TEXTE DE JULIA HOUNTOU* « C’EST LE VOYAGE QUI VOUS FAIT, OU VOUS DÉFAIT. »**

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L’attrait de l’orient

Pays lointain mythique et méconnu au croisement des empires et des civilisations, point de passage majeur des marchands de la Route de la Soie et des grands explorateurs, aujourd’hui encore peu fréquenté, le Kirghizistan1 constitue un ferment du rêve occidental. Terre fascinante et mystérieuse, l’Orient a toujours attiré et nourri l’imaginaire.

 

A l’heure où les idéologies nationalistes font leur retour, l’association FOCUS encourage au contraire le dialogue entre les cultures dans le domaine des arts visuels et plastiques. Suite à un premier échange artistique TET A TET2, en 20093, au Kirghizistan, entre quatre artistes suisses (Adrienne Scherrer, Yann Gross, Simon Deppierraz et Régis Tosetti) et cinq artistes kirghizes du collectif Insideout (Bermet Borubaeva, Chingiz Aidarov, Nikolai Cherkasov, Anatoliy Kolesnikov et Dimitry Petrovsky), FOCUS poursuit l’aventure. Du 5 au 25 septembre 2011, les cinq Kirghizes étaient invités à découvrir la scène créative suisse, rejoints par Camille Scherrer, Federico Berardi, David Favrod et Simon Palmieri.


L’art du voyage

Partis de Bishkek, la capitale du Kirghizistan, en 2009, les quatre artistes suisses ont sillonné les contrées sauvages d’une éblouissante beauté, cernées de chaînes de montagnes culminant à plus de 7.000 mètres et voyagé durant huit jours autour du lac Issyk-Kul4. Pays de saveurs et de contrastes, la Kirghizie brille par la splendeur et la diversité de ses paysages d’Asie centrale : sommets enneigés se mirant dans l’eau bleue turquoise des lacs, étendues vierges de présence humaine balayées par les vents, montagnes déchirées et vagues de collines ondulant à l’infini, cols abrupts, gorges encaissées taillées par des torrents tumultueux… reflètent la force et la magnificence de ce pays.

L’itinéraire des artistes les a conduits au cœur de la culture et de la vie quotidienne des Kirghizes tout au long de pistes, de hameaux en villages, dormant chez l’habitant ou sous des yourtes. Leur cheminement soulève un certain nombre de questions : qu’est donc une attitude de voyageur ? Comment le voyage prend-il place dans l’imaginaire ? Pourquoi se passionne-t-on pour l’ailleurs ? Existe-t-il une corrélation entre les panoramas, les nouveaux lieux qui se déploient sous les yeux du « globe-trotter » et les pensées, les réflexions qu’ils suscitent ? Engendrent-ils un changement de perception ? Ces nouveaux territoires offrent-ils un cadre alternatif bénéfique aux habitudes et au confinement du monde ordinaire, à la vie « normale » et normée ? Ainsi confrontés à l’altérité « grandeur nature », les créateurs tentent, à travers leur art, de répondre à ces interrogations.

Rencontrer l’autre

Le parcours s’est révélé riche de sources d’étonnement et d’émerveillement. Lors de leur séjour au Kirghizistan, les Suisses ont en effet pu découvrir une partie de la culture nomade en compagnie des artistes kirghizes, mélangeant œuvres traditionnelles et contemporaines, tout en débattant de la disparition progressive des traditions sous la menace de la globalisation. Ils ont notamment retrouvé leurs confrères kirghizes les 30 et 31 octobre au Festival At-Chabysh 2009, à l’occasion des courses d’endurance pour chevaux de race organisées à Barskoon, au sud du lac Issyk-kul.5

Cet échange helvético-kirghize transporte ainsi les artistes d’une culture à une autre afin de les sensibiliser aux similitudes et aux différences qui caractérisent les sociétés humaines. En réduisant les distances et les frontières, le processus artistique fait lien. Les créateurs s’extraient momentanément de leur propre existence pour donner à l’expérience unique et vécue de la rencontre une valeur transculturelle. A travers l’immersion, la plongée dans leurs univers respectifs, si éloignés soient-ils l’un de l’autre, ils tentent de s’apprivoiser et de tisser des liens en reconnaissant leurs différences et leurs spécificités individuelles, tandis qu’émergent les archétypes culturels qu’ils peuvent partager. Malgré les milliers de kilomètres qui séparent les deux pays, la géographie joue ce rôle de médiateur.


