SALVES Maguy Marin

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Une grande fresque mosaïque du XXe siècle européen, entre la dynamique chorégraphique et la narration théâtrale.

 

Salves

 

« Lorsque j’ai entamé cette nouvelle pièce, il m’est revenu à l’esprit ce qui pour Turba nous a enthousiasmé dans le De rerum natura* de Lucrèce : les atomes déclinent perpétuellement, mais dans leur chute, ils font à un moment un écart dans leur course, le clinamen. Il suffit qu'un atome bifurque légèrement de sa trajectoire parallèle pour entrer ainsi en collision avec les autres d'où naîtra un monde, l'invention d'une forme nouvelle, qui peut donner lieu à des conséquences inouïes ».

De Salves, Maguy Marin avait dévoilé peu de choses lors de sa création à la biennale de Lyon. Seul indice : un mot, salve, synonyme de la répétition d'énergies aussi bien positives (applaudissements) que négatives (tirs d'armes)... Salves c’est des bribes de vie tumultueuse, des petits bouts de mouvement extrêmement rapides, des images furtives qui n’ont pas le temps de s’installer. Des magnétophones, une assiette brisée, les symboles de la république qui se bousculent, un banquet qui se prépare, encore une assiette qui se brise. Une femme relève nonchalamment sa tête sombrement baissée, une autre recolle inlassablement des objets cassés, l'ensemble du groupe tente de dresser une table...

Salves

 

Un fil ? Une bande sonore qui tourne s'arrête et reprend. Même les tableaux accrochés au mur se décrochent en rythme chorégraphié. On a beau savoir comment tout cela est conçu, la rapidité d'exécution de disparition de réapparition d'explosion force l'attention bousculée par une Vénus noire, une liberté guidant le peuple ou encore un poilu de 14. Un gendarme tente bien de mettre tout ça au pas, mais les attentats pâtissiers prennent le dessus, mesure pour démesure, ordre et désordre, évolution et révolution. « Faisant allusion à la « perte de l’expérience » de Walter Benjamin provoquée par la répétition des catastrophes collectives du XXème siècle qui ont transformé le présent en un champ de ruines dépourvu d’inscription dans l’histoire, c’est-à-dire sans mémoire ni devenir, Georges Didi-Huberman nous propose dans son livre, Survivance des lucioles ** « d’élever, dans chaque situation particulière, cette chute à la dignité, à la beauté nouvelle, en faisant de cette pauvreté même une expérience selon la leçon de Walter Benjamin pour qui déclin n’est pas disparition » indique la célèbre chorégraphe. Il faut « organiser le pessimisme » disait Walter Benjamin.

Travailler donc à faire surgir ces forces diagonales résistantes, sources de moments inestimables qui survivent à l’oubli, ces voix qui, du fond des temps, nous font signe. Travailler notre pessimisme et nos peurs et ainsi échapper à celle, ambiante, qui nous écrase et nous rend impuissants, tristes et fourbus ».


La liberté suffoque

Maguy Marin convoque le public à un voyage clandestin dans l'Histoire des sept interprètes. Les actions au sein de Salves se répètent par intermittence, accompagnées d'une bande son brouillée tournant en boucle. Elles intriguent à chaque fois, grâce à des jeux de lumière invitant sans cesse le regard à modifier son point de fuite. Au centre, à gauche ou à droite apparaissent un corps ou une ombre tandis que le reste de la scène prolonge son saut dans les abysses de la nuit. Atmosphère inquiétante mais captivante. Et la liberté dans tout cela ? Dans chaque époque évoquée du XXième siècle, la liberté suffoque. La fameuse statue de Bartholdi s'écrase à terre. Elle ne guide plus vraiment le peuple. Elle s'incline face à la norme et l'homogénéisation des comportements, qui infectent les gens de démence. Mais sans cette folie, toute contre-attaque envers cette monotonie ambiante ne serait peut-être pas envisageable... Les repères se défilent, la forme même du spectacle résiste aux cadres conventionnels. On s’obstine à essayer d’assembler ces fragments un peu laborieusement. On tente encore une fois de les relier les uns aux autres pour progressivement imaginer un tout cohérent et rassurant, ou chaque partie trouve sa place. Mais l’ensemble dessiné avec une précision chirurgicale par Maguy Marin et ses sept danseurs reste dominé par le chaos et la rupture. Même le Christ héliporté qui apparait sur scène ne sauvera pas le banquet final du désordre et de la violence qui finiront par s’imposer. Cela, avec l’accompagnement de 7 interprètes, complices des créations antérieures.


GCP

Salves

 

SALVES – Compagnie Maguy Marin

Le Pavillon Noir Preljocaj – Aix-en-Provence – 12 /13 et 14 janvier 2012

Conception Maguy Marin . en collaboration avec Denis Mariotte . les interprètes Ulises Alvarez, Romain Bertet, Kaïs Chouibi, Teresa Cunha, Mayalen Otondo, Jeanne Vallauri, Vania Vaneau . assistant . Ennio Sammarco . direction technique et lumières Alexandre Béneteaud . conception et réalisation du dispositif scénique Michel Rousseau . éléments d'accessoires Louise Gros avec Pierre Treille . réalisation des costumes Nelly Geyres . son Antoine Garry

Pièce créée au petit théâtre du TNP de Villeurbanne le 13 septembre 2010 dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon 2010.

Coproduction : Biennale de la danse de Lyon 2010, Théâtre de la Ville de Paris, Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape/cie Maguy Marin

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