“Huit Maîtres de l’Ukiyo-e : chefs-d’œuvre du Musée d’Art Asiatique de Corfou”

PDFImprimerEnvoyer

La Maison de la Culture du Japon à Paris présente, jusqu'au 17 décembre 2011, une superbe sélection de cent-cinquante estampes japonaises jamais vues en France à ce jour, en provenance de la célèbre collection Gregorios Manos, désormais conservée au Musée national d’Art Asiatique de Corfou.

Sur ce grand classique de la culture japonaise, les organisateurs, allant au-delà du pur plaisir de la contemplation esthétique, ont fait preuve d’un réel effort didactique en retraçant à travers un choix d’images du monde flottant (ukiyo-e) de huit maîtres incontestés, les grandes lignes d’une histoire du goût de cette xylographie japonaise qui débute vers 1660 pour s’achever vers 1910. Réalisée dans un esprit très contemporain, cette exposition est conçue comme un parcours chronologique de l’évolution des styles, où les précieuses estampes anciennes, encadrées de bois clair, se détachent dans un décor d’un gris métal rythmé d’un rouge éclatant, selon une scénographie fluide où le plaisir de l’amateur se double de la satisfaction de la découverte. Ce sont essentiellement des images de brocart (nishiki-e) aux couleurs d’une culture urbaine savante et aristocratique du divertissement où la figure humaine se trouve projetée au premier plan. Popularisées dès 1765, elles mirent en scène une représentation strictement codifiée de la femme japonaise, aux longs yeux noirs et brillants sous l’arc de sourcils effilés, toujours somptueusement vêtue, ses lourds cheveux de soie relevés en de stricts et énormes chignons hérissés de peignes et d’épingles de prix, découvrant un long cou délicat, et dont le maintien modèle et accuse la sensualité dissimulée : chaque geste merveilleusement gracieux et mesuré doit exprimer sensibilité, raffinement, calme et maîtrise de soi. L’autodiscipline personnelle –elle peut à la rigueur laisser découvrir un pied nu mais en aucun cas être nue ou non coiffée– s’y confond avec l’expression de la sensibilité esthétique.

Harunobu

 

Suzuki Harunobu (?-1770) qui fut l’un de maîtres les plus représentatifs de l’ère Meiwa, joua un rôle majeur dans la mise au point de l’impression polychrome : transposant habilement sources d’inspiration littéraire classique aux reflets des mœurs de l’époque, il contribua par la réalisation de luxueux e-goyomi (calendriers) à en fixer l’icône d’une grâce éthérée et songeuse, mettant l’accent sur sa mélancolique et fragile féminité, sans cesser de varier ses références au fil d’images subtilement parodiques (mitate-e).

 Kiyonaga

Torii Kiyonaga (1752-1815) a privilégié dans ses estampes des arrières-plans très travaillés où la ligne serpente, jouant sur l’épaisseur du trait. Il a excellé dans des compositions recherchées de réunions de courtisanes au sein des paysages célèbres d’Edo et développé, jusqu’à en faire sa spécialité, les degatari-zu ou représentations des acteurs de kabuki, avec musiciens et récitants.

Utamaro

Kitagawa Utamaro (?-1806), qui reste l’artiste le plus emblématique de l’Uriyo-e, a innové dans ses portraits de beautés célèbres (bijin-ga): ceux-ci se distinguent notamment par un cadrage resserré à mi-corps ou autour du visage souvent en gros plan, qui permet une certaine expressivité psychologique personnelle obtenue en renforçant ce regard d’oiseau mobile et pénétrant dont l’expression aiguë relève l’immobile blancheur du visage poudré de nacre, les moues suggestives d’une petite bouche ronde et rouge comme une cerise, la sensualité ondoyant dans les replis des drapés…

Sharaku

Au contraire de Toshusai Sharaku (1763-1820) qui eut une période très brève (10 mois !) de production d’estampes caractérisées par le réalisme acéré de ses portraits d’acteurs en gros plan (okubi-e) qui laissent transparaître l’intensité pathétique des émotions humaines, Katsushika Hokusai (1760-1849), certainement l’artiste japonais le plus internationalement connu de ce genre, multiplia d’incessants changements de styles au cours d’une longue carrière de 70 ans, avec une vérité et une précision extraordinaires inégalées. Pour sa part, Utagawa Toyokuni (1769-1825) fut le fondateur de l’école Utagawa qui s’imposa sur l’ukiyo-e du XIXe ; ses illustrations de gôkan (ouvrages historiques) et de yomi-hon (récits romanesques) et ses images de belles femmes (bijin-ga), sans atteindre la maîtrise d’un Utamaro, furent très appréciées.

