Claude Cahun (1894-1954), Paris, Jeu de Paume, 24 mai-25 septembre 2011

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Dans la mémoire collective, les êtres s’érigent dans leur densité d’imaginaire. L’équipe du Jeu de Paume, avec autant d’intelligence que de modestie, a choisi de se tenir au plus près – au plus juste – des propos de l’artiste Claude Cahun, née Lucy Schwob (1894-1954) qui viennent ainsi ponctuer un circuit ondulatoire et intimiste, à l’image même des méandres de sa trajectoire.

Personnalité flamboyante, hors cadre comme hors norme, délibérément toujours dans la marge, cette “artiste à retardement” comme la définissait Marcel Duchamp aura traversé le temps de son époque en “somnambule érotique”, suivant le fil d’une inspiration symbolique, poétique, théâtrale qui trame la découverte de “l’impossible caché dans un miroir magique”. Très jeune, elle aura conscience de ses passions (elle rencontre vers 1910 celle qui deviendra sa compagne et sa sœur par alliance, Suzanne Malherbe, connue sous le pseudonyme de Moore et partagera toutes ses évolutions) comme de son inaptitude à se conformer à un moule –quel qu’il soit. « Car on ne peut pas changer, c'est-à-dire devenir une autre personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle qu’on n’est plus1 ». A la fois auteur et interprète – tant comme écrivain, transformiste, plasticienne que photographe – elle n’a cessé de se découvrir à travers une foisonnante production d’images combinant un sens aigu de la performance à l’expression allégorique de ses désirs. « Le rêve. Imaginer que je suis autre. Me jouer mon rôle préféré », puisque « Nul n‘est pris qu’à ses propres sortilèges » (1930). Recourant sans vergogne à tous les artifices de l’accessoire comme du costume, elle s’imagine et se réinvente dans une perpétuelle quête de ses possibles. « Entre mon miroir et mon corps, raccourcir la laisse. Et maintenant, à nous deux »

 

(in “Aveux non avenus”, 1930).

Cahun

Elle initie une expérience esthétique dans laquelle elle se trouve à la fois le sujet et l’objet, axée sur une remise en cause radicale des apparences, tantôt angoissante, tantôt émerveillante, qui se répercute jusqu’au champ de l’identité sociale. « Je ne voudrais coudre, piquer, tirer rien qu’avec l’extrême pointe. Le reste du corps, la suite, quelle perte de temps ! Ne voyager qu’à la proue de soi-même » (1930). Elle s’expose en suites disparates d’autoportraits costumés, dans le refus des normes et des contraintes, jusqu’à nier le déterminisme biologique, au-delà des possibles de son temps. « Le mythe de Narcisse est partout, il nous hante. Il a sans cesse inspiré ce qui perfectionne la vie, depuis le jour fatal où fut captée l’onde sans ride ». Tour à tour homme ou/et femme, parée ou/et rasée, marin ou/et prêtresse, elle pratique sans vergogne la métamorphose de l’identité dans la subversion des genres, visitant les différents états de l’identité pour en offrir des images-métaphores qui visent à faire reculer les limites entre lesquelles peuvent se mouvoir les transformations du corps humain. « Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours ». Neutre ? Plutôt définitivement singulier, dans le refus dans la norme comme de l’ordre des choses… Et elle précisera encore (dans ses Confidences au miroir, 1949): « Je vais jusqu’à moi, je viens, je n’y suis pas encore ». Poussé à cet extrême, l’art du déguisement devient quelque chose de plus et d’autre, impliquant une transformation complète de la personnalité. « Individualisme ? Narcissisme ? Certes. C’est ma meilleure tendance, la seule intentionnelle fidélité dont je sois capable… ». Il s’agit de vivre, à sa seule mesure. « Les signes ont-ils un sexe ? Mon multiple est humain… » Dans cette aventure totale de soi, où fusionnent art et vie privée et art, Claude Cahun s’avère très parallèle des recherches d’un Pierre Molinier (1900-1976) – autre personnage sulfureux, peintre et photographe, qui se mettait en scène dans des autoportraits travestis selon les codes ritualisés d’une stylisation érotique plus classique et répétitive (marquée par le noir, les dentelles et résilles, talons hauts avantageant la jambe toujours voilée et découverte, visage également voilé, maquillé, voire masqué) célébrant le culte d’une androgynie surréelle où il se révélait comme être parfaitement double… Cahun et Molinier se sont-ils connus, ne fut-ce que par leurs œuvres respectives? Il ne semble pas. Il n’y a qu’en mathématique que les parallèles finissent par se rejoindre – à l’infini…

