Les au-delà de Favier

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Un très lourd rouleau de papier journal déniché aux puces qu’il dévide à même le sol, découpe et plie, Philippe Favier fabrique des pages. Il les a pensées longues, filant sur plus de deux mètres. Son écriture automatique noircira bientôt le vide de lettres et de signes, de monstres et de démons, de mécaniques étranges et de tas d’os aux contorsions singulièrement humaines. Le Grand Livre (2008), pièce majeure et inédite de l’exposition Les à côtés de l’au-delà(1), qui rassemble quelques trois cents œuvres sur près de six mille réalisées en trente ans, se déguste. En nous offrant de rentrer en contact avec son travail d’une nouvelle façon, Favier ouvre un autre chapitre et prouve, une fois encore, la cohérence de son propos au sein d’une œuvre en constante construction.

 

 

L’envie d’écrire a toujours été présente : « Ce fut mon premier moyen d’expression sensible.» C’est alors le début des années 80. L’artiste surprend, oppose au gigantisme de rigueur des formats et à la grandiloquence des courants picturaux dominants son univers discret, tendre, espiègle, empruntant aux scènes de la vie ordinaire comme à l’histoire de l’art. Des années durant est mis en avant la petitesse de ses travaux. Certes, il privilégie alors le minuscule, le fin, souligne le détail, mais cela relève d’autre chose : le rapport à la lecture est une permanence.


L’ensemble de l’œuvre est à comprendre aussi sous le signe de l’écriture. Sur le papier, le verre, le carton, l’ardoise ou le bois, les mots se faufilent. Favier collecte tout ce qui les répertorie. Il traque les inconnus. Les autres, il les invente, au détour d’une rêverie. La peinture alors n’est plus muette et murmure à qui veut bien l’entendre. « J’ai longtemps fait des titres comme des comptines, des jeux de mots, des énigmes, explique l’artiste. Je me suis lassé. Maintenant, je me dirige vers une écriture inventée, un langage crypté, absurde pourquoi pas : j’ai fait mes premiers pas dans ceux de Queneau et Tardieu».

Favier souvent échappe, espiègle mais grave. Il joue sans cesse et d’abord avec lui-même pour panser ses blessures, contourner un profond désarroi existentiel. Et si de loin, tout prend les attributs de la drôlerie, il n’y a à bien y regarder rien de cocasse.

L’œuvre inclassable est prolifique. Elle s’enchaîne par séries -vingt-cinq depuis le début des années 80- « Le renouvellement me semble un code obligatoire pour la construction d’une œuvre. ». Il peint, grave, dessine, colle, va jusqu’au bout des choses, les fatigue jusqu’à ce qu’elles l’usent et le lâchent, passant de périodes extrêmement bavardes à d’autres radicalement silencieuses. « On change la forme pour tenter de tromper le regard, mais la grammaire reste la même ».

 


L’exposition rappelle que les squelettes, ces corps vidés, pourtant loin d’occuper l’ensemble de ses travaux, sont malgré tout omniprésents depuis ses débuts. Au-delà des modes, l’artiste est légitimement assigné par cette figure croisée il y a bien longtemps. A Orvieto, peut être, à la Chapelle de San Brizio quand, adolescent, il découvre La résurrection de la chair de Luca Signorelli. Au hasard des rencontres, il y a aussi la peinture du Moyen-Age, les danses macabres, les rites africains… Ainsi de petits squelettes très affairés errent et se déhanchent, dansent et se disloquent, se suspendent et se pendent, facétieux et cyniques. Une certaine gestion du morbide ? « Il y a si peu d’espace entre le jeu et le drame…»

A contre pied d’un art spectaculaire, Favier, de manière tout à fait singulière, fidèle à son engagement, dans une sincérité absolue, pose un regard intime sur les êtres. Il est, dit-il, de ces artistes qui sont « des criminels sans cadavres qui se chargent d’étranges besognes à la frange de l’existence et que le commun des mortels n’a que le pâle courage de juger. La solitude qui m’accompagne n’empêche pas de ressembler tristement aux hommes. Mais par bonheur, je leur ressemble aussi. »

par Sophie Latil

(1) Villa Tamaris, du 12 mai au 28 juin, La Seyne-sur-Mer, 04 94 06 84 00