Les artistes et leurs drôles de machine

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Jon Kessler

 

Du bricolage génial à la technologie de pointe, les artistes imaginent depuis longtemps des machines destinées à produire des œuvres d’art. Jusque fin juin, le Museum Tinguely de Bâle nous en présente une savoureuse sélection.


 

Tim LewisConcevoir une machine qui « crée de l’art » a bien sûr quelque chose de ludique. Le spectateur, amusé, se plaît à observer comment une organisation plus ou moins complexe de rouages et de câbles, habilement mis en mouvement, peut aboutir à la réalisation d’un dessin ou d’une peinture.   Dès les années 1950, les Méta-matics de Tinguely  avaient ainsi « motorisé » la production de dessins abstraits. Bruyantes et imposantes, ces œuvres génératrices de graphismes étaient aussi d’étonnantes sculptures animées.  Et elles envisageaient avec une pointe d’ironie, en les plagiant de façon mécanisée, les formes et les compositions de l’expressionnisme abstrait. Bien plus récente, l’œuvre de Tim Lewis (Auto-Dali Prosthetic, 2000) reprend ce principe de dessins mécanisés ; ici, cependant, une partie de la machine ressemble nettement à un bras humain, sorte de prothèse métallique au bout de laquelle est fiché un stylo bic. Les dessins produits (une signature ?) sont répétitifs et quasi-identiques, comme si la machine, aussi douée soit-elle, ne pouvait faire preuve d’autant d’imagination et d’originalité que son modèle humain. Astucieuses et très raffinées, les machines conçues par Rebecca Horn ne produisent guère plus que des éclaboussures répétitives, dont on devine à l’ avance la taille et la forme sur le mur et au sol : avec l’intervention de la machine, même les tâches et les coulures ont quelque chose de rigoureux et d’attendu. L’art, en d’autre terme, perd son caractère imprévisible : la technologie la plus aboutie ne peut garantir (ni même atteindre) l’originalité et la finesse du résultat.


La question, en effet, est bien celle de l’intervention de l’homme et de la nature de l’acte créatif. Déléguer à une machine la responsabilité de créer un dessin ou une œuvre est bien plus qu’une simple expérience amusante; cela met en exergue cette subtile articulation entre le geste créatif (le dessin, le modelage, etc…) et l’intention qui le guide. Si quelque chose manque à ces machines, en dépit de leur ingéniosité, c’est sans doute la capacité de variation et, en premier lieu, la capacité de décision. Ce n’est sans doute pas un hasard si une large partie des œuvres présentées à Bâle nécessite l’intervention du visiteur pour fonctionner. Récemment, Damien Hirst a ainsi imaginé une sorte de machine à peindre, assez rudimentaire, qui permet à l’utilisateur de produire rapidement des compositions tournoyantes et multicolores. En dépit de son étonnante sophistication, la machine imaginée par Angela Bulloch (Blue Horizon, 1990) se met en marche sur décision de l’homme. Que produisent, au final, ces machines-artistes ? De la répétition, le plus souvent. De la monotonie, serions-nous tentés de dire. Pendant toute la durée de l’exposition, la machine de Roxy Paine (SCUMAK #2 ) va ainsi produire des sculptures, la quantité primant ici sur la qualité. Manque l’originalité. Manque aussi  la nécessité, cette indescriptible qualité d’une œuvre qui nous suggère qu’elle n’est pas le fruit du hasard mais qu’elle a bel et bien été décidée et menée par un artiste. Ce qui n’empêche pas, parfois, de communiquer une certaine émotion : Jon Kessler a ainsi imaginé une installation vidéo destinée à produire des couchers de soleil de façon continue (Désert, 2005). Ce qui fait œuvre, ici, c’est moins le coucher de soleil que l’intérêt presque obsessionnel qu’il suscite : une sorte de machine essayant (tragiquement) de conserver intacte et perpétuelle l’émotion que l’on peut ressentir face au spectacle de la nature. Captivant.

Mais si ces machines ne peuvent prétendre être des artistes, elles n’en restent pas moins amusantes, attractives, parfois fascinantes. Ainsi, les machines imaginées par Rebecca Horn dégagent très souvent une réelle poésie ; la finesse de leur articulation et la lenteur des «gestes » qu’elles opèrent possèdent en elles-mêmes une valeur esthétique –bien supérieure à celle des dessins ou des peintures qui peuvent en résulter. Souvent, les machines imaginées par les artistes font du bruit, s’animent de mouvements chaotiques, hachés, plus ou moins précis. Les spectateurs s’approchent, cherchent à comprendre comment « ça » fonctionne. Chaque mise en marche de la machine devient alors une sorte de performances qui agace, qui intrigue ou qui émerveille. Les véritables œuvres, en fait, ce sont les machines elles-mêmes, leur aspect et leur caractère « vivant », et non les dessins qu’elles permettent de produire.

 

 

Il y a d’ailleurs quelque chose de touchant dans ce décalage entre la complexité de certains mécanismes et la pauvreté du résultat artistique. Comme si ces machines, par leur impuissance créative, rendaient par contraste hommage aux facultés artistiques de l’homme. Il est aussi difficile pour un homme de devenir une machine, comme le désirait Andy warhol, que pour une machine de devenir artiste…

par Yannick Le Pape

Art et machine
Du 5 mars au 29 juin 2008
Museum Tinguely
Paul Sacher-Anlage 1, Postfach 3255
CH-4002 Basel