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« Le masque charnel et le masque verbal se portent en toute saison. J’appris bientôt à préférer aux autres ces deux stratagèmes hors commerce […] On se forme plusieurs vocabulaires, plusieurs syntaxes, plusieurs manières d’être, de penser et même de sentir, nettement délimitées parmi lesquelles on se choisira une peau couleur du temps » (in Carnaval en chambre, La ligne de cœur, 4ème cahier, 1926).

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Dans le Paris troublé des années 20, elle s’associe à l’aventure surréaliste, fréquente le milieu théâtral tant comme artiste que comme costumière, apporte son soutien à la revue homosexuelle Inversions, participe à certains groupements de gauche et d’extrême-gauche (Association des Écrivains et des Artistes Révolutionnaires, Contre-Attaque, groupe Brunet). Elle publie, réalise des objets “à fonctionnement symbolique”, multiplie les interventions (tracs, pamphlet, écrits, images). « Une réalité travestie en symbole est pour moi une réalité nouvelle démesurément préférable. Je m’efforce de les prendre au mot, de saisir, d’accomplir à la lettre le diktat des images » (in Confidences au miroir, 1949). Peut-être, parce que comme l’exprime Marcel Proust (in Du côté de chez Swann p.133) « le fait qu’il fût représenté, non comme un symbole puisque la pensée symbolisée n’était pas exprimée, mais comme réel, comme effectivement subi ou matériellement manié, donnait à la signification de l’œuvre quelque chose de plus littéral et de plus précis à son enseignement, quelque chose de plus concret et de plus frappant ».

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L’art a le pouvoir de rétroagir activement – c’est aussi à cela qu’on reconnaît sa présence. Méconnu, ignoré, parfois oublié dans le temps de son époque, il ne conquiert souvent sa véritable place qu’après coup – le temps de prendre conscience de son importance, de sa nécessité. C’est la revanche de l’artiste prophète –avoir eu le dernier mot sur ses contemporains ‒ à défaut du dernier rire.

Son itinéraire littéraire, artistique, suivant toujours “le chemin des chats”, va culminer pendant la guerre dans ses actions de contre-propagande et de démoralisation contre les troupes d’occupation à l’île de Jersey où elle s’est installée en 1938 : intense production de tracts, parfois accompagnés de photomontages, signés “Le Soldat sans nom” dans lesquels elle privilégie l’efficacité subversive de l’action indirecte, mêlant expression symbolique et mobilisation politique – dans le droit fil de sa création où s’allient ironie, révolte et provocation. Toujours entre poésie et politique, celle qui se définissait comme « Surréaliste. Essentiellement Autant qu’on peut l’être sans se tuer ou tomber au pouvoir des aliénistes » aurait vu dans le fait d’être fusillée par les Allemands avec sa compagne le couronnement de ses activités de résistance. Sauvée in extremis par la Libération de Paris, elle s’éteindra en 1954 des délabrements de sa santé.

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« Allons Poète ! Ne me regardez pas ainsi. Je ne suis pas aussi vicieuse que j’essaye de le paraître. C’est juste un mauvais genre que je me donne, voilà tout » (1930).

Tessa Tristan

1 (extrait de D’un amour de Swann de Marcel Proust, p.249)