Hiroshige

Utagawa Hiroshige (1797-1858) est surtout réputé dans le domaine de l’estampe de paysage, notamment pour les Cent vues célèbres d’Edo. Enfin Utagawa Huniyoshi (1797-1861) fut reconnu comme un grand maître du nishiki-e de guerrier grâce au succès de sa série Cent huit héros chinois en 1827. Il s’intéressa à la peinture occidentale qui lui inspira des paysages vus sous un angle moderne multipliant les dégradés d’ombres et de lumières. Il renouvela le genre et le style de la peinture de femme, notamment par sa représentation dans diverses occupations de la vie quotidienne.

Ces aperçus de l’évolution de l’art de la gravure sur bois dessinent aussi, comme à rebours, les étranges paradoxes d’une âme japonaise qui prône si fort les mérites et vertus du travail ; qui, dans cette forme d’art populaire d’un charme subtil à la fois simple et savant, a célébré le loisir avec un raffinement inégalé, jusqu’à en faire l’accomplissement le plus noble de l’activité humaine ; qui s’affirme pragmatique, ouverte aux perpétuelles mutations d’une mondialisation désormais éprouvée au quotidien, mais recherche, dans un raffinement qui éveille l’esprit, l’essence d’une beauté intrinsèque restituant à la fois l’éphémère dans toute chose et la pérennité de l’instant…

Hokusai

Mais l’impression de familiarité qui en émane semble émousser l’étonnement et dépouiller de son insolite fascinant cet art que chacun a l’illusion de connaître… D'autant que la peinture occidentale de la fin du XIXe,

­les Impressionistes, les Nabis, les Symbolistes en France, le Mouvement Esthétique en Angleterre, La Sécession Viennoise, etc. ­ ainsi que les arts graphiques et décoratifs en ont intégré les principales avancées (les aplats, des raccourcis suggérant les effets de masse, la primauté d'une ligne serpentine...) jusqu’à forger le terme de “japonisme” pour désigner cette source d’inspiration !La vraie question ne serait-elle pas alors celle du sens que peut prendre le simple fait de regarder encore une estampe aujourd’hui ? Si, jadis, connaître les objets japonais et collectionner les estampes anciennes constituaient une forme de référence sociale, que peut encore apporter cette contemplation à un regard contemporain marqué par le goût du changement pour le changement, en quête perpétuelle de nouveauté ? Peut-être précisément ceci : cet éclat disjoint d’un instant unique, dérobé au temps de l’histoire…Tout comme la geisha est l’artiste d’un monde qui n’existe pas mais dont elle témoigne en l’incarnant jusque dans le moindre de ses gestes, l’estampe est le vecteur privilégié d’une représentation idéale, où, au sein de la nature ou dans un cadre intime, courtisanes et acteurs y vivent d’une vie immortelle qui concentre en elle toutes les séductions aristocratiques de la culture et du goût. Les Japonais d’autrefois –toutes classes confondues– avaient connaissance de ce milieu dans une jouissance artistique commune. Comme ceux d’aujourd’hui, ils puisaient du réconfort dans la contemplation inlassable des merveilles de la vie et c’est dans cette célébration, venue d’un monde désormais disparu mais éternel, que la contemporanéité la plus stricte peut rejoindre et s’unir aux visions enchantées de cet art clos si exquisément féodal, selon les mots de la poétique évocation d’Asai Ryôi : « vivre seulement dans l’instant, savourant la lune, la neige, les cerisiers en fleurs et les feuilles d’érable, chanter des airs, boire et se divertir en se laissant flotter, comme indifférent aux menaces de pauvreté imminente, à l’image d’une calebasse emportée au fil de l’eau… » (Ukiyo monogatari, Le Dit du Monde Flottant, 1661).

Toyokuni


Tessa Tristan