Musiques contemporaines MANCA (1)

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S’il y a quelques années la musique contemporaine était, pour beaucoup, accueillie avec réticence ou parfois même avec hostilité, elle est désormais à la porte de son intégration dans le grand répertoire. Chaque année, en novembre, revient un incontournable rendez-vous niçois avec les MANCA qui nous convient à leur festival.

 

 

Manca

Cette année, les MANCA ont eu l’excellente idée d’ouvrir leur 32ème édition avec une déambulation vocale et sonore où Isabel Soccoja a offert un éventail chamarré de compositions de Luciano Berio. Dès les années 60, celui-ci a sondé d’originaux domaines musicaux, en particulier l’exploration de la voix, s’attachant aux murmures, aux cris, aux souffles, aux bruissements, aux onomatopées, aux pleurs... Giardino della parola est une balade stylistique au milieu des œuvres d’art exposées au MAMAC où le public suivait la mezzo soprano de salle en salle. Incluant d’abord le piano, elle entre ensuite dans la voix seule, chantant a cappella des mélodies populaires d’Arménie, d’Italie et d’Écosse, avant d’explorer les diverses formes du rire et de poursuivre avec une tour de Babel de textes projetés signés Dante, Goethe, T S Eliot, Marx ou encore Barthes. Tout est d’une inquiétante étrangeté évoquant l’univers cinématographique de David Lynch, ou celui pictural de Frida Kahlo lorsque son ample robe blanche devient écran de projections vidéo. Chacun peut évidemment y mettre ses fantasmes.

Refusant l’abandon de l’année du Mexique en France, un concert franco-mexicain a réuni des œuvres récentes de compositeurs des deux nationalités utilisant l’informatique en temps réel : le son émis est transformé au moment même de sa diffusion, comme si une chanteuse se dédoublait lorsqu’elle chante, puisque se superposent à sa voix des motifs musicaux enregistrés immédiatement avant, sans laisser aucun dépassement de l’un sur l’autre. A la première écoute, le cheminement évoque l’improvisation, mais la construction et l’agencement de cette musique électro-acoustique sont éclairés par l’interprétation de l’Ensemble Icarus sous la direction de Franco Fusi.

Dans Pléiades, Iannis Xenakis recourt aussi à des processus de duplication simultanée et différée, identique et déformée, multipliée et variée. Composée en 1979, cette pièce emblématique de la musique contemporaine a depuis souvent été jouée en concert à travers le monde. En fusionnant musique et danse au Théâtre National de Nice, Pléiades a ajouté sa vocation chorégraphique perdue. Avec une organisation rythmique prodigieuse qui entraîne l’auditeur-spectateur dans un tourbillon sonore et visuel, six danseurs et six percussionnistes se partagent la scène. Une nouvelle chorégraphie d’Alban Richard les a obligés à cohabiter dans un décor mouvant. Moment fort du Festival, cette œuvre intense, très organique et tellurique, a magistralement été interprétée par Les Percussions de Strasbourg. La composition dégage des sonorités évoquant le gamelan balinais, les carillons d’églises, les cloches de vaches et autres, qui suggèrent d’ancestrales danses rituelles exotiques. Ce sont les pas saccadés d’un danseur qui semblent enclencher le rythme des instruments avec des couleurs sonores homogènes dans une puissance palpitante et hypnotique. Mort il y a tout juste dix ans, Iannis Xenakis se voulut un penseur libre. Libre comme résistant politique, libre comme compositeur, libre de jeter un pavé dans la doctrine sérialiste, libre de réaliser une musique gouvernée par sa nature énergétique. Pionnier de l’électro-acoustique, il a aussi été l’un des premiers à utiliser l’ordinateur pour le calcul de la forme musicale. Le mot Pléiades signifie plusieurs, en référence à une multitude d’étoiles composant la constellation brumeuse dont six seulement sont visibles, le même nom était donné dans l’Antiquité à un groupe de poètes dont six aussi ont particulièrement émergé.

Restons dans la mythologie grecque avec Ismène, opéra pour une seule voix de Georges Aperghis sur un texte de Iannis Ritsos. Dans une mise en scène d’Enrico Bagnoli, Marianne Pousseur incarne cette (anti)-héroïne, discrète et passive par rapport à sa sœur l’exaltée Antigone. Seule en scène, nue sans audace avec un unique collier de perles, elle énonce des valeurs simples et minuscules, clamant comme une corne de brume sa solitude pour ne pas s’incliner devant le temps qu’elle souffre de voir s’écouler trop lentement. Dans une longue méditation - à voir et à entendre - à la fois clairvoyante et lyrique, Ismène souhaiterait un peu de reconnaissance pour ses valeurs féminines qui s’opposent à la lutte et à la guerre. Est-ce d’aujourd’hui dont il s’agit ? Rayonnante de sensualité, avec sa nudité comme pureté, sa voix semble un faisceau lumineux qui nous guide sur l’eau envahissant la scène comme un miroir tendu. Aperghis est devenu le maître du théâtre musical. Il explore le son de la parole d’une manière originale et il intègre, à ses pièces, tous les éléments vocaux en se jouant des classifications de genres et libre de toute contrainte institutionnelle.

Un concert symphonique où l’Orchestre Philharmonique de Nice, sous la direction de Pierre-André Valade, s’est mesuré à des compositeurs aussi célèbres et avant-gardistes qu’Ana Lara, Henri Dutilleux et Steve Reich. Le public aura peut-être trouvé un peu dissonante la musique de la première et répétitive celle du dernier (en fait elle est plutôt minimale), mais l’écriture raffinée et la sensualité de coloriste de Henri Dutilleux invitent à des songeries poétiques : The Shadows of time immobilise le temps figé suspendu et idéalise la vie d’une délicate aura, surtout quand s’élève une voix lointaine qui s’étend déjà très loin, au-delà....

Nombreux, le public a largement applaudi toutes les œuvres proposées par les MANCA, initiant sa sensibilité au plaisir de la découverte pour certains et d’une nouvelle écoute pour les familiers de la musique contemporaine. L’art d’aujourd’hui ne peut plus se contenter d’une activité d’interprétation d’œuvres reconnues, il doit prendre des risques pour se renouveler et être parfois audacieusement novateur, afin que triomphe la liberté de création.


Caroline Boudet-Lefort


(1)Musiques Actuelles Nice Côte d’Azur

ndlr : performArts soutien sans réserve le festival MANCA qui a reçu, au fil des ans, la plupart des grands compositeurs de la deuxième moitié du XX° siècle.