L’appel de la montagne

La montagne - élément commun au Kirghizistan6 et à la Suisse - constitue le pivot des démarches artistiques. Mais si dans la tradition kirghize, elle a toujours été rassurante et apaisante, en Suisse, elle était autrefois perçue comme dangereuse. Inspirés par ce relief caractéristique, les artistes mènent ainsi une réflexion sur l’imaginaire populaire des deux cultures. Au sein de ces paysages majestueux et imposants, ils mesurent leur vulnérabilité et leur petitesse. Les hauts sommets sont en effet synonymes d’ascension humaine, tant physique que morale. Leur escalade ardue engendre l’intensité d’être, dans le dépassement des limites et la découverte de soi. L’invitation à rompre avec les lieux, les paysages, le temps crée l’insolite et éveille le désir du voyage en soi7, à l’écoute de son ressenti8. La dimension spirituelle est présente ; la proximité des cimes et des cieux évoque un espace « sacré », hors du temps. La neige, quant à elle, peut figurer les souvenirs enfouis ou au contraire cristallisés dans la mémoire des artistes. Ceux-ci ont toute latitude de projeter, d’imprimer leurs propres souvenirs, rêves ou fantasmes sur cette surface blanche, feutrée et vierge, telle la feuille nue qui précède toute création.

Work in progress

Durant leur voyage, les artistes suisses et kirghizes ont opté pour un travail en « tête à tête » sous forme de workshop. Le groupe développe ainsi une synergie en partageant connaissances, documents et images dans le domaine de la photographie, du graphisme, de la peinture, de la sculpture et de l’installation. Au cours de leurs échanges, l’accent est mis sur le processus artistique, le travail en direct, l’art en train de se faire. Celui-ci n’est plus alors compris à partir de son achèvement, mais dans son processus même : les moyens utilisés, les approximations, les repentirs, les incertitudes antérieurs aux œuvres achevées. Les créateurs privilégient cette démarche qui implique les notions d’accomplissement physique, de mobilité, d’art vivant, de mise en œuvre, d’échange et d’interaction. Leur travail commun témoigne de l’aventure créative qui permet « d’ouvrir les portes du Grand Large. Ce qui importe sur la route de l’aventure, ce n’est pas ce que l’homme fait mais comment il le fait. L’aventure est dans son regard sur le monde. »9


360° degrés10

Parmi les différentes approches originales des thèmes choisis, penchons-nous sur celles de deux artistes suisses. Très perméable aux éléments naturels (lumière, topographie, phénomènes climatiques…), Simon Deppierraz aime à contempler longuement les paysages qui participent pleinement de son éveil sensitif et créatif. Lors du voyage autour du lac Issyk-Kul, il décide de photographier le panorama à 360° degrés pour ne réaliser au final qu’une image en superposant les clichés, mêlant alors réel et irréel. Les images couleur ainsi traitées renvoient à un passé révolu que l’artiste cherche à préserver, en sélectionnant les clichés les plus marquants des étendues sauvages. Ce qu’il a vu se condense en un récit compact et synthétique. Comme ce dernier, le voyage résulte de facteurs complexes qui affectent l’individu psychologiquement et visuellement. Le dispositif photographique mis au point par Simon Depierraz offre une autre façon de partager son expérience : « La valeur de connaissance ne saurait être intrinsèque à une seule image, pas plus que l’imagination ne consiste à s’involuer passivement dans une seule image. Il s’agit, au contraire, de mettre le multiple en mouvement, de ne rien isoler, de faire surgir les hiatus et les analogies (…). L’imagination (…) [est] construction et montage de formes plurielles mises en correspondances : voilà pourquoi, loin d’être un privilège d’artiste ou une pure légitimation subjectiviste, elle fait partie intégrante de la connaissance en son mouvement le plus fécond (…). Sa valeur heuristique est incomparable : on la vérifie depuis Baudelaire et sa définition de l’imagination comme "faculté scientifique" de percevoir "les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies"11, jusqu’au structuralisme de Lévi-Strauss12. (…) Le montage (…) nous donne accès aux singularités du temps et, donc, à son essentielle multiplicité. »13 Godard ne dit pas autre chose : « Le montage, (…) c’est ce qui fait voir. »14 « C’est ce qui transforme le temps du visible partiellement souvenu en construction réminiscente. »15 Les successions géologiques, empilées les unes au-dessus des autres, sont à l’image des strates de la mémoire ; le flou quant à lui peut évoquer la confusion, l’oubli progressif mais également l’état d’hypnose devant les reliefs majestueux. Dans ces paysages grandioses, règne le silence propice à cet envoûtement. Le ciel immense descend et envahit la montagne. Et lorsque le relief accidenté prend possession de tout l’espace, les massifs hissés semblent alors aspirés par les cieux.

