OCTOPUS Philippe Decouflé - De la pureté multipliée

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« Créer de la danse, ça c’est une démarche vraiment non intellectuelle. Pour moi, c’est de la peinture en mouvement, des extraits de bout de vie, des morceaux de rêve ». « Octopus », huit poèmes chorégraphiques pour huit interprètes et deux musiciens de Philippe Decouflé, sillonne les scènes hexagonales et européennes et a fait escale à Aix au Grand Théâtre de Provence. La beauté est au cœur du spectacle.

 

 

Octopus

Comment faire pour étonner des spectateurs, les embarquer, les électriser, bref leur en mettre plein la vue. Philippe Découflé semble avoir trouvé avec Octopus qui mélange tout, la vidéo, la musique, l’acrobatie et bien sûr la chorégraphie. Sur scène, deux musiciens et six danseurs pour un spectacle aussi visuel que coquin « Je développe ce qui est nouveau, ce qui m’emmène ailleurs. Ce qui n’est pas comme d’habitude. Ca ne m’intéresse pas de tirer sur la ficelle. » Mais, le chorégraphe essaye aussi de ne pas en refermer car il y a en lui de l’accumulateur. Dans Octopus , ces incroyables jeux de jambe font songer à ceux qui en 2009 avaient mis en émoi le public du Crazy Horse. Quant à ses oppositions noir et blanc, elles rappellent celles sur lesquelles Découflé avait bati sa notoriété en 1993 aux Jeux Olympiques d’Albert –Ville. Mais, si Philippe Découflé ne dit rien, il réinvente tout. « Ce qui me touche beaucoup, c’est sa transversalité et le fait d’aller vers plein de pratiques, de disciplines pour être au service d’un spectacle unique, sans être un touche à tout ». Philippe Découflé a dit qu’il voulait travailler sur le calme, le doux, la beauté, l’exotisme, le rythme aussi pour que le public ne s’ennuie pas. A en juger par l’accueil des spectateurs au Grand Théâtre de Provence ce vendredi 7 octobre, il a tout bon.

Octopus

Depuis le Crazy Horse et avant le Cirque du Soleil (2 projets de commande), Philippe Découflé avait envie d’un espace de liberté « Dans un spectacle comme celui-là, il y a de la danse, de la musique, un décor, de la lumière, des effets d’optique, un tas de choses en fait, mais le rapport le plus organique est celui entre la danse et la musique, deux arts qui sont imbriqués l’un dans l’autre ». Si « Where did you sleep last night » a servi de déclenchement au spectacle, Découflé a fait appel au chanteur Nosfell pour composer la majeure partie de la musique d’Octopus. « Il y a des notions de retour à quelque chose d’essentiel » explique le musicien « quelque chose de brut ».

Ruptures de temps

Avec ces corps nus recomposés, morcelés, camouflés, Octopus est une pièce en forme de rébus, un catalogue non-exhaustif des obsessions du chorégraphe où le beau flirte en permanence avec le laid. « J’ai travaillé sur le bondage. C’est quasiment du cirque mais, en même temps, il y a quelque chose d’erotique. Donc, ça crée un état de tension. » souligne le chorégraphe « C’est vrai qu’en sortant du Crazy Horse, où je me devais de travailler sur la beauté mais en respectant des critères très précis, j’avais envie de me livrer à une variation personnelle, de faire quelque chose de très personnel et d'axer à nouveau mon travail sur la chorégraphie. Je me suis laché. On vit dans un monde qui violente de plus en plus notre temps propre et, du coup, j’ai travaillé là-dessus, sur des ruptures de temps. Des moments où ça va un peu trop lentement, d’autres un peu trop vite. Mais, créer de la danse, ça c’est une démarche vraiment non intellectuelle. Pour moi, c’est de la peinture en mouvement, des extraits de bout de vie, des morceaux de rêve. Je suis parti de ma vie privé, mes parents, mes enfants, mes amours et de ce que je ressens de l'état du monde aujourd'hui. Créer du divertissement dans le monde terrible qui nous entoure n'est pas une chose facile. On vit dans un monde où on a une masse d’information, où tout est violent, dur, étourdissant. J’avais envie d’apporter quelque chose de calme, de doux, de beau. Mon métier, c’est de faire du divertissement, si possible de bon goût avec des gens que j’aime. Je fais des spectacles que j’ai envie de voir. C’est un processus qui se fait de manière très naturelle. Je réunis un groupe de gens, là en l’occurrence des danseurs que je trouve merveilleux et puis des musiciens qui apportent énormément. La musique de Nosfell, qui va du rock à des choses très douces, est tout simplement magnifique. Tout a été composé pour le spectacle ».

