Intérieurs 2011

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Intérieurs 2011 : l’art de vivre avec l’art présentait à Paris, du 12 au 18 septembre 2011, un programme ambitieux mais un peu flou puisqu’il pouvait s’agir aussi bien de construire le cadre quotidien d’une œuvre que d’employer les moyens de l’art (tous les moyens, donc contemporains, décoratifs, techniques…) pour créer celui-ci. Cependant une telle problématique –scénarisée chez Artcurial, aux bons soins du magazine AD– semblait vraiment intéressante à voir in situ,

 

d’autant que les conditions réunies paraissaient idéales : le cadre prestigieux d’un hôtel classé, des partenariats conséquents, douze décorateurs vedettes, « véritables porte-drapeaux du savoir-faire et du goût français », « une sélection qui associe créateurs confirmés et talents émergents afin de dresser le panorama des sensibilités du moment » comme l’écrit lyriquement Cédric Saint-André Perrin dans le catalogue, s’exposant –à leurs risques et périls– pour intégrer l’art dans un décor quotidien! On attendait de voir, avec excitation, leurs diverses propositions comme autant de possibles pertinents, originaux et/ou innovants, sachant exploiter l’actuelle multiplicité des techniques nouvelles et traditionnelles, à défaut d’être réalisables pour tous… Force a été de constater qu’il n’y a guère que Pierre Yovanovitch et Roxane Rodriguez qui tirent ici leur épingle du jeu.

 

affiche

L’un, parce qu’il s’est concentré sur la force fonctionnelle d’un dispositif (dans un décor minimal d’acier patiné qui semble imiter le jeu de draperies d’un théâtre privé, serpente une longue banquette blanche moelleuse et extrêmement confortable autour d’un écran plat permettant d’admirer une vidéo de Bill Viola) simple, dépouillé et efficace –rien dans ce cocon de contemplation ne vient détourner l’attention de l’œuvre d’art regardée !

L’autre, parce qu’elle a su imaginer un univers personnel, La bibliothèque et la chambre oniriques, en unissant dans un cadre de rêverie intime certains éléments anciens –un miroir au mercure, un lustre de cristal, des livres, une vanité du XVIe– qui répondent à une installation très contemporaine. Pratiquant cette forme de luxe qui distille des états d’âme comme un charme subtil, elle peut ainsi naturellement concilier tous les antagonismes supposés d’époques, de styles ou de techniques dans le simple plaisir de rencontrer l’art au quotidien. (Réalisé selon le même parti-pris de mélanges, le salon César d’Alain Demachy et Valérie Metois apparaît plus classique et beaucoup moins convaincant –sans doute parce qu’il y manque cette dimension imaginative de réinvention privée d’un univers artistique qu’on choisit de s’approprier pour vivre avec).

Quant à la cellule d’habitation utopiste de Joseph Dirand, c’est certainement de toutes la proposition la plus ambitieuse et difficile ; que l’on apprécie ou non cet éloge du sombre d’une esthétique minimale, l’objectif du projet annoncé par le titre est accompli. Sans doute s’est-il un peu dévoyé dans un projet si radical essayant de synthétiser trop de choses ensemble –l’excès d’épure a tendance à oublier l’humain au lieu de se mettre à son service– mais, au moins, a-t-il le grand mérite de le formaliser, le courage de l’avoir tenté... Autre parti-pris teinté d’humour, celui d’India Mahadavi qui dans sa chambre In bed with Mark réinterprète aux murs les rouges et les roses de Mark Rothko pour suggérer la présence de l’œuvre dans son absence même… L’idée, hélas, s’avère plus séduisante que la réalisation –pas vraiment convaincante. Le salon de contemplation tout de rayures grises en illusions d’optique d’Olivia Putman déçoit à force de jouer le consensus mou –à tous les degrés– autour d’une œuvre de Fabrice Hyber et une intellectualité de pure façade. Ne reste plus qu’un style –si convenu désormais qu’il en devient anodin. Il est vrai que, côté ambiance, elle a été un peu pénalisée par les contraintes propres au lieu, comme par l’absence du lustre au plafond initialement prévu…

La suite de ces Intérieurs vient rappeler la célèbre formule de Monsieur de Talleyrand : « Tout ce qui est excessif est sans portée... » Entre François-Joseph Graf qui se réfugie dans la débauche des matières précieuses pour un classique cabinet de curiosités japonisant, comme Laurent Buttazzoni le fait dans la frénésie des couleurs pour sa salle à manger/cabinet de porcelaine, le renversement outré des perspectives et des matériaux pratiqué tant par Thierry Lemaire dans son salon (parquet Versailles de chêne brut recouvrant sol et murs pour devenir boiseries en contraste avec une œuvre métallique entre le bas-relief et la sculpture remontant jusqu'au plafond) que par Chahan Minassian (qui accueille une installation de planches de récupération dans une pièce au plafond peint et aux boiseries classiques -mais avec miroirs au sol !) pour faire genre décalé, la présentation banale lourdement ostentatoire de Jean-Louis Deniot pour sa galerie d’art privé –sans autre commentaire puisqu’ici tout se réduit à une simple question de sélection, forcément subjective donc– rien de bien nouveau à signaler… Manque encore à cette énumération la cuisine autre de Tristan Auer que j’ai complètement oublié de voir –toutes mes excuses pour ce lapsus révélateur sans doute…

Au sortir de cette exposition, une interrogation me taraude : qu’en retire en définitive le regardeur ? Pour ma modeste part, une impression de sourd malaise devant ce reflet de l’époque, cette vanité sérieuse née de la disproportion entre les moyens mis en jeu, les efforts consentis et les résultats constatés… C’est sans doute, aussi, le salutaire rappel d’une vérité première : à savoir que l’argent ne fait pas tout, qu’il n’est qu’un moyen (certes important !) au service d’une fin et qu’il ne saurait suffire à lui seul à créer beauté, émotion, ordre, calme ou volupté –bref, à faire sens ! Ce que tant d’amateurs font naturellement, sans esbroufe, dans une austère retenue faute de moyens aussi sophistiqués, les décorateurs formés à cela et dont c’est le métier ne sont que peu capables –donner à voir comme à rêver dans l’organisation d’un cadre de vie, en mettant la technique au service de l’imaginaire !


Tessa Tristan