Souvenirs

Durant tout le voyage, le photographe Yann Gross ne cesse quant à lui d’immortaliser les moments emblématiques de cette aventure humaine et artistique. L’image est pour lui un moyen complémentaire de s’exprimer en laissant des traces. Sa quête photographique découle de l’inscription physiologique et mentale, autrement dit, du souvenir tant physique, émotionnel que psychique, qu’il conserve de cette rencontre atypique. D’ailleurs, la sérigraphie d’un de ses clichés sur une bougie16 rappelle la conception freudienne de la mémoire17 liée à des métaphores photographiques relatives à l’empreinte : pour représenter le fonctionnement de l’appareil psychique, il n’existe rien de tel qu’un morceau de résine ou de cire sur lequel se grave un premier texte voué à disparaître. Tout comme l’image se révèle sur le papier photographique, les traces mnésiques s’impriment dans l’esprit humain. Celles-ci possèdent une valeur heuristique en contribuant à la découverte de soi : sillons autobiographiques et photographiques se confondent.

Mais inexorablement, les souvenirs s’effacent à mesure que la bougie - symbole d’intimité, de communion et de célébration - se consume, nous invitant ainsi à accepter la fragilité de l’existence et sa fin inéluctable.


Julia Hountou, août 2011, Suisse



*Responsable de la Galerie du Crochetan, à Monthey (Suisse). Docteur en histoire de l’art, Julia Hountou est l’auteur de nombreux articles sur la création contemporaine. Pensionnaire de l’Académie de France à Rome - Villa Médicis en 2009-2010, elle a enseigné dans diverses universités et écoles d’art. Elle a travaillé sur Les Actions de Gina Pane de 1968 à 1981 dans le cadre de son doctorat soutenu à l’Université de Paris I - Panthéon - Sorbonne. Sa thèse a pris la forme d’un ouvrage intitulé Les Actions de Gina Pane de 1968 à 1981 : De la fusion avec la nature à l’empathie sociale qui doit paraître prochainement aux éditions des Archives Contemporaines, en collaboration avec l’École Normale Supérieure des Lettres et Sciences Humaines de Lyon. Email : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. Blog : http://juliahountou.blogspot.com/

**Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Payot, Paris, 1992, p. 12.

1 Le Kirghizistan est un pays d’Asie centrale, encadré par le Kazakhstan au nord, l’Ouzbékistan à l’ouest, le Tadjikistan au sud-ouest, et la Chine au sud-est et à l’est. D’une superficie de 198 500 km2, ce pays enclavé ne possède pas d’accès à la mer.

2 En découvrant durant leur périple le restaurant TET A TET, les artistes choisissent ce palindrome commun à la langue française, russe et anglaise, pour intituler cette aventure artistique.

3 22 octobre au 11 novembre en 2009.

4 Au nord-est, le lac Yssik Koul forme une petite mer intérieure de 6 332 km2 à 1 620 m d’altitude, le deuxième plus grand lac de montagne du monde (après le lac Titicaca). Profond de 702 m, le lac légèrement salé ne gèle pas en hiver. Son nom, Yssik Koul, signifie d’ailleurs en kirghiz « lac chaud » ; il est en partie alimenté par des sources chaudes.