Octopus

Apparition disparition

Octopus en anglais, en fait, ça veut dire pieuvre. « C’est un opus pour huit danseurs, et puis il y a à peu près huit parties » Huit danseurs, huit tableaux, un seul thème ou plusieurs ? « Difficile à dire. En danse, on arrive à parler de choses sans que ce soit vraiment explicite. J’ai travaillé sur la sensualité, sur la beauté. C’est un thème un peu large. Mais, le précédent spectacle était sur les ombres et la lumière. J’ai donc voulu parler dans cette série de tableaux de ce qui pour moi est beau. Le tout premier tableau sur lequel j’ai travaillé est ce duo entre deux danseurs. Une très belle danseuse rousse à la peau blanche Alice Roland et un grand danseur noir comme de l’ébène Sean Patrick Mombruno. Il y avait pour moi quelque chose de magique entre ces deux corps, entre ce grand corps noir qui arrive à faire disparaître cette sublime jeune femme rousse en l’enveloppant. Quelque chose sur l’apparition et la disparition. Lui, est très féminin, elle un peu masculine. Il y a donc quelque chose sur le genre. Je voulais réunir ensemble, leur beauté si parfaite qui a du diable en elle. Je voulais parler de la jalousie, ce sentiment qui revient et dont on ne peut se défaire. D'où l'idée d'une forme qui se répèterait au cours du spectacle. J'ai donc commencé par faire ce duo noir et blanc avec ces deux danseurs exceptionnellement beaux !  Le reste de l’équipe s’est constitué simplement. J'ai fait passer une audition et rencontré une sublime danseuse espagnole : Meritxell Checa Esteban. J'ai alors réalisé que, si j'avais besoin de m'ouvrir à de nouvelles rencontres, j'avais aussi envie de retrouver les danseurs avec lesquels j'ai l'habitude de travailler. Il y a également Alexandre Castres qui vient de chez Pina Baush et Ashley Chen qui vient de chez Cunningham. Ces deux grands chorégraphes étant morts l'année dernière, c'était très important pour moi d'avoir un peu de leur âme dans ma compagnie, pour que nous nous sentions plus fort ».

Octopus

Il y a une utilisation importante de vidéos et nouvelles technologies. Pourquoi, qu’est ce que ça vous apporte en tant que chorégraphe ?

« C’est une sorte de concours de circonstances. Au début de ma carrière, j’ai beaucoup hésité. J’avais envie d’être cinéaste, en fait. J’ai été un peu chorégraphe par défaut, comme en attendant. J’avais envie de faire des films et, finalement, je continue à faire des spectacles sur lesquels j’intègre ma passion pour les images. Il se trouve que j’ai une équipe fantastique avec qui je développe des procédés techniques depuis quelques années. Utiliser des images c’est un processus naturel, une évidence pour moi, comme utiliser de la lumière ou de la musique. Et puis, la plupart des images sont générées en « live » par les danseurs eux-mêmes. Cela devient donc une sorte de décor vivant, d’excroissance du corps. Souvent, du reste, le fait d’utiliser de de la vidéo permet au corps de se démultiplie, cela crée une sorte d’aura autour du corps de l’ordre de la fantasmagorie »

Ce qui crée un rapport au corps très singulier.. Comment jouez-vous des contraintes ? »

« Paradoxalement, quand les danseurs mettent un costume c'est pour se dépouiller : je voulais travailler sur la nudité des corps et montrer l'intérieur des corps ! Il y a des costumes faits à partir de cheveux, des squelettes, j'utilise des images de scanners et des caméras infrarouges pour filmer en direct le mouvement des corps..

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J’avais envie de travailler sur des matières organiques et d’être très près du corps. Les contraintes aident souvent à trouver une solution plus simple donc meilleure : Je recherche une forme de pureté. Je n'arrive jamais à faire ce que je souhaite. Je dois donc m'adapter constamment et rebondir sans cesse ».

 


OctopusQu'avez-vous gardé de l'enseignement de Merce Cunningham ?
« La technique. Je n'ai jamais pris un cours de chorégraphie de ma vie mais j'ai vu de nombreuses représentations de ses spectacles. A chaque fois j'ai appris quelque chose de l'écriture chorégraphique. J'ai une grande admiration pour Merce Cunningham. Il a exploré sans relâche des combinaisons différentes, particulièrement complexes et sans intention dramatique. Ma méthode est différente de la sienne ; moi, je rajoute beaucoup d'effets avec la lumière, la vidéo, la musique en live, les costumes...mais j'ai gardé cet état d'esprit de toujours laisser les choses ouvertes ».

