à la lutte des maladies immuno-déficientes.