Laurent Terzieff, le magnifique – La voix singulière du théâtre contemporain.

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La collection Les Grandes Heures Radio de France-Ina consacre des écrivains du XXe siècle à travers récits et interviews. L’homme de théâtre Laurent Terzieff qui a œuvré pour mettre en lumière le théâtre de son époque a une place toute désignée pour faire son entrée au panthéon de la création contemporaine.

 

Qu’on se le dise, Laurent Terzieff fut, sa vie durant, fidèle à ses premières amours : les planches. Celles qui résonnent d'œuvres contemporaines. Afin de ne rien trahir de sa pensée, rendons-lui la parole –portée par un souffle caressant, humble, subtil et profond– à travers quelques morceaux choisis des entretiens radiophoniques donnés au fil de sa longue carrière, débutée à l’âge de 17 ans avec Tous contre tous d'Adamov, pour s’achever par une adaptation française de Philoctète en 2010.

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Si c’est avec la Sonate des spectres de Strindberg que sa révélation pour le théâtre a bien lieu, c’est grâce à Adamov qu’il réalise son vœu d’entrer dans la danse. Il obtient son tout premier rôle dans Tous contre tous à 17 ans, par un concours de circonstances : alors qu’il est régisseur bénévole sur la pièce, l’acteur principal (par deux fois) démissionne ! Débute alors cette belle aventure qu’il partage avec le metteur en scène Roger Blin, « ce visionnaire qui sait rendre compte de l’individuel et du collectif, du curable et non curable ». Lui apparaît alors comme une évidence que « c’est là sa place ». Peut-être même sa raison d’être et son désir de se rendre utile au monde ? Une chose est sûre, pour faire du théâtre, il faut commencer dans la fleur de l’âge « pour ne pas être formaté ». « A partir de Tête d’or [de Paul Claudel], j’ai eu un déclic, j’ai fleuri, ma parole était en accord avec mon corps. »

Laurent Terzieff ne se reconnaît pas dans sa génération d’après guerre, à son avis trop tiède. Lui a plutôt la cuirasse d’un révolté qui a besoin de brûler ses démons sur scène, à l’image de son maître à penser, Roger Blin, « un rebelle intraitable et sans faux-semblant ». Il ressent dès lors que le théâtre est le lieu de « la rencontre des choses visibles avec les choses invisibles, la réconciliation des contraires », comme le permet la poésie. Le théâtre le séduit plus que le cinéma car il représente « les fantasmes incarnés par la présence concrète des comédiens ». Au temps de sa jeunesse, deux courants principaux se dessinent : d’une part, le théâtre de la critique politique et sociale (vision optimiste) représenté par Brecht et, de l’autre, celui du théâtre de l’absurde figuré par Ionesco, Beckett, Adamov (vision noire).

Lorsqu’il se lance dans la mise en scène avec Pascale de Boysson (sa compagne), Laurent Terzieff cherche une voix médiane et des auteurs qui impliquent ces deux représentations du monde : « un théâtre qui interroge l’homme sur lui-même et la société dans laquelle il vit, les deux faces de l’existence ». « Ce qui m’a poussé à la mise en scène de théâtre, c’est de vivre l’expérience sans cesse renouvelée du langage » et « l’effet cathartique » de cette expression artistique. De même qu’Adamov parlait de « temps réinventé dans un espace transfiguré ». « Le goût de l’époque –pour citer Sartre– s’exprime dans le théâtre d’Ici et Maintenant. Le théâtre est une expérience collectivement vécue ». C’est auprès d’auteurs étrangers tels que Murray Schisgal, James Saunders, Slawomir Mrozek que Terzieff pourra « se mettre à l'écoute du monde pour en être la caisse de résonance ». C’est la raison pour laquelle a contrario il ne souhaite pas monter des classiques, perçus « comme une espèce de clin d’œil avec le public » car ils exhibent « des caractères connus alors que son travail s’intéresse plus à installer un univers ». Sa revendication d’un théâtre exigeant –« J’ai essayé de ne jamais sombrer dans l’imposture intellectuelle ni dans la facilité » ne l’empêche pas de mener un combat (intellectuel !) pour décloisonner les frontières du théâtre privé et public. Au-delà des clivages, le propre de sa vocation tient en ces quelques mots : « Si on n’est pas vulnérable et habité par le doute, il est très difficile de créer ». Probablement pense-t-il à Artaud, « un apport en creux » pour lui et ses compagnons de route.

Évoquons également une autre figure majeure pour notre antihéros, celle du poète Rainer Maria Rilke. Avec lui, « la poésie est une passerelle. L’homme cherche un autre que lui-même… Théâtraliser la poésie, c’est objectiver l’intériorité par les moyens du théâtre »

Alors que les caméras tentent de séduire ce monstre sacré depuis sa prestation remarquée dans Les tricheurs de Marcel Carné en 1958, que les films tournés avec Rossellini et Pasolini étaient sur le point de le transformer en une icône de la jeunesse, il choisit de se consacrer au théâtre : « Je m’estimais doué pour le faire ». Pourtant, il ne renie pas ses expériences cinématographiques. « Marcel Carné m’a appris l’exigence, ne rien céder au projet ». Aux yeux de Terzieff, Buñuel vibrait d’une humanité très naturelle, Clouzot était un personnage plus dramatique. Il évoque sa rencontre marquante avec Rossellini qu’il définit comme le « Stendhal italien, d’une grande culture mais qui n’était à l’aise qu’avec les femmes ». Quant à Pasolini, grâce auquel il interprète le Centaure dans un Médée qui n’aura pas le succès escompté, c’est son côté « extrêmement communiquant » qu’il l’a touché.

Avant de refermer le rideau, comment ne pas évoquer ces mots à découvert que nous livre le comédien et qui pourraient être la clé de son infatigable dévouement au théâtre : « J’ai un problème avec le temps, sauf en scène où je me sens protégé. Rien n’arrive vraiment dans la vie, alors qu’au théâtre quelque chose commence, quelque chose finit ». Il était un autre lieu où le présent n’avait plus de prise sur lui, celui de la conversation. Il aimait les échanges profonds où le dialogue rebondit et rend sa plénitude au temps. Le temps de « la réconciliation »… Espérons qu’il ait trouvé la voie de la félicité en son dernier souffle.


Aurèle M.


« Laurent Terzieff – Du visible à l’invisible », paru dans la collection discographique Les Grandes Heures Radio de France – Ina.

Coffret disponible sur www.boutique.ina.fr.