Cunningham utilisait le hasard dans ses chorégraphies, ce n'est pas votre cas...
« J'essaye de maîtriser le temps et l'espace pendant une heure et demi. La danse n'est pas narrative : nous sommes dans une série d'émotions et d'images avec une musique jouée en direct, du début à la fin du spectacle. C'est un travail énorme d'arriver à un résultat qui se tienne. « Octopus » représente aussi un an de vie et de partage avec une équipe. Il faut lutter, réunir les gens, se nourrir et les nourrir, lutter contre les habitudes et toute forme de système. Je suis là pour « déranger » et poser des questions. Créer est quelque chose en soi qui demande toute son énergie, toute sa force à une personne ».

Quelle part d'improvisation y-a-t-il, pour le danseur, dans vos spectacles ?
« A l'intérieur de formes chorégraphiques précises, écrites parfois, il y a toujours et constamment des « bulles » de liberté. Lorsque j'ai créé « Solo » en 2003, je m'amusais beaucoup entre les deux cent points de repères que je m'étais imposé. J'ai découvert que plus le cadre était précis, plus il y avait de liberté à l'intérieur. Le tout est d'avoir des intentions claires et qu'elles soient en phase avec ce que le danseur peut exprimer ».

Une fois le spectacle lancé, que devenez-vous ?
« Au début des représentations, je retravaille tous les jours avec les danseurs mais il y a un moment où, par respect pour l'équipe, il est nécessaire et même vital que les choses se posent pour mieux grandir ensuite. Il faut également que les danseurs vivent ! En tant que créateur de la forme de départ, je dois alors me faire plus petit, continuer à observer et être attentif à capter ce qui arrive ».

Pensez-vous qu'une « création » puisse, un jour, être achevée ?
« Les inconvénients mais surtout l'avantage du spectacle vivant c'est que rien n'est jamais figé. Puisque l'environnement change sans arrêt, le travail se modifie en permanence. Je considère que c'est quelque chose dont il faut constamment tirer parti. Tous les jours, on peut essayer quelque chose de nouveau; on n'y est pas obligé mais il faut s'en donner la possibilité parce que c'est cela qui est enrichissant. Pourquoi une forme serait-elle meilleur qu'une autre ? André Masson disait : «  Il n'y a pas d'achèvement en art ». L'artiste est dans une quête sans fin ».


 

Comment avez-vous envie que les spectateurs sortent de ce spectacle ?

« Ce qui est intéressant avec le spectacle vivant, surtout celui qui n’est pas narratif, c’est que chacun peut se raconter sa propre histoire. Et, c’est toujours merveilleux d ’entendre ce que peuvent raconter les gens à la sortie d’un spectacle. Car, souvent, ils accèdent à mon inconscient d’une manière ou d’une autre et ils me disent des choses que j’avais à peine osé penser. En tous cas, j’espère qu’ils sortent d’Octopus avec une sorte de plaisir calme ».

Une création en nourrit-elle une autre ?
« J'essaie, au fur et à mesure de l'expérience que nous vivons à Rennes, de tirer les leçons pour notre prochaine création dans deux ans. Mieux connaître le talent de chacun permet de mieux utiliser l'outil ».


Une sélection de Geneviève Chapdeville Philbert

 


 

TEASER OCTOPUS

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« Octopus » Extraits du catalogue : jalousie, shiva pas, hélas tique, boîte noire, squelettes, l'argothique, talons aiguilles, boléro... et autres poèmes chorégraphiques.
Mise en scène et chorégraphie : Philippe Decouflé
Musique originale et interprétation live : Labyala Nosfell, Pierre Le Bourgeois
Danseurs : Flavien Bernezet, Alexandre Castres, Meritxell Checa Esteban, Ashley Chen, Clémence Galliard, Sean Patrick Mombruno, Alexandra Naudet, Alice Roland

 

Grand Théâtre de Provence 4 au 8 octobre 2011 Aix-en-Provence

Création 2010 au Théâtre National de Bretagne

Philippe Decouflé en quelques dates :
1961 : Naissance à Paris
1983 : Création de la compagnie DCA (Diversité, Camaraderie, Agilité)
1989 : La danse des sabots création pour le défilé du Bicentenaire de la Révolution Française à Paris 1992 : Cérémonie d'ouverture et de clôture des Jeux olympiques d'Albertville
1995 : Création Decodex
2006 : Créations Solo: le doute m'habite et Sombrero L'autre défilé à l'occasion des Journées Européennes du Patrimoine
2007 : Coeurs croisés création dans le cadre de « Paris Quartier d'été » La mêlée des mondes, parade d'ouverture de la Coupe du monde de rugby
2007-2009 : Désirs au Crazy Horse

2010 : Octopus

2011 Création à Los Angeles, avec le Cirque du Soleil, autour des débuts du cinéma. Le chorégraphe se replonge dans l'univers de Méliès et du 19ème siècle .

Artiste associé du Théâtre National de Bretagne jusqu’en 2014 .

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