Musiques au cœur à Antibes FESTIVAL D’ART LYRIQUE

PDFImprimerEnvoyer

Début juillet, chaque année, quelques merveilleuses soirées d’art lyrique attirent un public mélomane, dans le cadre enchanteur de la Villa Eilenroc du Cap d’Antibes.

Grande magicienne de la musique, Eve Ruggieri sélectionne œuvres et interprètes et les présente, avec ferveur et compétence. Pour cette 23ème cuvée, elle a choisi deux sommets de l’art lyrique en ouvrant toutes grandes les portes à l’opéra italien, passant des délices du bel canto de L’Elixir d’amour signé Donizetti, à l’œuvre dramatique qu’est le Macbeth de Verdi.

L’élixir d’amour appartient au bel canto romantique. La musique de Donizetti reste synonyme de fraîcheur et de spontanéité, même si cette simplicité apparente dissimule la difficulté d’interprétation qui nécessite maîtrise et précision de la part des musiciens et des chanteurs. Le contraste entre airs de virtuosité et moments d’émotion souligne l’intrigue de L’élixir d’amour construite sur une série de quiproquos. De nature légère et souriante, une succession de malentendus empêche Adina et Nemorino de se trouver et de s’unir. Il faudra qu’un docteur (dottore) charlatan leur vende un élixir qui n’est autre que du vin à l’effet euphorisant. Le pouvoir de l’argent est aussi un des ressorts de l’intrigue dont même les escrocs seront récompensés.

Eve Ruggieri a choisi une distribution homogène, offrant l’opportunité de découvrir, encore et toujours, de belles et jeunes voix qui comme leurs précurseurs accéderont aux plus prestigieuses scènes d’opéra. Les spectateurs ont été séduits par la magnifique rondeur et les irisations maîtrisées de la voix de Sonya Yoncheva en Adina et par le timbre clair et expressif du ténor Domenico Menini en Nemorino, excellent dans l’air d’anthologie « Una lacrima furtiva ». Outre des voix magnifiques, ils ont l’âge et les sentiments de leurs personnages. Le baryton Jean-François Vinciguerra interprète le charlatan qui se tire de toutes les situations. Il est aussi l’auteur de la mise en scène qu’il a saupoudrée de clins d’œil au monde contemporain, tel le décor réduit à la présence d’une immense bouteille de vin, gage d’humour pour cet élixir d’amour. Autour d’eux chœur et solistes en tenues estivales actuelles ont mené l’action avec enthousiasme et authenticité. L’orchestre de l’Opéra de Lviv en Ukraine, sous la baguette d’un raffinement extrême de Grigori Penteleïtchouck, a donné toute la saveur de l’œuvre qui pétille de bonne humeur.

Macbeth était une de ses œuvres que Verdi préférait, intervenant sur le livret de Francesco Maria Piave qui n’était pas parvenu à rendre la complexité des personnages shakespeariens, ni leur psychologie subtile et tortueuse. Verdi a concentré la pièce de Shakespeare sur Macbeth, les sorcières et Lady Macbeth. Celle-ci est la figure dominante, même si son époux est au centre de la tragédie. Revenant victorieux d’un combat Macbeth rencontre trois sorcières qui lui prédisent qu’il sera roi. Sa femme l’incite à assassiner le Roi d’Ecosse venu dans son château, afin de prendre sa place. D’autres meurtres suivront et les remords rongeront le couple. La culpabilité, cet increvable thème psy, est soulignée par un spectre. Ici, il est doublé, triplé, passant en procession à l’infini pour bien signifier sa présence obsédante.

A Antibes, toute la distribution était magnifique pour cette partition difficile qui contient beaucoup de pièges. Dans le rôle-titre Marian Pop, un baryton roumain au timbre très coloré, Luca Lombardo en Macduff est un des meilleurs ténors français. Lady Macbeth est un rôle exigeant sur le plan technique et musical. On sent le lien intime que Sylvie Valayre maintient avec ce personnage où elle est exceptionnelle, osant des écarts très tendus au-dessus et au-dessous de la tessiture. Soutenue efficacement par l’Orchestre Philharmonique de l’Opéra de Nice dirigé par Marco Zambelli, elle ressemble à un ouragan, se dirigeant hallucinée vers la mort. La musique stimule notre perception et notre imagination, avec des jeux incessants de tension/détente. Que dire de la puissance même du chant, capable à lui seul de traduire tous les élans, de magnifier tous les désirs et de sublimer le remords ? De somptueux éclairages et des projections vidéo sur la façade de la villa ont encore ajouté à la dramaturgie.

Après la mise en scène de théâtre, Petrika Ionesco s’est lancé depuis 1980 dans la mise en scène d’opéra. Les directeurs des salles les plus prestigieuses se l’arrachent aujourd’hui. Pour Macbeth, cet artiste roumain a mis toute sa fougue dans une mise en scène qui ne fléchit pas en intensité dans l’univers cauchemardesque de sorcières, de fantômes et de mort. La direction d’acteurs est inventive et d’une grande précision, avec de belles scènes de foule impeccablement ordonnées par le chœur de l’Opéra de Nice. Nombreuses sont les « trouvailles » réalisées par Petrika Ionesco : ainsi le spectre est-il interprété par plusieurs figurants pour mieux appuyer sa présence insistante, envahissante, obsessionnelle. Apparaissant dans un nuage de fumée, il passe et repasse, à droite, à gauche, partout, afin de ne pas laisser en paix la culpabilité du couple diabolique.

L’édition 2011 de Musiques au Cœur a été réellement d’une qualité exceptionnelle. Elle restera un événement indissociable de l’identité culturelle antiboise.

Caroline Boudet-Lefort