5 Elément central de l’identité nationale kirghize, le cheval occupe une grande place dans l’art, l’imaginaire et la symbolique collective. Dans les villages kirghizes, est considéré comme riche qui possède son cheval. Signe de l’étroite intimité liant l’animal au Kirghize, la monture est abattue au moment du décès de son propriétaire, afin qu’il l’accompagne dans la mort. Le cheval est encore utilisé dans les joutes équestres. Actuellement encore, mais de plus en plus relégués au plan folklorique, des jeux de séduction continuent à se dérouler à cheval.

6 Le Kirghizistan est en effet un pays essentiellement montagneux. Les montagnes composent près de 94% du territoire. L’altitude moyenne est de 2750 mètres au-dessus du niveau de la mer.

7 Reinhold Messner, Everest sans oxygène, Arthaud, Paris, p. 56. Parvenu au sommet de « son » Everest dans les années 70, Messner se confie : « Ce n’est plus le sommet qui prime, c’est l’homme, avec sa force et ses faiblesses, l’homme tel qu’il s’éprouve lui-même dans ce domaine spécifique extrême, le monde de la haute montagne et de ses solitudes. Ces expéditions me sont l’occasion d’une approche, et d’une investigation de moi-même. Plus haut je monterai, plus je plongerai mon regard dans les profondeurs de mon être. »

8 « La vue des montagnes qui se découvrent soudain à nos yeux nous met facilement dans une disposition d’esprit […] élevée ; peut-être cette impression tient-elle en partie à ce que la forme des montagnes et le dessin du massif qui en résulte sont la seule ligne permanente du paysage, car seules les montagnes bravent la ruine, qui ne tarde pas à emporter tout le reste, et surtout notre propre personne, notre individu éphémère. Non pas qu’à l’aspect des montagnes toutes ces idées arrivent à une conscience expresse, mais nous en avons un sentiment confus qui donne sa tonalité à notre disposition d’esprit. » Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation (tr. en français par A. Burdeau, revue par Richard Roos, PUF, Paris, 1984 (1ère éd. 1966), p. 1136.

9 David Le Breton, « L’Extrême-Ailleurs : Une anthropologie de l’aventure », L’aventure - La passion des détours, Ed. Autrement, Coll. Mutations, n° 160, Paris, 1996, 210, p. 71.

10 2009. Trois tirages jet d’encre sur toile présentés sur un trépied en bois, 70 x 100 cm.

11 Charles Baudelaire, « Notes nouvelles sur Edgar Poe (1857) », Œuvres complètes, II, Gallimard, Paris, 1876, p. 329.

12 Voir Georges Didi-Huberman, « Histoire et imagination », Ninfa moderna. Essai sur le drapé tombé, Gallimard, Paris, 2002, p. 127-141.

Warburg et son atlas Mnemosyne, Walter Benjamin et son Livre des passages ou Georges Bataille et sa revue Documents ont révélé, parmi d’autres exemples, la fécondité d’une telle connaissance par le montage.

13 Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, Éd. de Minuit, Paris, 2003, p. 151-152.

14 Jean-Luc Godard, « Alfred Hitchcock est mort » (1980), Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard I. 1950-1984, éd. A. Bergala, Cahiers du cinéma, Paris, 1998, p. 415. Le montage procède, philosophiquement, à la façon d’une dialectique (comme Benjamin et comme Bataille).

15 Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, op. cit., p. 172-173.

16 Souvenirs, 2009, Photographie sérigraphiée sur une bougie, 42 x 20 cm.

17 Ce problème a été examiné par Philippe Dubois dans L’Acte photographique et autres essais, Nathan, Paris, 1990. Voir en particulier « La métaphore photographique » et « Le Wunderblock », p. 274-283. Voir aussi la « Note sur le bloc-notes magique (1925) » de Sigmund Freud, dans Résultats, idées, problèmes II : 1921-1928, PUF, Paris, 1985, p. 119-124.